Comme souvent en géopolitique, le déplacement des masses tectoniques d’un ordre mondial donné relève d’une maturation longue. Comme disait le leader italien Antonio Gramsci, en 1930, dans ses Cahiers de Prison : «Le vieux monde se meurt. Le nouveau monde tarde à apparaître. Et dans le clair-obscur, surgissent des monstres.» Ici nous avons un ordre mondial installé après la guerre de 1940, qui a commencé à se déliter avec la montée en puissance de la Chine, au début des années 2000, mais suite à la chute du mur de Berlin, en 1989, où elle est apparue de facto comme la nouvelle puissance rivale. D’autant qu’elle a bénéficié des absurdes guerres américaines post-2001 en Afghanistan, puis au Moyen-Orient, dont celle de 2003 en Irak.

Absurdes, car elles ne pouvaient qu’affaiblir l’économie américaine, déjà mal en point suite à plusieurs crises financières, comme en 2000 et 2008. C’est donc plutôt sur des décennies qu’il faut analyser des mutations géopolitiques. La guerre israélo-américaine contre l’Iran n’est qu’une étape supplémentaire dans le délitement de la Pax Americana.
D’ailleurs, le mouvement MAGA porte bien son nom : MakeAmerica Great Again. Mais cela est évidemment impossible, car les forces vives économiques et géopolitiques du monde sont désormais au Sud. Tel est l’enjeu de la guerre actuelle.
Par contre, nul ne peut prévoir l’avenir, car un système mondial est une machine trop complexe, pour s’accommoder d’une vision téléologique de l’histoire, et notamment une vision binaire simpliste : le Sud Global va prendre sa revanche et remplacer le Nord. Regardez l’évolution de la Russie que l’on disait moribonde et qui revient sur la scène des grandes puissances mondiales. Mais est-elle toujours socialiste ou néoconservatrice comme je le crois ? Ordre multipolaire ? enfin…

C’est un concept très à la mode. Mais, dans les faits, nous avons beaucoup de signaux d’une bipolarisation en réalité entre deux superpuissances, dont l’une est en rattrapage très rapide et l’autre tenaillée par le syndrome de Thucydide : la tentation d’attaquer la puissance rivale avant qu’il ne soit trop tard.
Tous les pays sont finalement plus ou moins sommés de choisir leur camp, comme on le voit bien avec cette guerre qui apparaît finalement comme un proxy de la rivalité sino-américaine, un peu comme l’Ukraine dans la rivalité de l’Occident avec la Russie en renaissance.
Par contre, là encore, il n’y a pas de fatalité à une bipolarisation du monde, car, en attendant que la Chine confirme un réel statut de superpuissance — et ce n’est ni garanti ni pour tout de suite —, plusieurs niveaux s’interpénètrent : un premier étage autour du duopole en formation, mais aussi un deuxième étage avec des puissances moyennes significatives comme l’Inde, l’Arabie saoudite, etc. Quel sera leur positionnement à venir ?
On va voir ainsi le chassé-croisé entre une Inde nationaliste de plus en plus alignée sur la coalition israélo-américaine et une Arabie saoudite qui s’est rapprochée de la Chine d’une façon incroyable. Troisième niveau, géographique celui-là, avec une régionalisation de l’économie mondiale de plus en plus perceptible. Enfin, quatrième niveau, celui des espaces géoculturels et religieux, comme par exemple le «monde musulman», par opposition au monde chrétien.

Non. Car le droit n’existe pas en tant que tel. C’est la traduction à un moment donné d’un rapport de force entre plusieurs systèmes de valeurs, comme le dit le grand économiste et philosophe indien, Amartya Sen, dans sa «Théorie de la justice».
Il ne saurait y avoir un concept universel de justice, tout au plus peut-on s’en approcher, mais cela dépend justement des rapports de force à un moment donné entre les civilisations et les espaces culturels. Donc, la situation actuelle est bien la mise en cercueil de la Pax Americana et de son système de droit, et dans tous les domaines : commercial, militaire ou politique, c’est-à-dire une certaine conception de la «démocratie» dite libérale.
Et, oui, nous sommes confrontés à l’invention nécessaire de nouvelles normes, de nouvelles règles du jeu. On le voit d’ailleurs bien avec la procédure de la Cour pénale internationale contre le génocide à Ghaza. Cette cour est reconnue par 125 États, mais pas parmi les plus importants, puisque la Russie et les États-Unis ont signé, mais pas ratifié le traité de Rome, tandis que l’Inde ou la Chine n’ont pas, et ne sont pas prêts à en signer les statuts. Au total, 29 États ne la reconnaissent pas.
De même, l’ONU est clairement en crise, puisqu’elle n’arrive pas à intervenir avec efficacité dans les conflits de ces dernières années, où qu’ils soient. Son Conseil de sécurité, en particulier, attend la grande réforme tant annoncée depuis les années 1980, mais bloquée manifestement par les cinq membres permanents peu pressés de perdre leur privilège.
Il en est de même du multilatéralisme qui est mort et bien mort dans la plupart des domaines, dès lors qu’il reposait finalement sur le privilège des pays occidentaux à édicter les règles du jeu en position de force.
Dès que ces pays ont commencé à perdre pied comme dans le commerce mondial ou sur le climat, ils ont eux-mêmes cassé les joujoux qu’ils avaient mis en place lorsqu’ils étaient dominants.
L’abandon de facto des Accords de Paris de 2015 en est le meilleur exemple pour ce qui est de la dernière tentative multilatérale.

Nous sommes désormais entrés dans «l’ère des prédateurs», pour reprendre le titre de l’excellent livre de ce conseiller politique italo-suisse, Giuliano da Empoli. Il y raconte, par le détail, les soubresauts de la diplomatie mondiale depuis l’arrivée du trumpisme aux États-Unis.

Oui et non. Oui, dans le prolongement de la réflexion des BRICS depuis deux ans, sur un ordre monétaire post-dollar. On avance doucement, à tâtons. Non, car le sujet de la dédollarisation est un véritable serpent de mer, en l’absence d’alternative pratique. Il n’y a pas de monnaie ni d’étalon de substitution. Trump a tout fait pour accélérer la chute du dollar, de l’avis même des financiers américains, mais les Chinois ne sont pas près de réformer leur système financier, pour faire du yuan une devise convertible, ce qui est, de mon point de vue, plutôt sage, compte tenu de la perte de souveraineté que cela représenterait pour leur politique économique.
Aussi s’achemine-t-on, probablement, vers un mix d’étalon-or, de devises clés et de monnaies virtuelles ou digitales. Bref, le désordre monétaire est garanti pour de longues années, à mon sens, et attendra, comme dans la théorie du chaos, que les conditions soient réunies, pour un nouvel ordre économique mondial. Ce ne sera pas pour demain.

Propos recueillis par Fouad Irnatene pour El Moudjahid.