Lukas Aubin, quelle est votre définition des « États fantômes », terme que vous développez dans ce livre ?
Ils ont, pour beaucoup, la plupart des attributs d’un État. Ça renvoie à la définition officielle de l’État, selon la convention de Montevideo de 1933. Un État-nation, c’est quatre choses : un territoire, une population qui vit en permanence sur ce territoire, un mode de gouvernance et la capacité d’entrer en discussion diplomatique d’égal à égal avec d’autres États-nations. Beaucoup d’États fantômes disposent des trois premiers attributs, mais ils n’ont pas le quatrième élément qui est cette capacité d’entrer en discussion diplomatique d’égal à égal avec d’autres États. Donc aucun État fantôme ne dispose d’ambassades partout sur la planète.
Ce qui n’empêche toutefois pas d’avoir une diplomatie…
Tout à fait. Le cas de la Palestine est fascinant. On a carrément créé le statut bien spécifique d’observateur à l’Onu pour la Palestine. C’est juste avant le statut permanent. Ça n’empêche pas de faire de la diplomatie, mais c’est juste que ce n’est pas d’égal à égal. C’est impossible, par exemple, pour les États-Unis, de recevoir des officiels taïwanais, de la même façon qu’ils recevraient des dirigeants d’un autre pays. Ça serait vécu par la Chine comme un casus belli et ça créerait un certain nombre de problématiques potentiellement graves par la suite. Même les États-Unis ne s’y risquent pas. La limite se fait là.
Pourquoi avoir consacré un livre à ces États en manque de reconnaissance ?
Cette idée est née lors d’un voyage en 2021, dans un État fantôme, en Transnistrie (Moldavie). Ce qui était fascinant, c’est qu’il y avait ce paradoxe permanent entre le « de fait » et le juridique. Un État fantôme est un territoire de paradoxe : il existe concrètement, il est palpable quand on entre dedans. Il y a des drapeaux, des hymnes, une monnaie, des gens qui y vivent, parfois il y a une langue… Mais officiellement, pour le cas de la Transnistrie, ce territoire appartient à la Moldavie. Il est censé être contrôlé par Chisinau. Comme le mouvement séparatiste est suffisamment puissant depuis les années 1990, la Transnistrie et la Moldavie ont trouvé une sorte de jeu de dupes, pour réussir à fonctionner quand même. Exemple, quand on passe la frontière, on a un visa tamponné sur une feuille volante. Vous n’allez pas avoir un visa transnistrien sur votre passeport, parce que si jamais vous deviez rentrer en France, vous seriez en délicatesse avec l’État français qui ne reconnaît pas cette indépendance de la Transnistrie. D’ailleurs aucun État au monde ne la reconnaît.
J’ai eu l’idée d’écrire ce livre parce que ces États fantômes sont toujours traités les uns après les autres. On va traiter de l’Abkhazie, de la Palestine, du Somaliland, et cetera, à chaque fois de façon séparée. L’originalité de l’ouvrage, c’est justement d’essayer de conceptualiser l’expression « État fantôme », de voir ce que ça dit du monde dans lequel on vit. Et finalement d’essayer de prendre le sujet par le bas. On a cartographié la carte du monde dans sa totalité. 193 pays sont censés « terminer » les territoires de la planète. Or, quand on y regarde de près, on a des centaines de zones grises qui sont à la frontière de la réalité et du légal et qui réussissent, contre vents et marées, à exister.
Comment ces territoires sont-ils imbriqués dans les grands rapports de force géopolitiques ?
La plupart des États fantômes disposent d’un État centre et d’un ou plusieurs États patrons. L’État centre, c’est l’État qui revendique le territoire. Si on prend le cas de la Transnistrie, c’est la Moldavie. En face on a l’État patron, sans qui cet État fantôme ne pourrait exister, la Russie. La Russie qui fait stationner sur le territoire transnistrien entre 1500 et 1 600 hommes armés qui dissuadent la Moldavie d’intervenir militairement. Pour le Kosovo, on a énormément d’États patrons. Beaucoup de puissances occidentales reconnaissent son existence. Si on prend le cas de Taïwan, l’État patron, ce sont les États-Unis qui protègent la zone d’un point de vue diplomatique, commercial… Tous les États fantômes, quand on les regarde un par un, cristallisent les grandes oppositions, les grandes réalités géopolitiques du monde dans lequel on vit. Ça peut être l’opposition entre deux grandes puissances, la Chine et les États-Unis. Ça peut être celle entre deux modèles, des démocraties face à des États autoritaires. Ça peut être l’opposition plus large entre l’Occident et le monde non occidental. Ça peut être encore des héritages liés à la chute des empires du XIXe et du XXe siècle. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, on a organisé le monde et les relations internationales. On a notamment créé l’Onu. Mais cette création est née d’un moment où c’était l’Occident qui dominait globalement. Quelques décennies plus tard, on se rend compte que le monde qu’on a construit au lendemain de 1945 apparaît à de nombreux égards anachronique. Pourquoi telle puissance a pu exister à un moment donné alors que telle autre n’a pas obtenu son indépendance ? Ça pose une question plus large, qu’est-ce qu’un État-nation ? Au XXIe siècle, on voit que c’est une notion qui est assez fluide et en mutation permanente.
Ces États ont-ils une chance d’être un jour reconnus, comme l’a été le Soudan du Sud par exemple ?
C’est possible. Le principal allié des États fantômes, c’est le temps. Plus vous gagnez du temps, plus vous réussissez généralement à obtenir les faveurs d’un puis de plusieurs États patrons qui vont vous permettre d’exister. Aujourd’hui, il y a deux États fantômes qui sont extrêmement bien implantés, du moins dans les représentations géopolitiques. C’est Taïwan, qui est probablement l’État fantôme le plus stable, et la Palestine. Ils ont réussi, décennie après décennie, à s’implanter durablement dans l’esprit des populations internationales, dans les représentations de la géopolitique mondiale, pour finalement devenir quasiment incontournables. Cinquante-huit pays sur 193 reconnaissent officiellement l’existence de la Palestine. Néanmoins, aujourd’hui, c’est très compliqué pour un nouvel État d’être reconnu à l’Onu. C’est beaucoup plus complexe qu’il y a une vingtaine d’années. Il y a un processus bien spécifique. Vous devez déposer une demande. Ensuite, les quinze membres du cercle restreint de l’Onu doivent voter. Vous devez obtenir neuf votes favorables. Or, et ça, c’est une nouvelle règle, parmi les neuf votes favorables, vous devez avoir ceux des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu, à savoir Royaume-Uni, France, États-Unis, Russie et Chine. Aujourd’hui c’est quasiment impossible de mettre d’accord ces cinq puissances. Mais si jamais cette étape devait être passée, alors on passerait à la 3e et dernière étape : soumettre l’existence de tel ou tel État au vote de l’ensemble des pays membres de l’Onu, et c’est la règle des 2/3 qui primerait. À ce jeu-là, la Palestine serait officiellement un État, mais là où ça bloque, c’est évidemment avant, avec le véto américain qui revient encore et encore.
Puisqu’il est question des États-Unis, vous décryptez la façon dont Donald Trump a rompu avec la diplomatie traditionnelle américaine…
Il chamboule les choses parce qu’il perçoit les relations internationales comme une sorte de balance sur laquelle il y a des gains et des pertes, diplomatiques et économiques. Il ne sacralise pas l’ordre international post 1945. Au contraire, il a tendance à le détruire. Il part du principe que les États-Unis sont la plus grande puissance de la planète, donc ils peuvent prendre un certain nombre de décisions, qu’importe le droit international. Il est dans une logique de rapport de force. Les États fantômes soit vont pouvoir lui servir à un moment donné, soit, au contraire, il va les abandonner parce qu’il y voit peu d’intérêt. La question du Somaliland se pose beaucoup aujourd’hui. Israël avait été le premier pays à reconnaître officiellement son existence. Cela n’a pu être possible que parce qu’Israël était soutenu par les États-Unis. Trump voit beaucoup plus d’intérêt à nouer des liens avec le Somaliland qu’avec la Somalie, parce qu’il borde le Golfe d’Aden qui est un passage maritime hyper important d’un point de vue de la géopolitique et du commerce.
Faut-il y voir le début d’une nouvelle ère ?
Ça ne date pas de Trump, je pense que ça date d’avant. Vladimir Poutine a impulsé ce mouvement, même s’il ne faut pas lui imputer tous les maux de la planète. L’invasion à grande échelle de l’Ukraine et même avant ça, l’annexion de la Crimée en 2014, a rouvert les vannes. On a une double dynamique. D’une part, les frontières, pour certaines puissances, sont redevenues des murs infranchissables ou difficilement franchissables. D’autre part, et c’est ça le paradoxe, beaucoup de frontières sont devenues poreuses et ne sont plus sanctuarisées.
Vous allez jusqu’à parler d’une logique d’empires…
Le plus fort obtiendra des gains. Si vous êtes les États-Unis, la Chine, la Turquie, ou la Russie, vous avez plus de chances de pouvoir déployer votre influence au-delà de vos frontières. Je pense qu’on est rentré dans cette ère-là pour plusieurs raisons. Je crois que nous assistons à une situation où cet ordre post 1945 est déstabilisé, parce que de nouvelles puissances arrivent et les velléités impériales ou néo-impériales des uns et des autres ne peuvent être empêchées par l’Onu ou par une quelconque organisation transnationale. En tout cas pas pour le moment.
On arrive dans un moment où les États fantômes vont être soit les gagnants, soit les perdants, puisqu’ils ne sont généralement qu’un gel de conflits plus anciens entre d’anciens empires. Par exemple, dans l’espace post-soviétique, vous avez énormément d’États fantômes qui sont nés de la chute de l’URSS. Et ces États fantômes ne peuvent exister que parce qu’ils ont le soutien des uns ou des autres.
C’est souvent la Russie qui diffuse son influence. On peut tout à fait imaginer que, plutôt que de geler ces zones, on passe à l’acte et donc on récupère ces territoires. La Russie l’a fait avec le Donbass. Les républiques populaires de Donetsk et l’Ougansk ont été annexées officiellement, la Crimée aussi. Il pourrait en être de même pour la Transnistrie, plus tard pour l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud en Géorgie. Si on va en Asie, évidemment, ça se voit comme un éléphant dans la pièce, c’est Taïwan et les velléités chinoises. Si on parle des États-Unis, c’est le festival, avec bien sûr le Groenland ou le Canada. Il y a une volonté de s’étendre sur le continent américain et au-delà même. Et je rajouterai aussi à cette liste la Turquie, qui développe un soft power assez puissant, dans les zones les anciennes de l’Empire ottoman. Cela passe par la renaissance de la culture turque qui unissait cette zone avant le XXe siècle, et par une diffusion de l’islam. Ce sont des signaux faibles, mais je pense que c’est intéressant de les avoir en tête.
Propos recueillis par Arnaud Le Gall pour Ouest France.
