• Romuald Sciora

    Chercheur associé à l’IRIS, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis

Non, Melania Trump n’est ni l’une ni l’autre. Ce n’est en rien une conseillère politique, ou alors vraiment de l’ombre de l’ombre. Ce n’est pas Hillary Clinton. Rappelons-nous les années 90 où on parlait d’ailleurs de « Billary », la Première dame étant tellement impliquée dans la politique américaine, comme Eleanor Roosevelt à l’époque de la présidence Roosevelt. Non, loin s’en faut, ce n’est pas une conseillère politique, mais ce n’est pas non plus quelqu’un qui aime se cantonner à aller couper les rubans. Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est pourquoi Melania Trump est-elle beaucoup plus présente ce coup-ci que durant la première présidence Trump? Pour trois raisons:

La première raison: à l’époque, elle était très prise par l’éducation de son fils Barron qui était encore un enfant ou un préadolescent. Aujourd’hui, c’est un jeune adulte devenu quasi indépendant et elle a donc, en tant que femme et mère, beaucoup plus de temps.

Deuxième point, sans doute le plus important: la véritable First Lady de la première présidence Trump était Ivanka Trump, la fille favorite de Donald Trump qui d’ailleurs avait un poste officiel à l’époque dans l’administration, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Son mari Jared Kushner est toujours proche de l’administration, mais elle, tout en étant très proche de son père, n’est plus du tout impliquée dans la politique américaine. Son absence a laissé la place à Melania Trump qui veut cette fois-ci prendre le terrain et le marquer de sa présence.

Troisième élément: Donald Trump n’a rien à voir avec le premier Trump de 2016. C’était un homme issu de la gauche américaine, qui jusqu’en 2015 avait envisagé de se présenter chez les démocrates. Bref, un homme sans colonne politique vertébrale, mal élu, mal entouré, pas supporté par le parti républicain, qui s’est radicalisé durant la fin de son premier mandat et surtout les quatre années passées dans l’opposition. Il s’est rapproché de l’extrême droite américaine, une extrême droite où le religieux revêt une importance capitale. Cette extrême droite, dont les principaux représentants sont aujourd’hui Susie Wiles, la secrétaire générale de la Maison Blanche, et J.D. Vance, est donc arrivée au pouvoir avec Trump il y a un peu plus d’un an.

Le message de cette administration doit être différent. Nous sommes avec une extrême droite qui a pour objectif de mettre en place un régime semi-autoritaire, nous y sommes et surtout de réécrire le roman national américain en vue du 250e anniversaire des États-Unis. Dans cette réécriture, la religion et la morale occupent une place prépondérante. Il fallait donc repolisser l’image de Donald Trump. Celui qui, passez-moi l’expression, je reprends les mots mêmes du président disait « attraper les femmes par la chatte », il fallait le transformer en bon père de famille, en mari amoureux qui sait écouter sa femme, et donc replacer le couple au centre de la Maison Blanche. Pour cela, la femme parfaite était évidemment Melania Trump.

Ce film a plusieurs objectifs. Le premier objectif, c’est celui de Jeff Bezos qui voulait se payer un ticket d’entrée à la Maison Blanche.

Bien évidemment. C’est un projet pharamineux pour un documentaire. C’est du jamais vu. Jeff Bezos, qui a été vu par Trump comme l’un des chantres du wokisme avec Amazon Prime, a voulu se racheter une virginité si je puis dire. En tout cas un ticket d’entrée à la Maison Blanche, et il l’a obtenu.

Pour la Maison Blanche et l’équipe de communication, n’oublions pas que nous sommes dans une présidence idéologique qui est en train de réécrire l’histoire américaine. Il fallait absolument polisser le personnage de Trump pour les raisons que je viens d’exposer: le montrer à travers l’image comme le mari qui écoute sa femme, le mari qui parfois avec humilité permet à celle-ci de lui faire une petite remarque, l’homme fidèle, etc. Replacer le couple, la famille, au centre du paysage politique, j’allais dire hollywoodien, de la politique de Washington.

C’est l’un des objectifs de ce film. Au-delà de cela, c’est aussi pour Melania l’occasion de se promouvoir et de prendre la place qu’elle n’avait pas voulu occuper durant la première présidence, notamment à cause de l’éducation de son fils et de la présence d’Ivanka Trump. Détrompons-nous, ce film n’est pas destiné à être un succès planétaire, ni à plaire à la plupart des Américains. C’est un film très bien réalisé, très efficace quant au message qu’il veut passer, grotesque pour nous.

Oui. Ou qui pourraient se détourner un petit peu du président. En Europe je suis Franco-Américain donc j’ai les deux casquettes on trouve Trump grotesque. Et oui, il l’est, mais néanmoins il est sans doute le président qui aura eu le plus de pouvoir dans l’histoire des États-Unis. Et donc ça marche.

Pour répondre clairement à votre question, l’objectif de ce film est de toucher la base MAGA (Make America Great Again, NDLR), la conforter dans cette image de Trump père de famille et mari aimant. Également de conforter la base religieuse, évangélique de l’électorat MAGA et l’électorat trumpiste. Et puis aussi de toucher les républicains modérés, un peu fatigués des excès de Donald Trump, pour montrer qu’il n’est pas un homme seul, qu’il est épaulé par une femme belle, intelligente, charmante, mature au sens intellectuel du mot, qui sait où elle va et qui peut tempérer ses positions. C’est un message pour la base électorale républicaine et MAGA.

Non, vous avez tout à fait raison. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil et il est tout à fait de bon ton pour une administration de faire de la propagande.

C’est de la communication, ce n’est pas de la propagande au sens où, par exemple, nous sommes en train d’assister aussi aujourd’hui aux États-Unis à une propagande totale quant à la réécriture de l’histoire américaine à l’approche du 250e anniversaire. Ce n’est pas le sujet ici, mais 400 mots sont aujourd’hui interdits dans les manuels scolaires. On ne parle plus de racisme, de génocide amérindien…

Pour revenir au film, ce n’est pas de la propagande. Ça, ce dont je viens de parler, c’est de la propagande. Ici, c’est une opération de communication, mais ce n’est effectivement pas la première fois. On se rappelle d’un film sur Hillary Clinton qui avait pour objectif de la valoriser comme femme politique.

Rien de nouveau sous le soleil et comme vous le dites avec justesse, on avait déjà eu ça avec le couple Kennedy. Mais à l’époque de Kennedy et Jackie, l’objectif n’était pas tant de valoriser le couple, on avait eu des couples très solides à la Maison Blanche depuis des décennies comme les Eisenhower, les Truman ou les Roosevelt, c’était plutôt de mettre en avant la jeunesse et le dynamisme de cette administration. Donc rien de nouveau, à la différence que c’est la première fois que l’administration Trump nous présente un produit de communication de ce poids.

Propos recueillis par Zacharie Legros et Gwenegann Saillard pour BFMTV.