Depuis un an, comment Donald Trump a-t-il redéfini le rôle international des États-Unis et leur relation avec des institutions comme l’ONU ?
Romuald Sciora : Il faut d’abord comprendre que le Trump d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui de 2016 ou 2017. À l’époque, c’était un homme sans colonne politique vertébrale. Il était isolé jusqu’en 2015 et avait même pensé à se présenter chez les démocrates. Il s’est retrouvé président des États-Unis mal élu et peu soutenu par le Parti républicain, ce qui avait conduit à une présidence brouillonne. Depuis, Trump s’est radicalisé durant la fin de son premier mandat et surtout durant les quatre années passées dans l’opposition où il s’est rapproché de l’extrême droite américaine, une droite ultra crypto-fasciste. Rien de comparable avec ce que l’on appelle parfois l’extrême droite en France.
Il est revenu au pouvoir entouré de figures issues de ce courant – J.D. Vance, le vice-président, et Susie Wiles, la secrétaire générale de la Maison Blanche – porteuses d’un projet idéologique et stratégique clair, résumé dans ce qu’on appelle le « Projet 2025 ». Donald Trump n’est pas le seul élément. L’objectif central de cette administration est de démanteler ce qui subsiste du système multilatéral instauré après 1945 où règne le bilatéralisme, c’est-à-dire la loi du plus fort, les relations d’État à État et un ordre international où les alliances sont de circonstance.
Quelle est aujourd’hui la vision internationale portée par cette nouvelle administration Trump ?
L’administration Trump défend une vision du monde qui s’apparente à celle du XIXᵉ siècle, avec des alliances de circonstance. C’est un ordre international où on fait fi du droit international, du système multilatéral et où des organisations comme l’ONU sont totalement marginalisées. Même si ce ne sont pas eux qui ont fait débuter la déliquescence du système multilatéral et onusien. C’était déjà bien avancé. Les États-Unis sont ainsi devenus ce que j’appelle la « première hyperpuissance voyou de l’histoire ». Et cela uniquement en un an. Jusque-là, ils tentaient d’avoir un minimum un vernis civilisationnel qui couvrait leurs actions dans les relations internationales. Ce qu’il s’est passé au Venezuela est tout à fait révélateur de cette nouvelle méthode mafieuse. Il y a eu plus de 70 interventions américaines au XXᵉ siècle en Amérique du Sud. À chaque fois, on se drapait derrière le prétexte d’exporter la démocratie, les droits de l’homme, etc. Là, rien de tout ça.
Les relations avec l’Europe et l’Otan semblent profondément transformées : l’aide américaine à l’Ukraine est réduite, et les Européens sont davantage vus comme des « clients » que comme des partenaires. Que révèle cette posture sur la stratégie américaine en Europe et sur la perception des alliances traditionnelles ?
Dans ce nouvel ordre mondial, les traités internationaux et les alliances deviennent caduques et ne sont que circonstanciels. L’Otan – qui était historiquement une alliance idéologique contre le communisme et aujourd’hui une alliance occidentale – ne signifie absolument plus rien pour les théoriciens de la nouvelle politique internationale américaine et encore moins pour Donald Trump.
Le cas du Groenland est sans précédent : pour la première fois, un membre fondateur de l’Otan, le membre le plus puissant, menace d’annexer le territoire d’un autre membre, sans aucun prétexte humaniste ou autre. On en arrive à voir, symboliquement, des soldats européens au Groenland. Rien que ça, ça a définitivement détruit l’esprit même de l’Alliance.
Donald Trump ne quittera probablement pas l’Otan à moins qu’il y ait un bras de fer incroyable. Il fera tout pour la préserver, car cette organisation rapporte de l’argent aux États-Unis. Ce n’est ni par idéologie ni par conviction stratégique, mais pour des raisons purement financières. C’est pourquoi on pourrait voir Trump décider d’un coup d’éclat quitter l’ONU. Cela enterrerait définitivement le système multilatéral post-1945.
Au Proche-Orient, Donald Trump a frappé l’Iran et imposé une trêve entre Israël et le Hamas. L’influence américaine au Proche-Orient est-elle en train de redevenir prédominante après la période Biden ?
Donald Trump a des amitiés avec certains régimes. Il investit beaucoup d’argent américain dans certains de ces pays qui investissent eux-mêmes également chez les Américains. Il y a toujours ce mélange des genres avec Trump. Des liens personnels et d’affaires s’entrecroisent avec les intérêts géostratégiques américains. Les États-Unis apparaissent plus présents, notamment par leur soutien renforcé à Israël plus fort que jamais. Cela donne l’impression d’un retour en force américain. Mais en réalité, leur influence structurelle a décliné par rapport aux années 2000. Sous Biden, des accords majeurs comme ceux entre l’Arabie saoudite et la Chine ont été conclus sans même que Washington en ait été informé, si ce n’est par la presse. Cela ouvre évidemment des portes à la Russie, qui a perdu plusieurs alliés dans la région et est également en recul dans la région. L’Arabie saoudite, elle, joue sur plusieurs tableaux, entre les États-Unis, la Chine – qui est omniprésente en Afrique – et la Russie. La Chine est également beaucoup plus présente au Proche-Orient qu’elle ne l’était autrefois.
Washington a mené une guerre des droits de douane avec de nombreux pays. Quelles sont les conséquences de cette stratégie sur le commerce mondial et la rivalité sino-américaine ?
Cela a pu sembler efficace au départ. À court terme, cette politique a rapporté de l’argent aux caisses américaines, ce que Trump met en avant. Mais sur le très moyen et long terme, elle est très négative pour les États-Unis. Les produits, notamment chinois, deviennent chers. L’inflation était déjà haute et cela se répercute sur le pouvoir d’achat des Américains, y compris de l’électorat trumpiste. Beaucoup de puissances étrangères se détournent des États-Unis et entament des partenariats commerciaux plus étroits avec d’autres régions du monde, comme le Canada avec l’Union européenne. Cela ouvre à la Chine de nouvelles routes commerciales délaissées par les États-Unis.
Au-delà des décisions concrètes, comment le style et les choix de Donald Trump influencent-ils durablement la perception et le rôle des États-Unis dans le monde ? Peut-on parler d’un « trumpisme géopolitique » durable ?
Cette politique s’inscrit dans une idéologie plus large, marquée par un masculinisme radical. C’est une idéologie où règne une volonté de virilisme extrême et où la violence est intrinsèque. Ce masculinisme, de plus en plus en vogue aux États-Unis, a également des ramifications sociétales. Le masculinisme, c’est une politique de l’action. Elle se diffuse à travers son dynamisme et sa violence qui se répercute comme à Minneapolis par exemple. Elle se diffuse également à l’international, dans un contexte où le modèle de la démocratie libérale séduit de moins en moins l’Occident et une planète de plus en plus tentée par les modèles alternatifs autoritaires russes et chinois. Donald Trump ne fait qu’ouvrir un boulevard à ces nouvelles idéologies. En Europe, sa politique libère la parole de nombreux partis de la droite radicale ou de l’extrême droite. On peut clairement parler d’une géopolitique trumpienne qui nous plonge dans une ère où règne le bilatéralisme et la loi du plus fort.
Propos recueillis par Julien Hennequin pour RFI.
