• Emmanuel Lincot

    Directeur de recherche à l’IRIS, co-responsable du Programme Asie-Pacifique

Dans votre conclusion, vous dites qu’entre l’Inde et la Chine, « tout peut devenir prétexte de guerre et la guerre peut mettre tout en jeu. » Entre ces deux géants de l’Asie, considérez-vous que les risques d’une guerre augmentent avec les années qui passent, ou est-ce le contraire ? Et pourquoi ?

Emmanuel Lincot : Les conditions sont réunies en effet pour qu’il y ait guerre. Rappelons qu’il existe près de 4 000 kilomètres de frontières litigieuses entre les deux Etats. Des régions entières sont également revendiquées (l’Aksai Chin revendiqué par New Delhi depuis 1962 ; l’Arunachal Pradesh – dans le prolongement du Tibet – revendiqué par Pékin) de part et d’autre. Sans oublier des menaces liées au projet chinois de construire des barrages sur les fleuves prenant leur source au Tibet, avec pour certains d’entre eux (le Brahmapoutre est un exemple) la velléité d’en détourner le cours afin d’alimenter en eau la région aride du Xinjiang située plus au nord. Ces incertitudes pèsent sur les relations bilatérales. Elles s’ajoutent à la crainte indienne de se voir encerclé par la Chine ou ses affidés.

On pense bien sûr au Pakistan, au Bangladesh, au Myanmar, voire au Sri Lanka, des pays en très grande difficulté sur le plan économique et qui, tous, ont souscrit au projet chinois de la Belt and Road Initiative (les Nouvelles routes de la soie). Le développement de cette coopération économique avec la Chine va de pair avec des partenariats stratégiques et militaires que l’Inde perçoit à juste titre comme un danger.

Pour y faire face, New Delhi va renforcer sa coopération avec des pays de l’Union européenne comme la France qui vient de signer un contrat pour la vente d’une centaine de Rafale (février 2026). New Delhi veille toutefois à ne pas sacrifier son partenariat avec la Russie, que ce soit dans le domaine de la vente d’armes (60 % des armes sont achetées par l’Inde à la Russie) ou dans le domaine énergétique et céréalier avec l’aménagement du International North–South Transport Corridor (INSTC) reliant les deux Etats via l’Iran.

New Delhi est par ailleurs très réticent à se rapprocher avec les Etats-Unis même si l’Indo-Pacifique auquel souscrit l’Inde semble aller dans le sens d’un désenclavement de la puissance indienne et ce, pour faire contrepoids à la menace chinoise. Pourquoi ? L’Inde se nourrit des expériences des pays membres de l’OTAN. La très grande majorité d’entre eux est dans la dépendance des Etats-Unis. C’est un scénario que l’Inde rejette. New Delhi se souvient encore que durant la Guerre froide, Washington a joué la carte du Pakistan et du Bangladesh contre l’Inde et son partenaire soviétique.

* Quadrilateral Security Dialogue : architecture de coopération sécuritaire et stratégique regroupant depuis 2007 l’Australie, le Japon, les États-Unis et l’Inde.

Peu de militaires ou de diplomates indiens croient en la fiabilité des Américains. La versatilité de Donald Trump les conforte dans cette impression et même si l’Inde participe à des manœuvres aéronavales avec les pays du Quad*, elle est opposée à une interopérabilité totale avec les Américains. Quoi qu’il en soit, les risques de guerre entre la Chine et l’Inde vont s’intensifier. Dans les faits, cette guerre a déjà commencé par l’éclatement de conflits collatéraux. Ainsi, lorsqu’en avril 2025 l’Inde et la Pakistan se font la guerre au Cachemire – conflit au demeurant très maîtrisé de part et d’autre pour éviter tout risque d’escalade – les belligérants s’affrontent en utilisant du matériel militaire français pour la première, chinois pour le second. Il en va de même pour les guerres hybrides.

Si TikTok est interdit en Inde, en revanche les réseaux sociaux y sont utilisés pour relayer les revendications anti-autoritaires, et souvent antichinoises, portées par la Milk Tea Alliance. Ses membres s’expriment depuis l’Inde jusqu’à Taïwan et créent des solidarités transnationales pour défendre les droits de l’homme et les libertés religieuses. Même si l’Inde ne se montre pas des plus exemplaires à ce sujet, elle n’accueille pas moins depuis 1959, et sur son territoire le gouvernement tibétain en exil du dalaï lama. Sa présence constitue une autre pierre d’achoppement entre Indiens et Chinois.

Lorsque vous comparez ces deux pays, vous constatez à juste titre que les rapports de force ont évolué ces dernières décennies en faveur de la Chine. Mais on observe aussi une économie chinoise qui a peut-être atteint son pic de puissance tandis que celle de l’Inde conserve des réserves de puissance. Voyez-vous cette évolution se poursuivre dans l’avenir et avec quelles conséquences ?

Il est clair que la Chine ne connaîtra plus une croissance à deux chiffres comme elle en a connu. Cet âge d’or est derrière elle et nombre de voyants sont au rouge, que ce soit la crise de l’immobilier, les ravages provoqués par la covid-19, une conjoncture incertaine vis-à-vis des Etats-Unis, un vieillissement général de la population et un pessimisme ambiant qui tranche avec les décennies passées.

Dans le même temps, nul ne peut présager du pire pour la Chine malgré les purges incessantes au sein du Parti. Cette société fait preuve aussi d’une étonnante résilience que ce soit dans les secteurs les plus sensibles (défense, microprocesseurs…), ou ceux portés vers un changement de paradigme économique (industries vertes, robotique…). Dans tous ces domaines, la Chine est encore loin devant comparée à l’Inde.

La problématique de l’environnement est largement prise en compte, ce qui n’est pas le cas de l’Inde. En revanche, les deux pays sont confrontés à des défis identiques et pour longtemps, que ce soit leur vulnérabilité sur le plan alimentaire ou énergétique. Leur dépendance vis-à-vis de l’extérieur les pousse à des choix de politique étrangère concurrentiels. On le voit dans leur plus proche périphérie. Mais dans quelques années, c’est le monde qui deviendra le théâtre de leurs rivalités.

L’avantage géostratégique de l’Inde est de se trouver au centre de toutes les attentions. L’Inde est située dans l’arrière-cour du détroit de Malacca ; détroit par où transite le tiers du fret international. Par comparaison, avec le chapelet d’îles qui l’entoure, la Chine est enclavée. La mer de Chine est une Méditerranée, c’est-à-dire une mer fermée à la différence de l’Océan Indien, espace maritime carrefour en prise direct avec l’Afrique, le Moyen Orient et l’Asie du Sud Est.

Parmi les faiblesses de l’Inde, vous citez les inégalités. N’est-ce pas aussi l’une des faiblesses de la Chine ? D’autre part, si la Chine est devenue relativement prospère, l’Inde demeure pauvre. N’y voyez-vous pas intrinsèquement des réserves de puissance pour l’Inde de demain comme ce fut le cas dans la Chine des années soixante-dix et, a contrario, des hypothèques sociales pour la Chine ?

Ce que l’on peut dire c’est que ces deux pays sont globalement sortis de la misère. Le spectre de la famine a disparu. Mais la pauvreté est encore là. L’indice du développement humain, expression fourre-tout qui désigne à la fois l’accès aux soins, à l’hygiène, à l’éducation reste toutefois nettement supérieur en Chine qu’en Inde. La mue chinoise s’est faite sur un mode plus rapide, plus radical aussi qu’en Inde.

Deux exemples : l’espérance de vie en Chine, dans les années quarante, était d’une trentaine d’années. Elle atteint désormais les normes occidentales. Dans le même contexte, l’écrasante majorité de la population chinoise ne savait ni lire ni écrire. Aujourd’hui, ce rapport est inversé. En Inde, nous avons encore plus de 300 millions d’illettrés. Bien sûr ces carences vont être résorbées et comme partout ailleurs le monde rural disparaît avec son lot de déracinés, d’aliénation, d’inadaptation à une modernité à laquelle tous souscrivent sans vouloir pour autant s’occidentaliser.

Cette extraordinaire révolution des mœurs est une machine qui se veut intégratrice, et qui ne souffre d’aucune dissidence, quelle que soit l’acception que l’on puisse donner à ce terme. Les minorités ethniques et religieuses, dans les deux pays, l’apprennent à leurs dépens. En somme, nous assistons à l’émergence de deux nations qui se pensent toutefois à bien des égards encore en tant que civilisations.

Même si les recompositions sociales sont fortes, un certain nombre de référents – le système des castes en Inde, le rapport confucéen à la hiérarchie en Chine – reste pérenne. Fondamentalement, l’un et l’autre de ces pays abonde dans l’idéal d’une société d’ordre. On peut y voir un avantage comme un handicap pour l’avenir.

Les postures changeantes et pour le moins déroutantes de Donald Trump depuis son retour à la Maison Blanche suscitent une image et une influence de plus en plus détériorées des Etats-Unis. Y voyez-vous matière pour l’Inde à un recentrage vers l’Asie, l’Europe et la Russie où va-t-elle conserver sa politique de neutralité active dans le grand jeu mondial ?

L’Inde n’a pas pour l’heure les moyens de s’opposer aux Etats-Unis. Mais comme nous l’avons dit plus haut, il y a une méfiance très ancienne à l’encontre des Etats-Unis. Depuis le rapprochement entre Moscou et Pékin, New Delhi réévalue sa propre relation avec Moscou sans pour autant la dénoncer. Les choix de l’Inde sont ceux de la souveraineté et du multi-alignement. Cette position justifie son rapprochement avec l’Union Européenne en signant un accord de libre-échange (janvier 2026) et en privilégiant la France dans le domaine de la vente des armes occidentales.

La Chine observe ce changement avec agacement sans doute. Son dirigeant, Xi Jinping, a accueilli Narendra Modi le 30 août 2025 avec beaucoup d’effusion à l’occasion du sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai à Tianjin. Le but étant pour la Chine de donner l’illusion d’un rapprochement liguant les principales puissances du Sud Global contre l’Occident. Rien de très nouveau en définitive : Pékin avait initié un tel rapprochement entre chacun de ces deux pays du Tiers-Monde en 1955 à Bandung. Sept ans plus tard néanmoins, Pékin entrait en guerre contre New Delhi. Ceci montre bien que ces postures idéologiques ne sont généralement que de courte durée et que les « Etats – pour paraphraser Palmerston – n’ont pas d’amis. Ils n’ont que des intérêts. »

Ce qui est sûr en revanche, c’est que l’Inde pour longtemps va privilégier un certain nombre de fondamentaux. Sécuriser ses approvisionnements énergétiques avec le Moyen Orient et mettre en œuvre des stratégies et des alliances de revers contre la Chine et son affidé pakistanais, en Asie centrale notamment, constitueront pour elle des volets prioritaires en matière de politique étrangère.

Quelles sont les chances de l’émergence d’une dynamique trilatérale Chine/Russe/Inde contre l’Occident ?

Aucune pour l’heure. Même si Moscou reste la matrice référentielle et idéologique de la Chine comme de l’Inde. En revanche, cette triade peut de trouver des affinités de circonstance dans le contexte de l’Organisation de Coopération de Shanghai et des BRICS, dans des domaines sectorisés. La question des monnaies et leur souhait partagé de dédollariser l’économie mondiale les animent. Mais l’Inde n’a aucun intérêt à se confronter à l’Occident.

Le délitement vis-à-vis de la Russie est lent mais est un fait acquis depuis la disparition de l’URSS en 1991. Désormais, les transactions avec Moscou pour l’achat du pétrole se font en roupie. Tandis qu’avec la Chine, un développement des relations en silos permet d’étanchéifier les approches bilatérales.

L’Inde d’une manière significative n’a jamais souscrit au projet Belt and Road Initiative et ne le fera jamais au grand dam de Pékin qui voit pourtant à travers l’Inde un marché de consommateurs aux potentialités énormes, et nourrit vainement l’espoir de désolidariser l’Inde du dispositif Indopacifique. En revanche, l’Inde est l’une des toutes premières bénéficiaires des investissements de la Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures. Ce qui montre bien que l’Inde a une approche toute pragmatique.

Si un conflit devait éclater entre la Chine et Taïwan ainsi que, par ricochet, peut-être aussi les Etats-Unis, quel serait la politique de l’Inde ?

New Delhi ne reconnaît qu’une seule Chine, la République populaire de Chine, c’est-à-dire Pékin. En revanche, il existe des relations officieuses avec Taïwan. Signe des temps : un nombre croissant d’apprenants indiens du chinois se rend à Taïwan. Foxconn délocalise la production des microprocesseurs vers l’Inde, et New Delhi se range aux vues du droit maritime international dans le sud de la mer de Chine où l’Inde investit aux côtés des Vietnamiens dans l’exploitation du pétrole offshore. Bref, il y a un intérêt manifeste pour Taïwan dans remettre en cause les fondamentaux juridiques internationaux à laquelle elle a souscrit depuis son indépendance en 1947.

Vous employez à l’égard du président chinois Xi Jinping des formules plutôt directes, le qualifiant par exemple de « chef guerrier » « dans la continuité de Mao Zedong » visant à « renouer avec cette grandeur impériale […] avec une tonalité de plus en plus belliciste. » Vous qualifiez la Chine de « cybercrature totalitaire. » Pensez-vous qu’en régnant en faisant « figure d’empereur » et en écartant toute idée de collégialité du pouvoir à laquelle avaient pourtant adhéré ses prédécesseurs depuis Deng Xiaoping, Xi Jinping prend des risques à vouloir gouverner seul ?

Oui ce risque existe et les purges récurrentes au sein de l’armée chinoise montrent que la résistance à l’encontre de Xi Jinping est sans doute réelle. Xi Jinping est le chef des armées. Nul ne sait si le passage à l’acte (l’invasion de Taïwan) surviendra mais une chose semble se vérifier : un homme seul n’est jamais en bonne compagnie…

Propos recueillis par Pierre-Antoine Donnet pour Asialyst.