La crise du multilatéralisme économique, avant et après Donald Trump

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La coopération économique et financière mondiale repose sur des règles, des institutions et le dialogue multilatéral. Or, les règles(en particulier dans le domaine du commerce international) sont bafouées, la légitimité des institutions est contestée et nous vivons une crise inédite du multilatéralisme. La première présidence de Donald Trump avait déjà été marquée par une série de coups de boutoir contre le multilatéralisme, le plus emblématique ayant été le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris sur le climat en 2017. Son second mandat illustre une approche prédatrice où le rapport de force et la logique « transactionnelle » se substituent à la discussion entre pairs et à l’arbitrage des institutions internationales. En témoignent notamment la fermeture brutale de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), le retrait d’instances onusiennes et une mise à distance à l’égard du G7 et du G20. Donald Trump n’a par ailleurs jamais caché son mépris à l’égard des institutions de Bretton Woods (IBW), qu’il a tenté d’instrumentaliser à plusieurs reprises (en appelant par exemple dès 2019 la Banque mondiale à ne plus prêter à la Chine ou en enjoignant le Fonds monétaire international (FMI) à ne plus se mêler de la transition climatique).  

La crise de la gouvernance économique multilatérale est toutefois bien antérieure à l’élection de Donald Trump et son départ ne suffira pas à la résoudre. Sa présidence a été le détonateur de l’éclatement d’un ordre mondial en équilibre précaire. Elle a révélé les fragilités d’un régime fondé sur des institutions héritées pour l’essentiel de l’immédiat après-guerre ou des « Trente Glorieuses », n’ayant pas intégré le basculement du centre de gravité de l’économie mondiale vers les pays du « Sud global ». La grande crise financière de 2008-2009, la prise de conscience de l’urgence climatique et la pandémie ont certes permis d’illustrer la capacité de la coopération économique multilatérale à contribuer à la gestion de crises et à promouvoir de nouvelles formes de biens publics mondiaux comme les Conférences des parties (COP). Des avancées toutefois trop limitées pour assurer sa résilience face aux tensions géopolitiques attisées par les guerres en Ukraine et en Iran, avec en toile de fond la rivalité hégémonique entre les États-Unis et la Chine.

Les grands pays émergents mettent en cause la représentativité et la gouvernance, donc la légitimité, de ces institutions créées à la réunion de Bretton Woods de 1944. La quote-part au FMI de la Chine, première ou deuxième économie mondiale (en dollars courants ou en parité de pouvoir d’achat(PPA)) se réduit ainsi à 6,4 %, soit environ un tiers de celle des États-Unis (17,4 %) et un quart de celle de l’Union européenne (23,1 %), le groupe élargi des BRICS+ (40 % du PIB mondial en PPA) n’en détenant que 18,5 %. Cette inertie de l’actionnariat des IBW, dont la structure est pratiquement gelée depuis 2010, ne peut naturellement que susciter la frustration des pays émergents et les incite à créer leurs propres institutions financières (comme la Banque asiatique d’investissement et d’infrastructure (AAIB) ou la Nouvelle Banque de Développement, dite « Banque des BRICS »). Or, la gouvernance économique mondiale est déjà critiquée pour sa complexité et son défaut de lisibilité, phénomène amplifié ces dernières décennies du fait de la prolifération et l’entrelacement de multiples instances et institutions, selon une logique de concurrence plus que de complémentarité, limitant leur capacité à dégager des objectifs consensuels et plus encore à les traduire en objectifs opérationnels. 

Le G7 représente aujourd’hui encore près de 44 % du PIB mondial (en dollars courants) mais moins de 10 % de la population du globe. Sa composition renvoie à la photo de famille du premier sommet de 1975 à Rambouillet, ce qui ne l’empêche pas de s’ériger, à l’occasion, en directoire du monde et de traiter de questions onusiennes, quitte à délaisser les sujets sur lesquels il dispose d’un avantage comparatif (il concentre plus de 50 % des flux internationaux de capitaux et 90 % des transactions sur le marché des changes). Le G7 ne discute pourtant plus ou très peu des sujets liés à coordination des politiques économiques et monétaires. Mais peut-il le faire dès lors le dirigeant de la première puissance économique mondiale se livre régulièrement à des déclarations hostiles contre ses partenaires ou les menaces de sanctions protectionnistes ?

La création du G20 au début des années 1990 visait à mieux associer les économies émergentes à la coopération économique internationale. Réuni depuis 2008 au niveau des chefs d’État et de gouvernement, il agrège près de 80 % du PIB mondial et 60 % de la population du globe, échappant à la critique de défaut de légitimité, même si l’Europe y est surreprésentée et l’Afrique sous-présentée.

Lors de la grande crise financière de 2007-2008, le G20 a joué un rôle moteur, prescrivant leurs feuilles de route aux IBW et aux instances réglementaires. Son ambition d’être le pivot de la coopération économique a ensuite très vite buté sur les blocages politiques dans un contexte de tensions géoéconomiques croissantes. S’il peut encore se prévaloir d’initiatives utiles, le G20 a perdu une large part de ses capacités d’impulsion initiales pour retomber dans la routine d’ordres du jour reflétant souvent les préoccupations de présidences tournantes souvent instrumentalisées à des fins de communication politique interne.

L’élargissement annoncé en août 2023 du groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde Chine et Afrique du Sud) à plusieurs nouveaux membres du Moyen-Orient et d’Afrique a illustré une volonté de défier une gouvernance mondiale jugée verrouillée par les pays avancés. Il agrège près de 40 % du PIB mondial, 45 % de la population du globe et 25 % des exportations (plus de 50 % pour nombre de matériaux « critiques ») et a pu être présenté comme le pendant du G7 pour les grandes économies avancées (ou du « Sud global »). Certains observateurs ont aussi avancé qu’il affaiblissait un G20 déjà fragilisé par les fractures géoéconomiques et l’attitude non coopérative de ses principaux membres. Observons toutefois que les membres fondateurs des BRICS font aussi partie du G20, qu’ils prennent d’ailleurs soin de ménager, au point de valider son leadership en matière économique et financier, comme en atteste leur déclaration d’août 2023 : « […] We reaffirm the importance of the G20 to play the role of the premier multilateral forum in the field of economic and financial cooperation […] »[1]. En réalité, ce sont surtout les IBW qui sont dans le collimateur.

Le groupe des BRICS n’en reste pas moins, plus encore dans son format élargi, un ensemble économique et financier extrêmement hétérogène et politiquement hétéroclite, où se côtoient régimes autoritaires et démocraties et où les velléités hégémoniques de la Chine sont contestées. Sa capacité à peser sur la recomposition d’une gouvernance économique mondiale reste à ce stade incertain, mais son essor ne peut être ignoré par les puissances occidentales dans l’optique d’une gouvernance économique mondiale recomposée.     

Depuis l’éclatement en 1970 du système de Bretton Woods marquant l’effacement du dollar comme monnaie pivot du système monétaire international (SMI), même s’il a conservé un rôle dominant sinon hégémonique dans les réserves et transactions financières mondiales, les grandes économies vivent dans un non-système de changes flottants. Les questions relatives au SMI, comme on l’a vu, ont pratiquement disparu des agendas du G7 et l’administration Trump se refuse désormais à assumer toute responsabilité dans la gestion de ce qui reste nolens volens un bien public mondial. Elle utilise le dollar comme un levier d’influence diplomatique et promeut l’essor de cryptoactifs (stablecoins) adossés à des actifs libellés en dollar pour faciliter le financement du double-déficit (public et extérieur) des États-Unis, au risque de menacer à terme la souveraineté monétaire de ses partenaires. Cette posture non coopérative incite la Chine et d’autres pays émergents à s’extraire de la domination du dollar et les Européens à adopter une attitude moins frileuse quant au rôle international de l’euro. On sait que les effets de réseau créent dans ce domaine une forte inertie, mais se pose d’ores et déjà la question du forum approprié de concertation dans la perspective d’un SMI multipolaire potentiellement instable et fragmenté. Ajoutons que l’administration Trump a aussi remis partiellement en cause des acquis post-crise financière (accords multilatéraux de Bâle III et Dodd-Frank Act  des États-Unis), avec le risque d’une dérive vers le « moins-disant » réglementaire dans d’autres juridictions. Une nouvelle brèche dans la coopération internationale, porteuse de risques d’instabilité en cas de crise systémique affectant des systèmes financiers étroitement connectés.

Comment la gouvernance internationale pourrait-elle évoluer dans un contexte durable de tensions géopolitiques et de fragmentations économiques et financières ? Le retour à un régime de coopération multilatérale à vocation universelle parait aujourd’hui parfaitement illusoire. L’hypothèse a été évoquée d’un « polylatéralisme » impliquant les États et divers acteurs (firmes multinationales entreprises, ONG, société civile, etc.) dans le cadre d’une « coopération de volontaires » se fixant des objectifs crédibles et ciblés pour dépasser les antagonismes interétatiques. Les contours et les modalités d’un tel régime n’en demeurent pas moins très flous. Il reste indispensable d’engager sans délai une réforme approfondie des institutions existantes, notamment les IBW, en ajustant la représentation de ses membres en fonction de leur poids économique (et démographique), afin qu’elles retrouvent leur légitimité et l’influence qu’elles avaient encore au début des années 2000. Cela implique clairement un coût politique pour les pays fondateurs et en particulier un aggiornamento de la part des Européens. Mais l’option d’une « chaise européenne » (cohérente avec l’existence de son marché unique et de l’Union économique et monétaire (UEM)) fait partie de la solution globale et la voix européenne serait plus forte unie que divisée face aux grandes puissances. S’agissant enfin du rôle des Forums et de leurs interactions, sauf à imaginer l’ouverture improbable du G7 à la Chine et à quelques autres grands pays émergents, le G20 apparait aujourd’hui comme le groupe le plus pertinent et le mieux à même de faire le pont entre les différents pays, pour gérer, en concertation avec l’Organisation des Nations unies et les IBW réformées et au-delà des différents nationaux, les biens publics mondiaux et l’urgence climatique à laquelle est confrontée la planète.  


[1] « Nous réaffirmons l’importance pour le G20 de jouer le rôle de principal forum multilatéral dans le domaine de la coopération économique et financière. »


Cet article s’inscrit dans le cadre d’une session sur le thème de la « Gouvernance économique face à la crise du multilatéralisme » organisée pour les Journées de l’économie qui se dérouleront à Lyon du 3 au 5 novembre 2026, sur le thème général : « Tous apprentis face au chaos »