Alberta : quand Trump tente de faire éclater le Canada de l’intérieur

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  • Romuald Sciora

    Romuald Sciora

    Chercheur associé à l’IRIS, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis

Après avoir semblé se calmer sur le Groenland, Donald Trump s’attaque désormais à l’intégrité territoriale de son voisin du nord par une méthode plus insidieuse : l’encouragement actif au séparatisme albertain. Ce que la plupart des observateurs français semblent avoir manqué, c’est que l’administration américaine ne se contente plus de provoquer Ottawa par des tweets incendiaires – elle organise méthodiquement la sécession d’une province canadienne de la taille du Texas.

Depuis avril 2025, des officiels du Département d’État américain ont rencontré à trois reprises des dirigeants de l’Alberta Prosperity Project (APP), un groupuscule séparatiste d’extrême droite qui milite pour l’indépendance de cette province pétrolière de cinq millions d’habitants. Le Financial Times a révélé fin janvier que ces militants cherchent désormais une ligne de crédit de 500 milliards de dollars auprès du Trésor américain pour financer la transition vers l’indépendance. Autant dire que Washington ne se contente pas d’observer – il finance potentiellement la balkanisation du Canada.

Jeff Rath, conseiller juridique de l’APP qui a participé à ces rencontres, s’est vanté auprès du Financial
Times : « Les États-Unis sont extrêmement enthousiastes à l’idée d’une Alberta libre et indépendante. »
Il affirme avoir « des relations bien plus solides avec l’administration Trump qu’avec le Premier ministre Mark Carney ». Le message est sans équivoque : l’Amérique de Trump considère désormais ouvertement les séparatistes albertains comme des interlocuteurs légitimes, au même titre – voire davantage – que le gouvernement fédéral canadien.

Scott Bessent, le secrétaire au Trésor, a mis de l’huile sur le feu lors d’une interview sur Real America’s Voice, média de droite ultra-trumpiste : « L’Alberta est un partenaire naturel pour les États-Unis. Ils ont de grandes ressources. Les Albertains sont des gens très indépendants. » Il a ajouté qu’une rumeur circulait sur un référendum imminent, avant de conclure : « Les gens parlent. Les gens veulent la souveraineté. Ils veulent ce que les États-Unis ont à offrir. »

Le représentant républicain Andy Ogles du Tennessee a été encore plus direct sur un plateau de la BBC :
« Je pense que les gens d’Alberta préféreraient ne pas faire partie du Canada et faire partie des États-Unis, parce que nous sommes des gagnants. » Sur le podcast de Steve Bannon, l’ancien conseiller de Trump, l’analyste Brandon Weichert a même esquissé la feuille de route : « Si l’Alberta vote pour l’indépendance, nous la reconnaîtrons et la mettrons sur la voie pour devenir le 51e État– exactement comme le Texas et la Californie qui se sont d’abord déclarés indépendants du Mexique avant de rejoindre l’Union. »

L’objectif de Donald Trump est limpide et procède en trois temps. Primo : pousser le mouvement séparatiste albertain à recueillir les 177 732 signatures nécessaires d’ici mai 2026 pour forcer un référendum. Secondo : si Ottawa tentait de bloquer ce référendum au nom de l’unité canadienne, Trump brandirait l’étendard du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », retournant contre son plus proche allié une rhétorique qu’il a bien souvent combattue ailleurs. Tertio : dans le scénario optimum, une Alberta indépendante serait rapidement absorbée par les États-Unis, apportant 84% de la production pétrolière canadienne et des réserves massives de terres rares.

Nous voilà arrivés à cette aberration géopolitique : le « grand frère américain », champion autoproclamé de la démocratie libérale, travaille activement à faire éclater de l’intérieur une démocratie parlementaire stable et prospère, membre du G7 et de l’OTAN.

Pour l’instant, les chiffres semblent rassurants pour Ottawa. Un sondage Ipsos de janvier 2026 montre que seulement trois Albertains sur dix soutiennent le processus de séparation – et parmi eux, un sur cinq considère un vote en faveur du oui comme largement symbolique, une manière d’exprimer leur mécontentement plutôt qu’un désir ferme d’indépendance. Une pétition contre l’indépendance, « Alberta Forever Canada », a recueilli 438 568 signatures l’an dernier, soit bien plus que les séparatistes n’en ont jamais obtenu.

Mais la tendance inquiète. De plus en plus d’Albertains se montrent sensibles aux sirènes de Washington. Les sondages, s’ils restent défavorables à une sécession, le sont bien moins qu’auparavant. La rhétorique trumpiste sur « l’Alberta partenaire naturel des États-Unis » commence à faire son chemin dans une province qui se sent depuis longtemps incomprise par Ottawa et bridée dans ses ambitions pétrolières.

Le Premier ministre de Colombie-Britannique, David Eby, n’a pas mâché ses mots à propos des sécessionnistes : « Aller dans un pays étranger demander de l’aide pour démanteler le Canada, il y a un vieux mot pour ça : c’est de la trahison. » Mark Carney, lui-même originaire d’Edmonton, capitale de l’Alberta, s’est contenté d’une mise en garde diplomatique : « Nous attendons de l’administration américaine qu’elle respecte la souveraineté canadienne. »

Ce dossier albertain illustre parfaitement la trajectoire de l’Amérique trumpiste : celle d’une superpuissance devenue État voyou, instrumentalisant le droit international quand il l’arrange, le piétinant quand il le gêne. Hier le Groenland, aujourd’hui l’Alberta – demain quelle autre démocratie alliée sera dans le collimateur ?


Romuald Sciora dirige l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’IRIS, où il est chercheur associé. Essayiste et politologue franco-américain, il est l’auteur de nombreux ouvrages, articles et documentaires et intervient régulièrement dans les médias internationaux afin de commenter l’actualité. Il vit à New York.