Analyses / Moyen-Orient / Afrique du Nord
11 mars 2026
À l’image du monde, un Moyen-Orient de plus en plus sombre
La séquence ouverte le 28 février 2026 restera dans les livres d’histoire comme une nouvelle rupture de ce qui subsistait des règles régissant le rapport entre les États.
Outre l’illégalité que constitue cette agression caractérisée au regard du droit international qui ne reconnait pas le « concept » de guerre préventive, il est de plus impossible de connaitre précisément les buts de guerre supposés du tandem Trump-Netanyahou tant ils apparaissent contradictoires, et finalement jamais véritablement revendiqués.
Prétendre affirmer que des tirs balistiques iraniens de longue portée auraient pu atteindre le sol étatsunien ? Aucun spécialiste militaire digne de ce nom ne prête ne serait qu’une once de crédibilité à cette affirmation. Nous sommes ici de plain-pied dans le monde des vérités alternatives désormais endossées par nombre de responsables politiques de premier plan.
Stopper le programme nucléaire iranien ? Cela avait déjà été le prétexte avancé lors de la guerre des douze jours au mois de juin 2025, avec les résultats que l’on connait… puisque ce sont environ 440 kilos d’uranium enrichi à 60 % qui ont été cachés et sur lesquels l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) n’a plus désormais aucun moyen de contrôle.
Abattre le régime iranien ? C’est sous-estimer la résilience et la complexité de l’organisation de la République islamique d’Iran ainsi que l’interférence multiscalaire des réseaux d’influence qui la structurent. Le pouvoir des Pasdaran sera affaibli, mais pas éradiqué, car il se trouve dans une logique de survie existentielle.
Couper la société iranienne de ses dirigeants et la pousser à la révolte contre ces derniers ? C’est méconnaitre le patriotisme iranien qui dans les périodes d’agression a maintes fois prouvé qu’il resserrait les rangs en défense du pays. En outre, la société civile iranienne est, malheureusement, habituée à souffrir et a déjà souvent vécu des périodes d’économie de guerre en serrant les dents.
Apporter la démocratie au peuple iranien ? Que le régime de Téhéran soit rejeté par une grande partie de la population est une certitude, la brutalité inouïe de la répression contre les manifestants au mois de janvier 2026 le rappelle. Pour autant jamais la démocratie n’a été amenée dans les soutes des bombardiers ou à cheval sur les missiles. Certes, des infrastructures militaires sont prises pour cibles, mais c’est avant tout la population civile qui est visée jour après jour et qui est donc considérablement affaiblie. Comment imaginer dans ces conditions un mouvement de révolte qui mettrait le régime à bas ?
Il est donc raisonnablement impossible de prêter crédit à ces fumeuses tentatives de justifications. Pour autant, les résultats catastrophiques des décisions israélo-étatsuniennes sont déjà à l’œuvre :
- Milliers de civils tués, blessés, amputés, traumatisés,
- 700 000 déplacés au Liban, on ne sait pas combien en Iran,
- Prémices d’un embrasement militaire régional,
- Risques d’une onde de choc se transformant en une crise économique, financière et énergétique mondiale.
La liste n’est pas exhaustive… pour des buts de guerre qui ne sont pas explicités ou qui changent au gré des déclarations erratiques de Donald Trump. Benyamin Netanyahou semble pour sa part plus cohérent, car ce n’est pas tant le régime iranien qu’il veut abattre que la volonté de ramener l’Iran au niveau le plus faible qu’il le peut.
L’État d’Israël se comporte tel un forcené ivre de violences se déchaînant sur les populations civiles sans distinction ni retenue comme il l’a déjà fait durant des mois dans son entreprise génocidaire contre la bande de Gaza. Nous avons la confirmation d’une fuite en avant dont nul ne sait où elle s’arrêtera à l’heure ou des membres du gouvernement de Tel-Aviv évoquent de plus en plus fréquemment la perspective d’un grand Israël. Rêve halluciné de suprémacistes juifs pour lesquels seule la force militaire brute semble devoir s’imposer.
Jouissant depuis des années d’une impunité complète dans leurs multiples exactions, les dirigeants israéliens se sentent légitimes à poursuivre leur œuvre mortifère. Si les États-Unis peuvent concevoir d’éventuelles divergences avec ce projet, il n’en demeure pas moins qu’ils agissent à ce stade pleinement aux côtés d’Israël sans exprimer la moindre critique.
Ce sont peu à peu les quelques règles du droit international prétendant réguler les relations entre les États qui sont méthodiquement battus en brèche sans que finalement les « maîtres du monde » s’en émeuvent véritablement. Le droit international n’a certes en aucun temps été parfait et n’est en réalité jamais parvenu à s’affranchir de la dure réalité des rapports de force, mais nous sommes désormais dans une autre séquence. Plus rien ne paraît juguler ou ralentir les politiques promus par les États expansionnistes et leurs soutiens.
En ce sens, la diplomatie du « en même temps » est non seulement inefficiente, mais apporte de facto une caution aux entreprises impérialistes. On ne peut affirmer du bout des lèvres que l’attaque du 28 février est une entorse au droit international, mais ne prendre aucune initiative tangible pour tenter d’en juguler les effets. Il est certes loisible de condamner la décision du Hezbollah de lancer missiles et drones sur Israël le 2 mars, mais alors pourquoi n’avoir pas fait de même à propos des bombardements israéliens quasi quotidiens sur le Liban et l’occupation d’une partie du territoire national en contravention absolue des dispositions du cessez-le-feu de novembre 2024 ? Deux poids – deux mesures.
De manière plus générale, l’Union européenne est une nouvelle fois spectatrice et complice devant l’indicible. Elle a visiblement abandonné pour longtemps toute velléité de tenter d’influer sur les désordres du monde pour contribuer à réactiver quelques principes structurants de la vie internationale. Seul l’État espagnol sauve l’honneur et ne baisse pas la tête.
Nous sommes dans un moment de bascule et la situation apparait infiniment préoccupante. Un sursaut s’avère nécessaire avant qu’il ne soit trop tard. La France s’honorerait en multipliant les initiatives diplomatiques, notamment en direction des États du Sud qui comprennent mieux que quiconque les dangers de la désagrégation du droit international et de la généralisation de la loi du plus fort. La partie est infiniment complexe, mais il n’y a que les batailles non engagées qui sont sûres d’être perdues.
On peut malheureusement craindre que ce souhait ne soit qu’un vœu pieux.