ANALYSES

Espagne, silence des armes au Pays basque

Tribune
7 avril 2017
Samedi 8 avril 2017, l’Euskadi Ta Askatasuna (Pays basque et Liberté, ETA) dépose unilatéralement les armes. Un dépôt qui arrive après 60 ans d’une existence entamée pendant les années noires de la dictature franquiste. La remise des armes à la justice française, opérée par un Comité de vérificateurs internationaux, est effectuée discrètement près de Bayonne. Le gouvernement basque espagnol a quant à lui joué un rôle de garant.

L’évènement est « historique » selon la terminologie médiatique. Ou aurait pu l’être. En effet, depuis plusieurs années, le « terrorisme basque » ne constitue plus la préoccupation majeure des Espagnols. Pas plus d’ailleurs qu’elle ne l’est pour les basques d’Espagne. Un récent sondage de l’institut officiel CIS signale l’effacement du risque terroriste, dépassé par le chômage et la corruption.

La guerre est en effet finie depuis longtemps. Francisco Franco, caudillo des Espagne, est mort le 20 novembre 1975. Depuis cette date, l’Espagne - Pays basque compris - a consolidé de manière spectaculaire un changement démocratique, social et économique. Certes, la démocratie espagnole est sans doute – pour paraphraser Winston Churchill - le pire des régimes, à l’exception de tous les autres. La négation de la transition démocratique par l’ETA a artificiellement perpétué un conflit hérité du franquisme dans le triangle du nord : Bilbao - Saint Sébastien - Pampelune. Le « colonialisme espagnol », selon la vulgate d’ETA, aurait changé de visage à la mort du dictateur en laissant les « pouvoirs de fait » - armée, police, Église et banque - aux commandes.

Bilan : 829 responsables politiques, gardes civils et policiers ont été assassinés, tandis que des centaines de commerçants, industriels et avocats ont été soumis à des extorsions crapuleuses. Des législations d’exception ont également été mises en place par l’État central, impliquant notamment la pratique de la torture. En parallèle, des groupes paramilitaires, tels que le Bataillon basque espagnol et les Groupes antiterroristes de libération (GAL), ont sévi. Il faut ajouter à tout cela d’autres crimes commis par l’organisation terroriste. Au total, sans doute 1200 personnes ont été les victimes de cette guerre sans nom. L’économie a aussi souffert, notamment par les délocalisations de dirigeants d'entreprise. En outre, des cadres et des journalistes ont quitté le Pays basque.

L’État de droit a pourtant réussi à imposer sa pertinence. La communauté autonome du Pays basque bénéficie ainsi de capacités législatives, fiscales et exécutives importantes avec une autonomie fiscale, ainsi que des pouvoirs concédés par Madrid en matière linguistique, culturelle, éducative, policière, infrastructurelle et médiatique. Le domaine de compétences reconnu aux autorités basques est en expansion lente mais continue. Un RMI basque a même été mis en place, ainsi que des agences d’encouragement à la recherche et à l’investissement. Ainsi, le Pays basque est aujourd’hui l’une des régions économiquement et industriellement les plus dynamiques d’Espagne.

Le parti basque dominant (PNV-EAJ), nationaliste et d’inspiration démocrate-chrétienne, a privilégié une stratégie « post-nationaliste ». Il considère qu’une logique mondialisée et européanisée est en marche inexorable, érodant les capacités souveraines des États. Le PNV, parti charnière au Parlement espagnol, a donc systématiquement joué la carte du complément majoritaire - tantôt avec la droite populaire, tantôt avec les socialistes -, pour y gagner en retour des dividendes institutionnels et financiers. Il appuie par ailleurs tout ce qui peut consolider l’élargissement du domaine européen. En effet, au Pays basque, l’espace Schengen signifie l’effacement de la frontière avec la partie française de l’espace basque, tandis que l’euro est interprété comme une avancée dans la mesure où la monnaie espagnole, la peseta, a disparu.

Le seul moment de doute en 2004-2006 a été le fait d’un lendakari, Juan José Ibarretxe (président du gouvernement basque), qui a tenté une régression indépendantiste, sur le mode du printemps des peuples de 1848. Son projet, constitutionnellement inapplicable, prétendait s’appuyer sur le capital de sympathie supposé des amis d’ETA. Sanctionné par les tribunaux, il l’a également été par les électeurs. Ces derniers ont effectivement porté au pouvoir à Vitoria (capitale basque) une majorité « espagnoliste », alliance du Parti populaire basque et de la fédération basque du PSOE.

Depuis, le PNV a retrouvé le pouvoir à Vitoria, en concertation avec les socialistes. À Madrid, il apporte un appoint parlementaire au Parti populaire de Mariano Rajoy. Il s’est démarqué des aventures indépendantistes catalanes, qui, à quelques années de distance, reprennent la voie qui avait été celle du plan Ibarretxe, pour le plus grand profit des intérêts basques. Le PNV bénéficie aussi du soutien très majoritaire des électeurs basques, qui n’associent plus dans leur majorité leur droit à décider à une revendication indépendantiste.

Dans un tel contexte, l’ETA était de plus en plus déconnectée du réel. D’autant plus que l’irruption brutale du terrorisme islamique, ayant fauché 198 vies le 11 mars 2004 à Madrid, a définitivement condamné le recours aux armes à des fins de politique intérieure. Déjà à cette date et pendant les jours qui ont suivi, les électeurs espagnols ne croyaient pas à la version vendue par José Maria Aznar, président de droite aux abois, selon laquelle l’attentat était le fruit de l’ETA. L’organisation devenue inutile à ses amis politiques et socialement marginale a été mise hors-jeu au fil des ans.

Il reste toutefois une exigence populaire de compréhension. En témoigne le succès en librairie du roman de Fernando Aramburu : « Patria, chronique des années ETA dans un village du Gipuzkoa », de même que le documentaire « La fin d’ETA » de Justin Webster, José Maria Izquierdo et Luis Rodriguez Aizpeolea. Le 20 octobre 2011, l’ETA a unilatéralement annoncé la fin de ses activités meurtrières. Le 17 mars 2017, elle a annoncé son désarmement unilatéral, matérialisé le 8 avril 2017. Il s’agissait d’un désarmement légal, définitif et sans contrepartie, qui n’a laissé aucune place à de quelconques négociations avec les autorités élues, à la différence de la fin de l’IRA en Irlande ou des FARC en Colombie, fruit d’un compromis politique.

Pour autant, l’État espagnol n’est pas quitte de toute responsabilité. Il lui reste à solder les blessures physiques et spirituelles. Il lui reste aussi à poser les bases d’une réconciliation durable. Les conditions exceptionnelles et dérogatoires appliquées aux détenus de l’ETA pourraient être normalisées avec profit. Ces détenus sont au nombre de 280 en Espagne (et 80 en France). On pense ici au rapprochement des détenus incarcérés aux Canaries et dans le sud de l’Espagne, loin de leurs familles. On pense aussi aux libérations anticipées et refusées aux condamnés d’ETA arrivés en fin de peine. On pense enfin à la nécessité de retirer au ministère de l’Intérieur la politique pénitentiaire et la replacer sous la responsabilité de la Justice, afin de mettre un point réellement final à cette ultime page d’histoire franquiste qui aura survécu 42 ans à la mort du dictateur.

C’est ce message qui a été adressé le 6 avril à Mariano Rajoy par l’ensemble des forces partisanes et sociales basques - le PNV bien sûr et Bildu, force politique indépendantiste -, mais aussi par le PSOE, Podemos, la Gauche unie, ainsi que les syndicats CCOO, ELA, LAB et UGT. Seul manquait le Parti populaire de Mariano Rajoy. Le Premier ministre français, Bernard Cazeneuve, a quant à lui pris acte de l’évènement, signalant que « bien entendu aucun gouvernement ne (pouvait) s’opposer à ce que des armes qui ont été à l’origine d’actes violents soient restituées dans le cadre du respect des procédures judiciaires ».
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