ANALYSES

Élection de Lenín Moreno en Equateur : vers un regain de la gauche en Amérique du Sud ?

Interview
6 avril 2017
Le point de vue de Christophe Ventura
Dimanche 2 avril, le socialiste Lenín Moreno a été élu président de l’Equateur, prenant ainsi la succession de Rafael Correa malgré les contestations de son adversaire Guillermo Lasso.  
L’analyse de Christophe Ventura.

Comment interpréter le résultat légèrement serré - et même contesté par son adversaire Guillermo Lasso - de cette élection ?

Ce résultat n’était pas garanti au sortir du premier tour du 19 février. Certes, nous savions que dans le panorama politique, le parti Alianza País - formation de la Révolution citoyenne -,  dont Lenín Moreno était le candidat, restait quoi qu’il arrive la première force politique du pays. En effet, dès ce premier tour, il s’était assuré la majorité des sièges à l’Assemblée dans le cadre du scrutin national (74 sur 137). Avec environ 40% des voix, Lenín Moreno était ainsi en position de force face à la droite. Cependant, du fait d’un éclatement des votes sur huit partis concurrents, Moreno n’était pas certain de disposer des réserves de voix nécessaires pour l’emporter au second tour contre son adversaire, l’ancien banquier Guillermo Lasso. Certains de ces huit partis étaient des forces d’opposition - à la fois de gauche et de droite - au gouvernement de Rafael Correa.

Le deuxième tour semble démontrer que Lenín Moreno a finalement réussi à convaincre les électeurs de ces « petits » partis, en particulier ceux de gauche, qui in fine ont voté contre Guillermo Lasso. Moreno a réussi sa campagne de deuxième tour et a contenu la dynamique de son adversaire. Il faut néanmoins noter que la base des populations indigènes - contrairement aux appels de ses dirigeants - a manifestement choisi de voter pour Guillermo Lasso.

Ce résultat du deuxième tour est certes serré mais, avec 51,16 des voix (48,84% pour Guillermo Lasso et 83% de participation au vote), le nouveau président équatorien obtient tout de même un résultat comparable à beaucoup de présidents élus dans d’autres pays, comme en France par exemple. Ce résultat marque certes une baisse significative de l’adhésion au « correisme » mais il laisse quand même ce dernier majoritaire dans le pays, en termes de voix et de sièges. Ce score permet ainsi à Lenín Moreno de disposer d’une base institutionnelle solide, par la constitution d’une majorité gouvernementale.

Guillermo Lasso a contesté le résultat en demandant un recomptage des votes. Hélas, cette attitude fait partie des habitudes de la droite en Amérique latine. Effectivement, il est fréquent qu’elle joue la carte des irrégularités de vote et des fraudes lorsqu’elle perd un scrutin, surtout de manière serrée. À l’inverse, lorsqu’elle gagne, elle ne remet jamais en cause la légalité et la légitimité des instances électorales. Cela s’explique par un contexte politique assez bouillant en Amérique latine, où les polarisations partisanes sont fortes. Remettre en cause la légitimité d’une élection fait donc partie des « stratégies » employées régulièrement par la droite sud-américaine. Le Conseil national électoral équatorien a finalement confirmé les résultats et le caractère « irréversible » de la victoire du candidat de la gauche. Cette confirmation s’accompagne de celle de tous les organismes régionaux : l’Union des nations sud-américaines (Unasur), dont la délégation d’observateurs électoraux sur place était conduite par l’ancien président de l’Uruguay Pepe Mujica ; l’Organisation des États américains (OEA), qui inclut les États-Unis. Or, ces derniers ne sont pas spécialement amis avec le gouvernement équatorien.

La ligne politique de Moreno va-t-elle s’inscrire dans l’héritage des dix ans de présidence de Correa ? Quels seront les défis à relever pour le nouveau président élu ?

Indéniablement. C’est d’ailleurs sur cette continuité que Moreno a joué durant la campagne pour remporter l’élection, en opposition aux projets de « restauration libérale » de ses adversaires. Il a porté une attention particulière à plusieurs orientations, telles que la modernisation du pays et des infrastructures ; le maintien d’objectifs importants en matière de services publics et d’État social ; des programmes de lutte contre la pauvreté et contre les inégalités ; des programmes en matière d’éducation et de santé, etc. En ce sens, Moreno affirme son engagement pour la continuité de l’expérience de la révolution citoyenne. Sur la forme, il veut s’affirmer comme « le président de tous les Equatoriens » et adoucir son style de gouvernement par rapport à celui de Correa.

Cependant, cette continuité a lieu au sein d’un nouveau contexte qui va certainement pousser à une « modération » des engagements gouvernementaux. En effet, l’Equateur vit aujourd’hui une crise économique importante et durable, causée par les effets de la crise internationale en Amérique latine. La situation économique du pays est donc plus fragile que par le passé et l’État équatorien ne disposera ni de la même prospérité, ni des mêmes ressources qu’auparavant.

Ainsi, le grand défi pour Moreno sera de gérer cette tension entre d’une part, la continuité d’un engagement nécessitant des ressources importantes pour être mené à bien ; et d’autre part un contexte où les ressources se raréfient, du fait du ralentissement de l’économie régionale et internationale affectant l’Equateur. Le risque est donc d’assister à une « continuité modérée » : Moreno va essayer de maintenir les politiques mises en place par Correa, tout en essayant de donner des gages au secteur privé et aux investisseurs internationaux. On peut pointer une tendance à un recentrage sensible de la part de son gouvernement. Au sein de ce dernier, il faudra suivre les évolutions du rapport de force entre les secteurs « pro-business » et ceux de la gauche du processus.

Le troisième défi pour Moreno reste une question ouverte : il s’agit du rapport à l’environnement et à l’écologie. L’économie équatorienne exerce une ponction importante sur les ressources naturelles, ce qui provoque des conflits sociaux-environnementaux importants dans le pays, notamment avec certaines populations indigènes. Ces tensions ont d’ailleurs joué un rôle important durant la campagne.

Alors que l’Argentine, le Brésil et le Pérou ont viré à droite, l’élection de Moreno est-elle le signe d’un regain pour la gauche sud-américaine ?

La victoire de Moreno illustre de fait que la situation latino-américaine est bien plus complexe que la simple affirmation du déclin de la gauche. Après la victoire de Mauricio Macri en Argentine et la prise de pouvoir par Michel Temer au Brésil - dont il faut rappeler qu’elle a eu lieu sans élection -, le fait que la révolution citoyenne perdure en Equateur indique qu’il demeure un attachement et un engagement fort des populations, afin que continue d’exister ce courant politique, qui s’est développé dans le pays et la région depuis une quinzaine d’années.

Le succès de Moreno représente aussi un coup d’arrêt à la série de victoires de la droite dans la région depuis quelques temps. Cela montre bien que les scénarios politiques sud-américains sont assez équilibrés et compliqués. Aujourd’hui, on assiste à un rééquilibrage des forces avec la droite, qui n’est pas encore dominante - même si elle est au pouvoir dans certains pays-, tandis que la gauche vit un reflux de sa suprématie. En même temps, au Mexique ou au Paraguay, cette dernière semble revenir en force. L’avenir reste donc ouvert. La grande question est de savoir quel courant va apporter la meilleure réponse dans la gestion de la crise économique et sociale qui sévit dans la région.
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