ANALYSES

Pourquoi les Balkans comptent (partie 1)

Tribune
23 janvier 2017
par Loïc Trégourès, doctorant à l'Université Lille 2, spécialiste des Balkans
Depuis la fin des guerres yougoslaves, la région balkanique est retournée sous les radars, à la périphérie de l’intérêt de la communauté internationale mais aussi des chercheurs et analystes. Vu la recrudescence des crises et conflits ailleurs dans le monde depuis une quinzaine d’années, cette négligence est compréhensible. Elle semble cependant erronée, ce pour deux raisons.

En premier lieu, bien que la région se trouve dans une situation de paix négative qui a relativement peu de chance de dégénérer en un conflit ouvert à brève échéance, de nombreux signaux inquiétants s’amoncellent ces derniers temps, y compris dans l’optique d’une lutte de puissances entre l’Union européenne et la Russie. Ensuite, les études balkaniques, trop négligées, offrent pourtant aux observateurs de nombreuses clés de lecture afin de rendre intelligible la montée actuelle des tendances nationalistes et populistes partout en Occident (voir partie 2).

Le 17 janvier, le département du Trésor américain a annoncé avoir gelé les avoirs de Milorad Dodik, président de la République serbe de Bosnie, l’une des deux entités composant la Bosnie-Herzégovine, pour avoir violé les Accords de Dayton[1] en organisant un référendum sur le maintien de la date du 9 janvier comme fête nationale, alors que celle-ci a été jugée discriminatoire par la Cour constitutionnelle de Bosnie. Ce jour a néanmoins été fêté en présence du président de la Serbie voisine Tomislav Nikolic, avec un défilé de pompiers, policiers mais aussi d’un bataillon de l’armée, malgré les ordres contraires du ministère de la Défense et les fortes réserves de l’OTAN. En réalité, ce référendum s’inscrit dans une suite d’actions entreprises par Milorad Dodik afin de saper la légitimité même de la Bosnie-Herzégovine, tout en l’empêchant de fonctionner par diverses manœuvres. L’enchevêtrement administratif et l’absence de volonté politique pour y remédier sont d’ailleurs des obstacles de taille dans la lutte contre le terrorisme. Cette politique de destruction est menée sous le regard bienveillant de la Russie qui, pour la première fois depuis le début des années 2000, a indiqué que le destin de la Bosnie n’était pas forcément d’intégrer l’UE. Dans ces conditions, les Croates de Bosnie regardent avec attention jusqu’où Dodik est prêt à faire monter les enchères dans l’optique d’obtenir la création de leur propre entité.

Dans sa rhétorique belliqueuse, Dodik répète à l’envi que la Bosnie n’est pas un pays viable et que la République serbe de Bosnie tiendra un référendum d’auto-détermination en 2018, date des prochaines élections générales. Jusqu’à récemment, il existait deux obstacles de taille contre cette idée. Le premier est qu’il n’est pas dans l’intérêt de Dodik de franchir cette ligne rouge, tant il tire profit du statu quo actuel qui lui a permis de demeurer puissant et très riche. Le second était l’assurance que la communauté internationale ne laisserait jamais une telle initiative aller à son terme. Si le premier obstacle semble toujours se tenir, le second est aujourd’hui remis en question avec l’arrivée de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Milorad Dodik n’a pas ménagé ses efforts pour chercher à se faire inviter à l’investiture du nouveau président américain. Du côté des Serbes, y compris en Serbie et chez les Serbes du Kosovo, on cultive l’espoir que Trump va inverser le cours de l’histoire grâce à sa proximité avec la Russie. La vision du monde de Donald Trump, pour ce qu’on en sait, est proche d’une lecture huntingtonienne dans laquelle il est naturel que des Etats multi-ethniques et multi-confessionnels ne puissent pas fonctionner. La question est donc de savoir si la communauté internationale réagirait vraiment si jamais Dodik mettait sa menace de référendum à exécution, sachant que cela se traduirait immanquablement par une réaction forte, potentiellement armée, de la part des Bosniaques. Dans la nouvelle configuration américaine et vu la position de la Russie, rien n’est moins sûr. Ce serait alors aux Européens, qui ont leurs propres problèmes, d’être en première ligne, une posture qui ne leur réussit pas vraiment en ex-Yougoslavie si l’on en juge par le bilan de la mission EULEX au Kosovo.

Le Kosovo traverse lui aussi de fortes zones de turbulences. D’une part, un nouveau tribunal va voir le jour en 2017 à La Haye. Il aura pour objet de juger les crimes de guerre commis par l’Armée de libération du Kosovo (UÇK). En fonction des inculpations, il est possible que toute la classe politique dirigeante actuelle issue de l’UÇK, et en premier lieu le président Hashim Thaçi, soit dans le viseur. Cela déboucherait évidemment sur une grave crise politique à la fois en interne, mais aussi entre le Kosovo et ses parrains occidentaux qui lui ont imposé ce tribunal. L’opposition actuelle du parti Autodétermination, violemment contre ce tribunal - mais aussi contre les discussions menées avec Belgrade sous l’égide de l’UE et contre le maintien de la mission EULEX -, pourrait sortir gagnante de cette recomposition, avec des conséquences imprévisibles.

D’autre part, les relations entre la Serbie et le Kosovo sont au plus mal. Un train peint aux couleurs de la Serbie portant l’inscription « le Kosovo est serbe » devait relier Belgrade à Mitrovica le 14 janvier, avant d’être finalement stoppé avant la frontière. Il faut voir derrière cette opération une manipulation de la part de Belgrade dont le Premier ministre Aleksandar Vucic, s’est ensuite drapé dans le rôle du sauveur qui a évité une guerre en ordonnant l’arrêt du train. Il a en cela été félicité par la Haute représentante de l’UE, Federica Mogherini. Pendant ce temps, le président serbe Tomislav Nikolic pouvait tranquillement déclarer que si les Serbes du Kosovo étaient en danger, alors il enverrait l’armée régler la question, et que lui-même et ses enfants iraient se battre. Cette rhétorique n’est pas sans rappeler le discours russe à propos de la Crimée et du Donbass, ce que n’a pas manqué de faire remarquer le président du Kosovo Hashim Thaçi. S’il faut remettre cette escalade dans le contexte de la campagne présidentielle qui se prépare en Serbie, il reste que de telles prises de position n’avaient plus été entendues depuis l’ère Milosevic. Il s’agit d’un changement radical d’autant plus inquiétant que le Premier ministre Vucic, ancien ultra-nationaliste ministre de Milosevic reconverti en pro-européen propre sur lui, a fondé toute sa stratégie avec Bruxelles sur sa capacité à être un pôle de stabilité dans la région.

Cette stabilité est d’ailleurs la préoccupation principale de l’Union européenne, quitte à fermer les yeux sur les pratiques politiques ouvertement autoritaires qui se multiplient partout dans la zone, sans pour autant obtenir ladite stabilité, rejouant ainsi le faux dilemme entre sécurité et liberté. La Bosnie n’est pas stable, le Kosovo n’est pas stable, la Serbie, forte du soutien politique et militaire de la Russie, est dans une logique de déstabilisation régionale (l’affaire du train et la présence du président Nikolic en Bosnie à la célébration du 9 janvier le montrent) et de course aux armements avec la Croatie. Que dire du Monténégro, dont les dernières élections en octobre 2016 ont été marquées, selon le pouvoir, par une mystérieuse tentative de coup d’Etat orchestrée par la Russie, afin d’empêcher Podgorica d’intégrer l’OTAN. Que dire enfin de la Macédoine, qui n’en finit plus de s’enfoncer dans la crise politique depuis deux ans maintenant. Les élections de décembre 2016 n’ont rien résolu puisqu’aucune majorité n’a pu émerger. Il est donc probable qu’un nouveau scrutin ait lieu en mai prochain, en même temps que les élections municipales. Là encore, comme partout dans une région encadrée par l’UE dans son processus d’adhésion, le parti au pouvoir VMRO-DPMNE, a pu organiser la capture de l’Etat depuis une dizaine d’années, avant qu’un scandale d’écoutes illégales ne pousse l’opposition et la société civile dans la rue en 2015. Pour autant, tout laisse à penser que le parti ne se laissera pas déloger du pouvoir sans tout tenter, y compris jouer la carte du conflit ethnique avec les Albanais qui représentent 25% de la population. Au contraire, dans le cas d’une nouvelle victoire du VMRO-DPMNE, son leader Nikola Gruevski a déjà annoncé que le temps de la « vengeance contre les ennemis du peuple » et de la « désorosoïsation » du pays, du nom de George Soros, viendrait. On voit donc que dans les deux hypothèses, la Macédoine va traverser de très graves difficultés avec un réel potentiel de violences politiques.

Par conséquent, ce paysage préoccupant dans lequel la Russie joue un rôle ouvertement perturbateur vis-à-vis des objectifs de l’UE, devrait inciter les capitales européennes à se souvenir que les Balkans comptent, et pas seulement pour servir de zone tampon à quelques milliers de réfugiés encore coincés sur place.

[1] Les accords de paix de Dayton de novembre 1995 mirent un terme au conflit en Bosnie-Herzégovine. Un Haut Représentant de la communauté internationale est toujours en Bosnie avec pour mission de faire appliquer ces accords.
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