ANALYSES

Kazakhstan : quels enjeux autour de la visite de François Hollande ?

Interview
10 décembre 2014
Le point de vue de Samuel Carcanague

Quels étaient les enjeux de la visite les 5 et 6 décembre derniers de François Hollande au Kazakhstan ? Dans quel état des lieux de la relation franco-kazakhstanaise cette visite s’inscrivait-elle ?


François Hollande s’est rendu au Kazakhstan essentiellement pour des motifs économiques afin de mettre en avant les intérêts des entreprises françaises auprès des autorités kazakhstanaises pour des projets d’infrastructures notamment. On peut également souligner le développement des liens culturels, avec l’ouverture d’une antenne de la Sorbonne à Almaty, en coopération avec une université kazakhstanaise. Les relations économiques, de manière générale, sont assez fortes, notamment dans le domaine des matières premières : le Kazakhstan est le premier fournisseur de la France en uranium et le deuxième en pétrole.
Du point de vue politique, la relation est peut-être aujourd’hui plus distendue que par le passé. Les relations franco-kazakhstanaises s’étaient fortement intensifiées durant le mandat de Nicolas Sarkozy, qui avait un bon contact personnel avec le président Nazarbaïev : bon nombre d’entrepreneurs ont ainsi découvert le Kazakhstan à cette occasion. Un partenariat stratégique avait été signé entre les deux pays en 2008.
Si la teneur était essentiellement économique, la visite de Hollande n’était pas dénuée d’intérêt politique, pour Paris comme pour Astana. La France s’affiche ainsi aux côtés d’un allié proche des Russes comme pour montrer qu’il n’existe pas de bloc eurasiatique totalement uni derrière la politique de Poutine et que Paris est capable de dialoguer avec ses plus proches alliés. Côté kazakhstanais, Nazarbaïev démontre une fois de plus que l’intégration de son pays dans l’Union eurasiatique ne signifie pas l’abandon de sa diplomatie multi-vectorielle et se positionne en médiateur dans l’espace post-soviétique.


Nazarbaïev serait d’ailleurs l’instigateur de la visite de François Hollande à Poutine, qui s’en est suivie. Ce rôle s’inscrit-il dans une démarche diplomatique particulière du président kazakhstanais ?


Nazarbaïev a développé depuis 25 ans une diplomatie multi-vectorielle. Il s’est ainsi adressé à son puissant voisin du Nord, la Russie, avec qui il entretient des relations extrêmement proches mais il a également cherché à développer des relations avec les États-Unis, l’Union européenne, la Chine, l’Inde, la Turquie, le Japon, la Corée et même l’Iran. Il a ainsi cherché à développer des liens avec l’ensemble des grandes et moyennes puissances à la fois pour s’affirmer en tant qu’État indépendant et important de l’espace post-soviétique mais également pour conserver une marge de manœuvre vis-à-vis de la Russie afin de ne pas trop dépendre de sa relation avec cette dernière.


Le Kazakhstan est-il impacté par la crise ukrainienne et les sanctions économiques occidentales contre Moscou ?


La crise ukrainienne a eu des conséquences sur le Kazakhstan à deux niveaux différents. Sur le plan économique, les sanctions contre la Russie atteignent directement l’économie kazakhstanaises car les deux économies sont extrêmement intégrées, et vont l’être encore plus avec l’entrée en vigueur de l’Union eurasiatique le 1er janvier 2015. Les variations du cours du rouble ont des conséquences directes sur la monnaie kazakhstanaise (le Tenge), et le tout concoure à un ralentissement économique certain. La diminution des prix du pétrole, actuellement à l’œuvre, éprouve également durement l’économie kazakhstanaise : du fait de la baisse du cours du baril, on estime que le Kazakhstan perdra jusqu’à 20 milliards d’euros cette année. Selon certains observateurs, si le baril venait à s’installer sous les 65 dollars, le pays pourrait rentrer en récession. Ces indicateurs économiques en baisse apparaissent de mauvais augures pour le pays. Déjà, la dévaluation du Tenge en février dernier avait provoqué des manifestations et de émeutes dans le pays. Le pouvoir kazakhstanais met d’ailleurs tout en œuvre pour éviter une déstabilisation économique et sociale, avec un plan de 9 milliards de dollars d’investissements sur trois ans. Mais si la situation actuelle perdure, il n’est pas sûr que cela ne suffise.
Sur le plan politique, Nazarbaïev a soutenu du bout des lèvres l’intervention russe et la prise de contrôle de la Crimée par l’armée russe. Le problème est que l’appartenance à l’Union eurasiatique et la relation privilégiée avec la Russie remettent en cause la neutralité que Nazarbaïev cherchait à afficher. Les sanctions contre la Russie l’amènent à devoir exprimer une certaine solidarité « eurasiatique », qui va à l’encontre de ses projets diplomatiques d’indépendance. Il a plusieurs fois rappelé que l’Union eurasiatique ne représentait à ses yeux qu’une union purement économique, et que le Kazakhstan s’en retirerait si ses intérêts étaient menacés. Dans un contexte flottant, où la question de la succession de Nazarbaiev, malade, se pose de façon de plus en plus prégnante, il faudra suivre attentivement l’évolution de ce pays clé de l’Asie centrale dans les prochains mois et prochaines années.

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