ANALYSES

Embargo russe : l’économie rattrapée par la géopolitique

Tribune
11 septembre 2014
Par Thierry Pouch, économiste, responsable du service des études à l’APCA à Paris, chercheur associé au laboratoire REGARDS de l’Université de Reims Champagne Ardenne
La Russie est souvent, et à juste titre, présentée comme l’un des grands acteurs de l’agriculture mondiale, notamment au regard de ses productions céréalières. En 2013, elle se classait au cinquième rang des producteurs mondiaux de céréales, derrière les États-Unis, la Chine, l’UE à 27 et l’Inde, et en septième position en matière d’exportations. C’est essentiellement sur le blé que la Russie appartient aux dix principaux pays producteurs et exportateurs de cette denrée. Toutefois, l’agriculture russe est loin d’être autosuffisante, puisqu’elle ne couvre selon les années que 60 à 80% de ses besoins intérieurs alimentaires, le reste étant assuré par un recours aux importations, en particulier en provenance de l’UE. Les exportations agroalimentaires de l’UE représentent en moyenne 8 à 9% des exportations totales de cette zone.

La précipitation avec laquelle les producteurs de produits bruts, les industriels de la transformation européens – et singulièrement français – ont réagi en tentant d’évaluer les impacts d’un tel embargo décidé le 7 août dernier, montre bien le caractère anxiogène qu’occasionne la décision russe, dans un contexte de marasme économique. De manière quasi-concomitante, la Commission européenne a fait preuve de réactivité en matière de déblocage de moyens budgétaires et d’outils de gestion des marchés agricoles.

Sont principalement concernés, par la décision russe de fermer son marché aux produits agricoles et alimentaires en provenance de l’UE, les produits laitiers (la Russie est par exemple l’un des plus grands importateurs mondiaux de fromages et de beurre), les fruits et légumes et le secteur de la viande. Les pays membres les plus exposés sont par ordre d’importance la Pologne, les Pays Baltes, les Pays-Bas, l’Espagne, l’Allemagne, la France et la Grèce, en raison du poids des exportations agroalimentaires à destination de la Russie dans leurs exportations totales.

Trois types de répercussions sont d’ores et déjà à l’œuvre. Le premier est que la contraction du débouché russe constitue certes une perte réelle pour les producteurs européens, mais, du fait de l’interdépendance économique élevée des pays membres de l’UE, le marché européen devrait jouer le rôle de substitut au marché russe. Le marché intra-communautaire devrait donc connaître un état proche de la saturation. Car outre le repli des productions polonaises, espagnoles, néerlandaises… sur le marché intérieur de l’UE, il intervient au plus mauvais moment, c’est-à-dire durant une phase de crise économique aiguë, la demande étant particulièrement atone depuis l’application des politiques d’austérité dans les économies membres de la zone euro. La seconde répercussion a trait à la baisse des prix des produits laitiers, des fruits et légumes et des produits carnés.

Enfin, l’embargo va conduire la Russie à passer des contrats avec des pays extra-européens, en mesure de répondre à ses besoins alimentaires. Une économie comme celle de l’Argentine, en proie à de nouvelles difficultés financières, peut profiter de l’effet d’aubaine pour relancer son économie en exportant davantage de fruits, de produits laitiers ou de viande vers la Russie. C’est également le cas du Brésil, du Chili et, plus près de nous, de la Turquie, voire le Maroc. Toutes ces économies détiennent de surcroît l’arme de la dépréciation de leurs devises, afin de stimuler leur compétitivité-prix. Ces sources d’approvisionnement permettront à la Russie de repousser le risque inflationniste qui surgirait en raison d’une offre de biens alimentaires insuffisante. L’UE se serait-elle du coup tirée une balle dans le pied ?

L’embargo décidé et appliqué par Moscou constitue une fois de plus une belle illustration de l’étroite imbrication de l’économie et de la géopolitique. Outre que les sanctions infligées par l’UE (avec les États-Unis, le Canada, la Norvège et l’Australie) étaient porteuses de la réaction de Moscou, laquelle intervient au plus mauvais moment pour l’économie européenne, on remarque que toute décision d’ordre géopolitique se répercute quasi-instantanément sur l’activité économique. Cela est d’autant plus manifeste que la mondialisation et l’intégration européenne ont considérablement élevé le degré d’interdépendance des pays. Les chocs se propagent très vite. C’est pourquoi un dépôt de plainte de l’UE auprès de l’Organisation Mondiale du Commerce apparaît des plus hasardeux. L’OMC – la Russie en est officiellement membre depuis l’été 2012 – est en effet habilitée à traiter des entraves au commerce, pas réellement à statuer sur des préjudices économiques occasionnés par une décision géopolitique.

Les tensions géopolitiques se multipliant dans un monde incertain et complexe, il est désormais requis de se préparer, ou mieux, d’anticiper les turbulences géoéconomiques dont elles sont porteuses.
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