ANALYSES

La Turquie au centre de multiples tensions

Interview
31 août 2018
Le point de vue de Didier Billion


La Turquie se trouve une fois de plus au centre de nombreuses turbulences financières, diplomatiques et militaires. Qu'en est-il exactement ?

La Turquie traverse une grave crise monétaire, aggravée par la guerre commerciale que se livrent ces dernières semaines les présidents turcs et américains. Quelle est la situation économique du pays ? Recep Tayyip Erdoğan met-il en place des politiques pour relancer la machine économique ?

Cette crise n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein et elle était prévisible depuis déjà plusieurs mois. En premier lieu rappelons que la Turquie, au-delà des fortes turbulences financières actuelles, est un pays qui possède un taux de croissance économique annuel impressionnant, 7,2% en 2017. Mais, au-delà de ce chiffre, il existe des difficultés structurelles indiscutables, que R. T. Erdoğan n’a pas su résoudre à ce jour.

Une première difficulté est le taux d’endettement des ménages et ses conséquences. Il y a depuis de nombreuses années une véritable frénésie de consommation, ce qui a notamment permis la cristallisation d’une importante classe moyenne. En soi ce peut être un facteur positif, mais cela signifie néanmoins que ces classes moyennes se sont considérablement endettées alors qu’il y a, en réalité, peu de réserves financières. Cette situation oblige la Turquie à s’endetter, notamment en dollars, et explique, entre autres facteurs, que les coups portés par les décisions de Donald Trump au mois de juillet ont des effets rudes et immédiats, bien qu’ils soient probablement transitoires et qu’ils ne vont pas se poursuivre sur une longue période.

Un deuxième problème se pose. La Turquie a principalement basé son développement économique sur la construction des infrastructures et sur le BTP. Ces choix étaient nécessaires mais pas suffisants. En effet, la Turquie ne va pas continuer à construire indéfiniment des immeubles, d’autant que cela s’est réalisé au détriment d’investissements plus substantiels dans des secteurs productifs.

Ces rapides rappels nous permettent de saisir un défi fondamental, celui de ce que les économistes du développement appellent le « piège du revenu intermédiaire », c’est-à-dire les difficultés d’un pays ayant atteint un seuil de développement intermédiaire à aller au-delà et à parvenir à intégrer le groupe des pays à revenus élevés. Selon les critères de la Banque mondiale, la Turquie a été classée comme pays à revenu intermédiaire supérieur en 2005[1]. Le ralentissement de la croissance démographique, le taux de croissance soutenu et la dépréciation internationale du dollar américain se sont à l’époque conjugués, ce qui a permis au revenu par habitant de passer de 3 500 dollars à 10 500 dollars entre 2002 et fin 2007. Assez classiquement, plusieurs facteurs socio-économiques bloquent la poursuite du processus d’augmentation du revenu par habitant une fois atteint le stade de revenu intermédiaire : faiblesse des avancées technologiques, stagnation de la productivité du travail et faible efficacité organisationnelle. Or, si le pouvoir privilégie les politiques de soutien à une croissance de court terme au détriment d’une politique de réformes structurelles, la Turquie peut rester de nombreuses années dans une fourchette de revenu par habitant comprise entre 10 000 et 12 000 dollars. Situation qui pourrait induire des conséquences sociales et politiques déstabilisatrices.

En effet, le Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir depuis 2002, tout en poursuivant une politique économique favorable aux investisseurs, a su, dans le même temps, stabiliser le soutien des catégories populaires et des classes moyennes grâce à des politiques sociales qui leur sont favorables. Les frustrations susceptibles d’être engendrées par l’incapacité pour l’économie turque de passer au stade supérieur de développement se doubleraient de la crainte de perdre des acquis engrangés depuis 2002. La stagnation de la croissance, voire sa décélération, pourrait aussi conduire l’AKP à utiliser encore plus les ressorts d’un populisme autoritaire et accentuer la concentration du pouvoir entre ses mains.

Le défi pour la Turquie est alors de mettre en œuvre les nouveaux ressorts d’une croissance économique maintenue. Cela signifie le développement d’un secteur de haute technologie – pour alimenter le marché intérieur et pour développer les exportations – et le renforcement d’une main d’œuvre hautement qualifiée. Cela permettrait d’augmenter la productivité du travail toujours très faible à ce jour. En dépit de leur caractère stratégique, les deux manquent indéniablement.

Pour ce faire, et compte tenu de son insuffisance de financement intérieur, la Turquie doit pouvoir se procurer à l’extérieur les ressources nécessaires, en plus de celles nécessaires au financement du déficit du compte courant. Cela signifie que la part des IDE, par son rôle stabilisateur, est primordiale.

Nous constatons donc que la crise monétaire, aussi violente soit-elle, est probablement conjoncturelle, et s’explique notamment par la politique du dollar fort mise en œuvre par Washington. Nous savons en outre que nombre de pays à travers le monde en subissent les conséquences négatives : Brésil, Afrique du Sud, Russie, Japon, Mexique, Canada, Corée du Sud, Chine… la liste est longue. Si bien sûr les autorités politiques sont responsables de prendre les mesures nécessaires pour parer aux effets de la politique promue par les États-Unis, il importe dans le même mouvement qu’elles soient capables de se projeter dans l’avenir pour résoudre les défis évoqués. Nous nous trouvons donc dans une conjoncture financière et économique qui n’est pas bonne mais avec des perspectives potentiellement porteuses si tant est que les autorités politiques et les investisseurs turcs aient le courage de procéder aux réformes nécessaires.

Alors que les relations entre Ankara et Washington se sont gravement dégradées, la Turquie semble se rapprocher de plus en plus de la Russie après une période tendue. Vers quel schéma Ankara semble-t-elle vouloir se diriger en matière de relations diplomatiques ?

Il s’agit effectivement là de la question de la place de la Turquie au sein des relations internationales dans les années à venir et de ses choix fondamentaux en la matière. Je ne suis pas de ceux qui considèrent que les alliances traditionnelles de la Turquie seront remises en cause. En d’autres termes, je ne pense pas que la Turquie sortira de l’OTAN. Toutefois il est clair, comme vous l’indiquez, que les turbulences entre Washington et Ankara sont sérieuses, et aggravées par le fait que nous sommes en présence de deux hommes, D. Trump et R. T. Erdoğan, qui possèdent des ego très dimensionnés. Au cours des dernières semaines, il suffisait en effet que l’un fasse une déclaration pour que l’autre réagisse immédiatement et renchérisse. Tout cela n’est guère sérieux, mais c’est ainsi. Si nous revenons aux fondamentaux, je ne crois pas que la Turquie décide de sortir de l’OTAN, parce qu’au final l’OTAN reste pour elle une assurance sécurité. En outre, pour les stratèges aux États-Unis, il en existe encore quelques-uns, la Turquie reste un pays absolument incontournable et indispensable dans les tentatives de mise en œuvre d’équilibres régionaux un tant soit peu tangibles. C’est pourquoi il n’y aura pas rupture, ce qui n’est pas exclusif du fait que la période actuelle est sérieusement agitée.

Par ailleurs, je crois que les relations internationales ne sont jamais un jeu à somme nulle. C’est-à-dire que ce n’est pas parce qu’il existe de réelles difficultés entre Washington et Ankara que pour autant une alliance – au sens littéral du terme, une alliance stratégique – entre Ankara et Moscou va se concrétiser. Oui, le cours des relations entre les deux capitales est plutôt fluide depuis déjà 2 ans, c’est-à-dire depuis la tentative de coup d’État qui a eu lieu en juillet 2016 en Turquie. On constate incontestablement, après une période de crise entre les deux pays, une période de rapprochement notoire. Mais il faut bien comprendre que, d’un point de vue stratégique, Moscou n’est pas capable aujourd’hui de fournir les mêmes garanties de sécurité que ne peuvent le faire les États-Unis et l’OTAN. Je crois donc qu’il faut éviter de se précipiter et de tirer des conclusions hâtives. Si les tensions sont fortes entre Ankara et Washington, cela ne signifie pas pour autant que, mécaniquement, la Russie puisse prendre la place traditionnelle des États-Unis. Il faut savoir mesure garder. En réalité, nous en revenons là à une constante, perceptible depuis plusieurs décennies, d’une Turquie qui reste intégrée aux alliances stratégiques et militaires occidentales mais qui pour autant n’est pas le petit doigt sur la couture du pantalon. Elle cherche toujours, et plus que jamais avec R. T. Erdoğan, à faire valoir ses intérêts nationaux, et parfois ces derniers peuvent être contradictoires avec les désidératas des États-Unis. Cela ne signifie pas rupture.

Les ministres des Affaires étrangères russe et turc se sont récemment entretenus, notamment à propos de la situation en Syrie. Or le sort d’Idlib semble dépendre des tractations entre Ankara et Moscou. Pouvez-vous nous expliquer la situation ?

La situation est infiniment compliquée. Pour mémoire, nous nous rappelons qu’entre les étés 2011 et 2016, la ligne politique de R. T. Erdoğan fut de tout faire pour contribuer à la chute du régime de Bachar Al-Assad. On se souvient qu’il y eut même des formes de complicités, pour le moins problématiques, avec certains groupes djihadistes.

À partir de l’été 2016, il y a un changement de cap à 180° de la part des autorités politiques turques qui, plutôt que de continuer à exiger sans cesse, et vainement, le départ de Bachar
Al-Assad ont décidé de reprendre pied sur le terrain syrien en coopérant avec Moscou. Cela constituait un changement de cap tout à fait radical qui a valu à la Turquie d’être partie pleine et entière du groupe d’Astana, en partenariat avec la Russie et l’Iran. Depuis lors, on peut considérer qu’il y a une sorte de partage du travail entre ces trois puissances. Chacun a son rôle. Mais, pour parler clairement, c’est bien la Russie qui possède les meilleurs atouts sur le terrain syrien. Pour autant, la Turquie occupe une place essentielle car elle a encore des contacts avec des groupes, non plus djihadistes désormais, mais des groupes que la plupart des États occidentaux catégorisent comme rebelles, dont les débris de l’armée libre syrienne et quelques autres regroupés dans un Front de libération nationale. Chacune de ces trois puissances a donc une fonction spécifique et le partenariat est jusqu’alors plutôt fluide. Sauf que nous arrivons à un point de rupture potentiel. C’est la question d’Idlib.

Région située au nord-ouest de la Syrie et territoire dans lequel, depuis 2 ans, les djihadistes qui combattaient dans d’autres régions de Syrie et qui y ont subi de lourdes défaites, ont été envoyés. Ce fut le cas des combattants djihadistes d’Alep au mois de décembre 2016, ceux de la Ghouta au printemps 2018 et plus récemment ceux de la région de Deraa. Dans chacun de ces cas, des accords ont été passés avec les groupes djihadistes, leur laissant la possibilité de se regrouper dans la région d’Idlib. La conséquence, c’est qu’il y a aujourd’hui une concentration de djihadistes dans celle-ci, que le régime de Bachar Al-Assad veut éradiquer puisqu’il s’agit du dernier endroit où sont concentrées des forces militaires opérationnelles qui combattent encore contre lui. Les Russes soutiennent évidemment ces préparatifs d’offensive contre Idlib. A contrario la Turquie considère qu’il y a à Idlib des groupes de combattants avec lesquels elle peut entretenir des relations suivies et pérennes. Cela signifie que les points de convergences réels, qui existaient avec la Russie depuis plus de 2 ans, sont en train de s’amenuiser.

C’est pourquoi il y a des tractations assez intenses entre Ankara et Moscou sur cette question, pour déterminer la façon dont l’offensive va être menée. Ainsi, S. Lavrov a directement rencontré son homologue turc à deux reprises au cours du mois d’août. L’offensive sera-t-elle frontale ? L’objectif sera-t-il d’éradiquer tous les groupes de combattants qui existent dans cette région, indistinctement considérés comme terroristes par Damas et Moscou ? La Turquie, pour sa part, désire ménager un certain nombre de groupes sur lesquels elle s’appuie. Donc se cristallisent là des intérêts pour le moins contradictoires. Nul ne sait à ce jour, fin août, comment la situation peut se dénouer. Mais c’est encore la Russie qui est la plus en situation de faire valoir son point de vue, car elle possède les meilleures cartes à jouer sur le terrain syrien au vu de son engagement sans faille, depuis 2011, aux côtés du régime syrien. Ces paramètres indiquent assez bien que le cours actuel très fluide des relations entre Moscou et Ankara peut buter sur de fortes difficultés, notamment concernant le devenir des groupes rebelles dans la région d’Idlib.

 

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[1] Les pays à revenu intermédiaire supérieur sont ceux dont le revenu par habitant se situe entre 4 126 et 12 735 dollars. World Bank, Country and Lending Groups, http://data.worldbank.org/about/country-and-lendig-groups

 
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