ANALYSES

Colombie : paradoxes de la paix et élection présidentielle

Tribune
28 mai 2018


La paix, si l’on en croit la présentation médiatique internationale, aurait été au cœur de la campagne présidentielle colombienne, dimanche 27 mai. La paix, c’est-à-dire l’accord signé le 26 septembre 2016 entre le président sortant, Juan Manuel Santos, et la guérilla des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie). Il convient de mettre quelques bémols à cette approche.

La paix avec les FARC n’a pas été l’enjeu principal de l’élection. Les candidats ont parlé de beaucoup de choses, de fiscalité, d’éducation, de services de santé, de soutien aux agriculteurs …, et du Venezuela. Mais assez peu des accords de paix. Quant aux FARC, elles avaient dans un premier temps envisagé de participer aux présidentielles. Avant de renoncer. Rodrigo Londono, « Timochenko », secrétaire général du part héritier de la guérilla, la Force alternative révolutionnaire du commun, contesté, parfois violemment, tout au long de la campagne des parlementaires du 11 mars dernier, a fait un accident cardiaque. Il s’est retiré pour raisons de santé. Et n’a pas été remplacé. Les FARC ont obtenu un peu moins de 0,5% des suffrages exprimés aux législatives.

Le regard sur les FARC et les accords de paix, il est vrai, n’est pas le même à Bogota et à Genève. La « communauté internationale », les grands de ce monde, en mal de processus de paix abouti, d’Afghanistan au Sahel, ont applaudi à tout rompre au lendemain de la signature des accords signés par les FARC avec les autorités colombiennes. L’accord, on le sait, a été soit boudé, soit rejeté par une majorité des électeurs colombiens le 2 octobre 2016. 50,5% de non, et plus de 62% d’abstentionnistes. Il a fallu comme pour le Traité européen une session de rattrapage parlementaire pour remettre sur rail un compromis rejeté par le suffrage direct.

Pour les Colombiens des villes, pour les Colombiens les plus aisés, les FARC sont un groupe terroriste délinquant qui devait être traité comme tel. Ils rejettent le principe même des accords et toute augmentation des impôts visant à construire une vraie paix consensuelle. Les Colombiens de la gauche parlementaire considèrent que leurs échecs électoraux successifs doivent beaucoup à la perpétuation des FARC et du conflit intérieur. Les uns et les autres savent aussi que les facteurs de violence en Colombie vont bien au-delà des FARC. Toutes sortes de groupes armés restent sur le pied de guerre dans les périphéries du pays. Politisés comme l’ELN ou l’EPL, ou groupes d’intérêts délinquants, qualifiés pour faire simple de bandes criminelles (Bacrims).

Le sujet, donc, d’un point de vue colombien, celui des acteurs politiques en présence, a été au mieux contourné pendant la campagne.  Le candidat de droite, Ivan Duque, n’avait pas à traiter un sujet qui de son point de vue relève de la justice ordinaire et de la police. Le candidat de gauche a préféré centrer sa campagne sur l’égalité et la solidarité, garants selon lui de paix sociale. Implicitement l’un, Ivan Duque, de fait remet en question la philosophie des accords de paix. Alors que l’autre, soucieux de paix sociale ne les remet pas en cause.

Ivan Duque est arrivé en tête avec une avance confortable, mais insuffisante, 39% des suffrages exprimés. Gustavo Petro, 25% des suffrages exprimés s’est difficilement qualifié pour le deuxième tour. La victoire de l’un ou de l’autre aura nécessairement un effet destructeur ou consolidateur de paix intérieure. Alors que les accords sont déjà appliqués de façon aléatoire. Prix Nobel de la paix, le président Santos a laissé filer l’application des accords au fil des résistances de sa base sociale et de la conjoncture électorale. L’un des signataires des accords, au nom des FARC, Jesus Santrich, a été emprisonné en attente d’extradition pour trafic de stupéfiants à la demande des États-Unis. Relâché après une grève de la faim, sa situation judiciaire reste précaire. Les combattants des FARC, démobilisés et identifiés, survivent dans des camps sans perspectives claires de reconversion et d’intégration. Certains d’entre eux ont été assassinés. Tout comme des dizaines de syndicalistes et responsables de la société civile, mobilisés par l’application effective des accords de paix.

La victoire possible du candidat de droite pourrait accentuer ces évolutions. Protégé de l’ex-président Uribe, partisan du tout répressif, Ivan Duque, en remettant en cause l’esprit des Accords de paix, comme il l’a indiqué, signerait la reprise d’un cycle de violences. Déjà, environ 20% des anciens combattants des FARC ont repris du service, selon une logique que l’on avait constatée en Amérique centrale à la fin des conflits intérieurs, dans des groupes délinquants. Certains d’entre eux ont beaucoup fait parler d’eux sur les confins frontaliers de la Colombie et de l’Équateur. Les militaires de carrière participent par centaines à la guerre civile du Yémen, dans le camp des Émirats arabes unis, recrutés par l’intermédiaire de sociétés privées de sécurité nord-américaines.

Les 30 et 31 mai prochains, le président Santos sera à Paris et à Bruxelles. Pour acter le point de départ d’une étape nouvelle pour la Colombie, loin des Accords de paix. Le 30 mai, il signera l’acte d’adhésion de son pays à l’OCDE. Et le 31, celui de l’accession de la Colombie au statut de partenaire global de l’OTAN.

 
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