ANALYSES

Gouvernement italien, que doit-on attendre du duo des extrêmes ?

Tribune
25 mai 2018
Par Fabien Gibault, doctorant en didactique, professeur vacataire à l'Université de Turin, spécialiste de l'Italie


Après plus de deux mois de discussion et une pression accentuée de la part du président de la République, Sergio Mattarella, le Mouvement 5 étoiles et la Lega ont trouvé un accord pour un projet commun, malgré des divergences évidentes. Une personne neutre devient président du Conseil : Giuseppe Conte.

Pourquoi la naissance de ce gouvernement a-t-elle pris autant de temps ?

Une coalition entre les deux hommes semblait tout simplement impossible il y a encore quelques semaines lorsque les deux vainqueurs (la Lega et le Mouvement 5 étoiles) déclaraient ouvertement leur incompatibilité. Beppe Grillo, mentor du Movimento 5 Stelle, tweetait qu’un accord avec ceux qui “ont détruit le pays pendant 20 ans” était impossible, alors que Matteo Salvini, secrétaire fédéral de la Lega, répétait un “non” catégorique à toute alliance avec le parti de Luigi di Maio. Dans ce contexte, une alliance entre ces deux partis semblait donc exclue, elle n’était d’ailleurs pas le premier choix ni de l’un ni de l’autre. En effet le Mouvement 5 étoiles s’était adressé au Parti démocrate dans l’espoir de trouver une solution, mais les tractations se sont arrêtées à cause d’un désaccord sur le nom de Maria Elena Boschi, ex-ministre et proche de Matteo Renzi, considérée comme infréquentable par les 5 Stelle.

Ce premier projet de gouvernement mort dans l'œuf, un rapprochement entre les deux extrêmes semblait inéluctable pour satisfaire les Italiens, bien que fortement complexe. Là aussi une personnalité bloquait toute négociation aux premiers abords : Silvio Berlusconi, allié de la Lega et “mal absolu” selon Alessandro di Battista (le numéro 2 non officiel du Mouvement 5 étoiles). Les négociations étaient donc au point mort, jusqu’à ce que Monsieur Berlusconi décide de faire un pas en arrière pour laisser place aux deux jeunes leaders.

Pas de programme commun ni de coalition, mais un contrat

La solution trouvée pour la formation d’un gouvernement est inédite pour l’Italie, il s’agit d’un contrat entre les deux partis. Les politiques engagées devraient être orientées sur deux axes principaux : la réforme des retraites et l’Europe.

En ce qui concerne le système des prestations sociales, le Mouvement 5 étoiles souhaiterait une modification ou une réorientation de la loi sur les retraites actuelles (la legge Fornero) alors que la Lega voudrait sa suppression immédiate et unilatérale. Mais l’abolition de cette réforme a un coût : 80 milliards d’euros selon les économistes, beaucoup moins (15 ou 20 milliards) selon les deux partis au gouvernement. Dans tous les cas, on imagine difficilement une élimination pure et simple de cette loi, surtout pour un pays endetté comme l’Italie.

Pour les deux extrêmes, l’Europe n’a rien apporté de positif à l’État italien, qui doit récupérer sa souveraineté monétaire et budgétaire, au risque d’un conflit avec Bruxelles. Jusqu’à présent, les mots ont été très virulents envers l’Europe, surtout de la part de Matteo Salvini. Pour le leader de la Ligue, l’Europe est la responsable de tous les maux italiens et de toutes les difficultés que le pays rencontre. Les prochains mois nous diront si ce nouveau gouvernement passe de la parole aux actes.

Les deux partis doivent également appliquer deux promesses électorales qui semblent, dans les conditions économiques actuelles, relever de l’utopie. Le Mouvement 5 étoiles avait comme point fort de son programme le “revenu de citoyenneté” (une sorte de RSA élargi) et une grande réforme pour l’emploi, un investissement considérable. La Lega basait son programme sur une « flat tax » progressive de 15% à 25%, soit une baisse des entrées notable pour l’État. Deux projets aussi incompatibles qu’irréalisables financièrement, mais sur lesquels les électeurs comptent beaucoup. Ce mariage de raison entre les deux partis est perçu par les deux électorats comme une trahison de leur ligne directrice, à savoir “pas d’alliance” pour le Mouvement 5 étoiles et “coalition de droite” pour la Lega. Si le prix à payer est de travailler avec l’ennemi, il doit permettre d’appliquer les réformes les plus importantes. Les électorats contestataires qui ont voté pour les extrêmes seront intransigeants sur ce point.

Une nouvelle philosophie internationale

Le gouvernement précédent avait changé un peu la donne avec une politique internationale moins centrée sur l’Italie et plus orientée vers l’étranger. L’ancien président du Conseil, Paolo Gentiloni, était également l’ex-ministre des Affaires étrangères (2014-2016) où il avait œuvré pour faire participer l’Italie aux affaires internationales, comme à Cuba ou en Iran[1]. À l’inverse, le nouveau gouvernement s’est clairement recentré sur une politique défensive anti-immigration et protectionniste. Matteo Salvini prône une politique d’expulsion des migrants et une protection des frontières. Il faudra donc s’attendre à une fermeture (voire un hermétisme) diplomatique plutôt qu’à une collaboration avec l’Europe et les pays du Sud.

Le Mouvement 5 étoiles et la Ligue ont un point commun : un intérêt et une sympathie pour la Russie de Vladimir Poutine. Matteo Salvini admire le président russe et cite Moscou comme ville de référence : “une ville propre sans SDF ni migrants et où les femmes peuvent rentrer le soir sans risquer leur vie”. Le Mouvement 5 étoiles quant à lui a changé son programme il y a quelques semaines afin de modérer ses positions sur le conflit syrien et militer pour une levée des sanctions contre la Russie. Un potentiel rapprochement des deux pays est envisageable. L’Italie pourrait donc regarder à l’Est, ce qui serait une nouveauté de taille et un désaveu des États-Unis, pays avec lequel la population italienne noue des liens forts depuis plus d’un siècle (vagues d’immigrations de la péninsule vers l’Amérique et la Seconde Guerre mondiale).

Une sortie de l’Europe improbable

Emmanuel Macron a rapproché ouvertement ce gouvernement au Brexit. Cette corrélation est assez logique au vu des programmes et des tons utilisés par les deux partis au pouvoir. Mais il n’y a peut-être pas de quoi être aussi alarmiste. N’oublions pas que la Lega est née comme “Lega Nord”, partisan d’une scission de l’Italie qu’elle n’a jamais fait, même lorsqu’elle était au gouvernement avec Silvio Berlusconi. Il en sera de même avec l’Europe. Situation identique pour le mouvement 5 étoiles : son fondateur, Beppe Grillo, parlait il y a 10 ans d’une sortie de l’Union européenne. Aujourd’hui, cette option n’est plus d’actualité.

La réelle véhémence de ce nouveau gouvernement contre l’Europe est basée sur la monnaie unique et les restrictions financières. L’Italie est un pays qui avait pour habitude de déprécier la lire pour pouvoir rester compétitive et l’euro a stoppé net cette possibilité. La souveraineté monétaire nationale est donc un argument central dans les discours populistes italiens, qui promettent une amélioration immédiate une fois libérée du diktat de Bruxelles. Là aussi, dans les discours de Matteo Salvini et de Luigi di Maio, les mots sont forts, mais dans les actes il n’est pas certain que l’Italie ait les armes pour imposer ses revendications.

Giuseppe Conte, Président du Conseil ou simple pantin ?

Deux partis pour un seul poste de président du Conseil. Le choix s’est donc porté sur une personne neutre satisfaisant les deux camps.

Giuseppe Conte apparenté au Mouvement 5 étoiles même s’il n’est pas une figure active et présente médiatiquement. Professeur de Droit (symbole de l’impartialité) à Florence et originaire du sud, il représente idéalement le territoire italien, sauf le nord, chasse gardée de Matteo Salvini.

Giuseppe Conte est peu connu du grand public et n’a jamais été présent sur la scène politique avant sa nomination. Il est donc difficile d’anticiper ses réactions et les traits de caractère qui pourraient définir son style. L’unique certitude est qu’il est moins expérimenté que les deux artisans du gouvernement. On pourrait donc s’attendre à ce qu’il applique sagement les ordres qui lui sont donnés.

Nouveauté de ce président du Conseil : Monsieur Conte a un curriculum vitae plus international que la grande majorité de ses prédécesseurs. Le nouveau président du Conseil pourrait donc être le parfait médiateur entre l’Europe et les politiques proclamées à Rome, évitant ainsi des incidents diplomatiques qui mettrait l’Italie dans une position difficile. Il a d’ailleurs déjà déclaré être favorable à une Italie toujours présente au sein de l’Union européenne.

L’opposition attend le faux pas

Paradoxalement, Silvio Berlusconi peut être satisfait de cet accord. Les sondages sont formels, en cas de nouveau vote le parti de Monsieur Berlusconi, Forza Italia, serait sérieusement en difficulté. Il a donc tout intérêt à conserver les sièges qu’il a actuellement et éviter une crise politique anticipant de nouvelles élections. De plus, Silvio Berlusconi n’est plus inéligible depuis le 12 mai, ce qui pourrait lui permettre de revenir au centre de la scène politique. Il faut donc s’attendre à une action ou manœuvre de sa part, car, même âgé de 81 ans, Monsieur Berlusconi peut et veut encore compter. Comme disait son médecin personnel (Umberto Scapagnini, décédé en 2013) : “Silvio Berlusconi est techniquement immortel”.

Matteo Renzi est peu optimiste quant à la réussite de cette alliance M5S-Lega, un “Frankenstein politique” comme l’a défini le journaliste Massimo Giannini. L’ex-secrétaire du Parti démocrate rêve donc d’une crise politique qui pourrait ouvrir une brèche à une centralisation et unification des partis modérés. Il regarde donc ce spectacle, espérant une fin tragique qui pourrait légitimer son retour comme homme providentiel. Reste à savoir si le Parti démocrate l'accepterait de nouveau comme leader, ce qui n’est pas dit. Malgré des efforts pour rassembler la gauche, une guerre interne fait rage. Lors de ces derniers jours, la convention du Parti démocrate s’est déroulée dans une ambiance électrique, ce qui ne présage rien de bon.

Un gouvernement, mais pour combien de temps ?

Le président du Conseil trouvé, il lui faut encore former son équipe de ministres et établir le format qu’aura ce gouvernement. Le rôle de Luigi di Maio et de Matteo Salvini est encore à définir et le poste de ministre de l’Économie semble être la convoitise principale. Il faudra ensuite que le gouvernement change la loi électorale, car le système proportionnel ne fonctionne pas. De nombreux grands chantiers sont à réaliser, avec une majorité de seulement quelques sièges à l’assemblée. Pour de nombreux spécialistes, voir ce gouvernement se maintenir au pouvoir jusqu’en mars prochain serait déjà une prouesse. Un retour aux urnes avant la fin de la législature n’est donc pas exclu.

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[1] Paolo Gentiloni est le premier président à aller à Cuba après l’accord avec les États-Unis. Il était également allé en Iran juste avant l’accord sur le nucléaire.
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