ANALYSES

Accord de coalition en Autriche : un laboratoire pour l’extrême droite en Europe ?

Interview
20 décembre 2017
Le point de vue de Magali Balent


L’accord de gouvernement entre le parti libéral autrichien et les conservateurs avec à sa tête Sebastian Kurz constitue une nette rupture après des décennies de grande coalition entre conservateurs et sociaux-démocrates. L’extrême droite obtient des postes régaliens et y renforce son ancrage. Si des spécificités nationales demeurent, on peut néanmoins observer à l’échelle de l’Europe l’émergence d’un consensus idéologique sur le rapport à la mondialisation, l’immigration, et une crispation identitaire. L’analyse de Magali Balent, chercheuse associée à l’IRIS.

Comment expliquer que le parti libéral autrichien (FPÖ) ait obtenu 3 ministères régaliens : l’intérieur, la défense et les affaires étrangères au sortir des négociations avec les conservateurs (ÖVP) alors qu’il est arrivé en 3ème position derrière les sociaux-démocrates (SPÖ) ?

A l’issue de négociations qui auront duré près de deux mois, l’ÖVP et le FPÖ sont parvenus le 15 décembre 2017 à un accord pour former une coalition de gouvernement. Le FPÖ de Hans-Christian Strache obtient ainsi six ministères dont trois régaliens. Cette situation est le fruit d’une proximité idéologique entre les deux formations politiques qui s’est renforcée avec l’arrivée de Sebastian Kurz à la tête du parti de l’ÖVP en mai 2017. Dès ce moment, celui qui allait devenir le Chancelier le plus jeune de l’histoire autrichienne quelques mois plus tard, a récupéré les thèmes porteurs du FPÖ sur l’immigration, l’islam, la défense des valeurs autrichiennes et la protection aux frontières. En outre, les sondages d’opinion ont révélé après les élections législatives d’octobre 2017 qu’une coalition Kurz/Strache avait la préférence des Autrichiens au détriment d’une nouvelle coalition ÖVP/SPÖ qui a gouverné le pays pendant des décennies et s’est discréditée en échouant à faire face aux enjeux migratoires et identitaires.

L’atonie de la position de l’Union européenne au lendemain de cet accord gouvernemental tranche avec la réaction qu’elle avait eu dans les années 2000 : est-ce le prix à payer pour maintenir la cohésion de l’organisation ?

L’Union européenne (UE) doit faire face à une crise de légitimité sans précédent depuis que le séisme économique qui l’a frappée en 2008 puis la crise des migrants en 2015 ont révélé qu’elle était mal préparée à affronter les défis du XXIe siècle. En outre, l’UE manque de moyens pour interférer dans les affaires intérieures d’un Etat dès lors que celui-ci respecte les traités européens et les valeurs fondatrices de l’UE. On a d’ailleurs déjà pu constater son mutisme dans l’affaire catalane qui relevait de la stricte souveraineté espagnole et dans laquelle elle a préféré rester en retrait. Si l’on ajoute à cela le fait que depuis les années 2000 plusieurs partis populistes en Europe ont noué des accords avec les partis traditionnels, ce qui a créé des précédents, on comprend que la marge de l’UE est très étroite. En effet, souvenons-nous de l’Italie en 2009 où le parti de Berlusconi a fusionné avec le parti d’extrême droite Alliance Nationale pour devenir le Parti du peuple de la liberté (PDL), ou encore de la Suisse et de la Norvège, certes non membres de l’UE, mais où les populistes ont négocié des postes de ministres et sont entrés au gouvernement de leur pays respectif, ce qui a créé un précédent sur le continent européen. L’Union européenne restera néanmoins vigilante à l’égard du nouveau gouvernement autrichien quant au respect des valeurs fondatrices de l’UE.

Les extrêmes-droites européennes semblent de plus en plus nombreuses à se retrouver aux responsabilités. Comment expliquer ce phénomène ? Assiste-on à l’émergence progressive d’un corpus idéologique transnational au sein des différentes formations d’extrême-droite européennes ou chacun des pays a ses spécificités ?

La poussée des partis national-populistes dans de nombreux pays d’Europe depuis une décennie est le fruit d’un faisceau de causes profondes qui ont été exposées à de nombreuses reprises par les spécialistes du sujet. Outre la crise économique de 2008 qui fragilise les situations individuelles et rend la tentation du repli national défendu par ces partis attrayante, la crispation identitaire d’une partie de la population européenne est aussi un phénomène déterminant. Cette crispation est une réaction à l’évolution structurelle des sociétés occidentales sous le coup des nouveaux enjeux que sont la crise migratoire, le rapport à l’islam et les attentats terroristes, et plus largement le phénomène de mondialisation qui fait craindre une dilution des identités nationales. Tout ceci a rendu le discours des partis national-populistes attractif. Ces partis partagent en effet une même hostilité à l’égard des flux migratoires et de l’UE, une même perception de l’islam identifié comme une menace pour les traditions européennes et une volonté commune de rendre le pouvoir au peuple contre les élites mondialisées. Mais tous ces partis ne sont pas pour autant des clones et chacun cultive ses propres spécificités nationales. Le national populisme est bien une nébuleuse et non pas un bloc !

 

 
Sur la même thématique
Les enjeux de l’espace en Europe