Salon de l’agriculture : vitrine politique ou test de compétitivité ?

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Cette 62e édition du salon international de l’agriculture à Paris est-elle à risques ?

Alors même que l’agriculture ne pèse plus qu’environ 1 % du PIB national, elle concentre chaque année au Salon une attention politique hors norme, ce qui suscite souvent de l’étonnement vu de l’étranger où cette tendance est moins vraie, moins tenace. En France, du président de la République à l’ensemble du gouvernement, en passant par tous les leaders de partis politiques ou élus locaux de la Nation, on s’y presse et on déambule entre les professionnels du secteur et leurs stands, et au milieu d’une foule toujours très hétérogène. Même dans des années politiquement creuses, c’est le cas. En 2026, entre municipales en mars et les échéances présidentielles/législatives dans un an, il est sûr qu’un passage au Salon est programmé à l’agenda des politiques. Donc des médias, qui exploitent cette opportunité pour accéder parfois plus facilement à eux. Le risque est donc que le Salon serve davantage de scène politique que d’espace de réflexion stratégique sur l’avenir des agricultures.

Ensuite, ce salon va se dérouler dans un contexte de tensions fortes. Pour aller à l’essentiel, deux grandes séries de questions vont se superposer. La première liée aux problèmes les plus immédiats et les plus nationaux : nous avons depuis des mois des revendications agricoles nombreuses et des annonces de mesures tout aussi volumineuses. Il y a de l’impatience chez certains milieux agricoles face aux difficultés des gouvernements à tenir leur engagement ou à mettre en œuvre les décisions, ce que l’incertitude budgétaire française accentue significativement. Il est fort à parier que cela soit scruté attentivement d’ici fin février : pas d’annonces nouvelles, mais surtout des actes et des mises en application de décisions qui désormais remontent à l’hiver 2024 quand Gabriel Attal était alors à Matignon. Les revenus agricoles sont très bas voire nuls pour de nombreuses filières, en raison de la hausse des coûts de production (énergies, engrais, emplois, etc.). En outre, dans un mois, les premières communications sont probables au Salon sur l’exercice en cours des conférences de souveraineté, lancée par la ministre Annie Genevard à l’automne dernier. Il a été demandé, dans un temps très serré, aux acteurs des filières les plus importantes de se projeter à 10-15 ans afin d’évaluer les capacités productives de la France en tenant compte à la fois des changements climatiques et géopolitiques mondiaux et des pratiques de consommation.

La seconde série de questions au Salon se situera d’ailleurs sur l’extranational: les négociations sur la prochaine Politique agricole commune (PAC) qui doit entrer en vigueur en 2028 et dont l’enveloppe budgétaire à ce stade globalement préservée se déploiera sous des modalités très différentes compte tenu de la nouvelle architecture du cadre financier pluriannuel défendu par la Commission européenne ; le dossier ukrainien et son extrême complexité agricole si ce pays rejoint l’UE, dans un horizon certes imprécis mais dont nous pouvons pour sûr parier qu’il constituera un sujet bien plus inflammable que le Mercosur ; les stratégies  tarifaires mises en place par les États-Unis avec une administration Trump qui sait où faire mal aux économies européennes… La liste des défis internationaux est longue, insistons sur quelques tendances géoéconomiques qui affaiblissent la santé des filières agricoles françaises : l’Algérie n’achète plus de céréales à la France, la Chine importe moins de vins français, la Russie s’autonomise de plus en plus en matière semencière et nos productions sont à la peine sur les marchés voisins européens.

Pour la première fois en 50 ans, le risque d’une balance commerciale agricole et agro-alimentaire déficitaire est réel. Que peut-on en conclure ?

Ce serait une première depuis le milieu de la décennie 1970. La France présente depuis cette époque un excédent commercial structurel dans le domaine agricole et agro-alimentaire, l’un des rares tous secteurs confondus, aux côtés de l’aéronautique, de la cosmétique ou de l’armement. En moyenne de 2000 à 2020, cet excédent oscillait entre 8 et 10 milliards d’euros par an. Or ces dernières années, trois phénomènes : un excédent de moins en moins important, très concentré sur quelques familles de produits (vins et spiritueux, céréales, produits laitiers, etc.) et orienté vers le grand large, c’est-à-dire des pays non-membres de l’UE. Or les marchés mondiaux sont plus concurrentiels, l’export des filières excédentaires est fragilisé par des transformations géopolitiques sur la planète mais aussi climatiques ici et nous avons davantage importé encore sur certains segments historiquement déficitaires (produits de la mer, fruits et légumes ou encore café et cacao, deux produits tropicaux dont le prix a explosé depuis 2020). Résultat : la balance agricole et agro-alimentaire de la France de 2025 sera très faiblement excédentaire, à l’équilibre ou déficitaire, les douanes avec leurs statistiques rendront prochainement leurs verdicts. Mais c’est une rupture assurément, qui interpelle les acteurs du secteur comme les responsables politiques, surtout au moment où l’on positionne l’agriculture comme un secteur clef de la souveraineté et de l’influence française dans le monde. Si la France bascule durablement vers une balance agricole et agroalimentaire déficitaire, ce ne sera pas un simple accident statistique. Ce sera le signal d’un pays historiquement exportateur qui n’arrive plus à convertir son potentiel agricole en puissance stratégique.

Comment expliquer les difficultés de la France agricole sur les marchés européens ?

Sur la perte de marchés au niveau de l’UE, la France pourrait présenter un déficit commercial cumulé de trois milliards d’euros avec les 26 autres États membres. Nous importons beaucoup de Pologne et d’Italie par exemple. Ce n’est pas mal, cela fait vivre le marché européen. Mais ces pays proposent aux consommateurs des produits pour tous les jours de la semaine, là où la France pêche par un excès de menus réservés aux week-ends ou aux jours de fête. La France propose encore trop souvent une agriculture de l’exception, quand le marché attend une agriculture du quotidien.

Je force un peu, mais l’offre de produits français commence à dissoner avec les attentes de la société, pour qui le prix doit aller de pair avec la qualité. L’origine vient ensuite dans l’acte d’achat. La majorité des consommateurs veulent du bon, du sûr et du pas trop cher. Acheter français et local certes, mais sur tous les produits ou tout le temps. Cela interroge notre modèle agro-industriel. Nos usines agro-alimentaires doivent être modernisées, savoir attirer des travailleurs et proposer des produits correspondants aux marchés. Pas à la seule épicerie du coin de la rue dans le village ou celle d’un quartier chic parisien.

Ce salon de l’agriculture est-il encore adapté aux enjeux contemporains du secteur ?

D’abord, je tiens à préciser que cette année, le slogan est « venir, c’est soutenir ». En effet, pour la première fois de son histoire, le Salon se fera sans présence de bovins, en raison de la crise sanitaire avec la dermatose nodulaire contagieuse. Or les vaches au salon, c’est sacré… C’est à la fois la distraction des urbains en manque de proximité animale, ce sont aussi les concours agricoles, tradition du salon pour les professionnels. Mais il est vrai que ce salon de l’agriculture est plein de paradoxes. Pour le grand public, le hall des animaux concentre le parcours généralement, avec celui des régions. Or il y a plein d’autres espaces à découvrir pour mieux comprendre l’univers agricole dans toute sa diversité : sciences, innovations, numériques, logistiques… Ce sont aussi les stands institutionnels, ceux des écoles et des organismes de recherche, ceux des filières pour plonger au cœur de certaines cultures agricoles mais aussi de l’agroforesterie ou de la pêche, ce sont les zones de conférences et de débats, avec plein d’invités internationaux. Passer une journée au salon de l’agriculture, c’est apprendre plein de choses qui dépassent de très loin le secteur. Et en cela, ce salon est assurément unique.

En revanche, est-il révélateur des agricultures d’aujourd’hui ? Insuffisamment sans doute, peut-être parce que l’on y entretient certains mythes, probablement pour satisfaire les visiteurs d’ailleurs. Et notamment dans ce hall où se trouvent les animaux, qui gagnerait à être repensé pour mieux montrer par exemple comment les progrès se développent sur le bien-être ou l’utilisation de l’IA dans les exploitations pour des élevages de précision. Mais plus largement, le Salon de l’agriculture est devenu un révélateur de fragilités françaises, alors qu’il devrait être avant tout un accélérateur de compétitivité. D’autant que l’agriculture est immortelle : pour se nourrir et sortir du pétrole, nous n’en avons jamais eu autant besoin ! Il serait curieux de perdre cela de vue en France. Ce salon est donc voué à exister chaque année, à la différence d’autres événements de ce type qui sont sur des secteurs éphémères ou voués à disparaître.

Il me semble donc que ce salon gagnerait à mettre en avant l’esprit entrepreneurial de l’agriculture. Chaque exploitation est une entreprise. Ce secteur ne peut jamais rester statique : le monde bouge, les consommations changent, les opportunités se renouvellent. Nous sommes à une époque où en France et en Europe le rapport au travail, à la performance, à la prise de risque, à l’audace d’entreprendre et à l’innovation, s’avère au cœur de nombreuses discussions politiques, sociétales et économiques. Le secteur agricole peut incarner tout cela. Je ne dis pas que tous les agriculteurs sont en mouvement, que certains ne souffrent pas et que tout va bien, je veux juste attirer l’attention sur le fait que les situations sont très contrastées et que certains vont sans cesse de l’avant. En diversifiant leurs productions, en s’adaptant aux exigences des clients, en s’inscrivant dans des pratiques plus écologiques, en inventant de nouveaux modèles d’entreprise agricole.

L’agriculture française ne peut pas être sous la perfusion unique des aides européennes ou des soutiens financiers des autorités françaises en cas de crise. Cet accompagnement des pouvoirs publics est parfois nécessaire, mais cela ne stimule pas la compétitivité du secteur. Il faut certes éviter le grand écart entre une agriculture de survie et une agriculture d’élite, mais cette dualisation existe hélas. D’ailleurs, dans le cas des débats sur la future PAC, osons cette question : doit-elle acheter la paix sociale et rurale ou financer des productions durables et des systèmes économiques innovants ?

Dans quelle mesure le salon international de l’agriculture de Paris dépasse-t-il le cadre national pour s’inscrire dans une dimension internationale ?

Cet aspect international n’est en effet pas toujours mis en exergue, or nous avons des pavillons de nombreux pays, beaucoup de visiteurs venant aussi de l’étranger et un pays chaque année à l’honneur. Après le Maroc l’an dernier, c’est au tour de la Côte d’Ivoire en 2026, confirmant l’importance accordée au continent africain. Or en 2026, l’aide publique au développement et l’ensemble des mécanismes de coopération française sont en décroissance budgétaire forte.

De nombreuses entreprises agricoles et agro-alimentaires hésitent aussi à investir davantage en Afrique, au vu des risques sécuritaires qui peuvent parfois dissuader. La France agricole et alimentaire est certes encore présente dans certains pays africains, mais la lisibilité de cette action pourrait être améliorée si les pouvoirs publics et les opérateurs privés travaillaient davantage ensemble. Il faudrait aussi peut-être faire des choix stratégiques de pays clefs, plutôt que d’essayer d’être partout ou presque. Il faut aussi écouter les besoins africains et cesser de leur proposer des solutions qui parfois ne correspondent pas à leurs attentes.

Si je voulais être complet, je dirais aussi qu’il est temps de construire une équipe européenne sur ce continent où actuellement chaque État membre agit unilatéralement. L’Europe a une politique agricole commune, mais toujours pas de stratégie agricole extérieure. Dans le monde actuel, cette absence devient un handicap stratégique.