L’idée d’une Europe capable de se défendre seule est régulièrement avancée. Est-ce, selon vous, une ambition réaliste ou un discours encore très utopique, compte tenu de la dépendance actuelle aux États-Unis ?
Jean-Claude Allard : Quand on regarde la situation, notamment celle de l’Allemagne jusqu’à récemment, on constate que les États-Unis ont fourni l’essentiel des capacités de défense, qu’elles soient industrielles ou opérationnelles. L’Union européenne a longtemps accepté cette situation. On sent aujourd’hui qu’il pourrait y avoir, à terme, une baisse des capacités européennes, mais sans que l’Europe soit totalement démunie pour autant. Les capacités de défense dépendent aussi, c’est un truisme, de la nature et de la puissance de l’ennemi potentiel. Si les États-Unis partent, je pense que notre industrie d’armement sera toujours prête, à condition de s’adapter réellement à cette économie de guerre
Malgré cette volonté affichée d’autonomie, l’Europe achète encore environ la majorité de son équipement militaire aux États-Unis. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Jusqu’à l’ébranlement très récent de la situation internationale, déjà perceptible en 2025, l’Europe évoluait dans un cadre relativement stable. La position américaine vis-à-vis de la défense européenne, et notamment du soutien à l’Ukraine, a commencé à évoluer, ce qui oblige aujourd’hui les Européens à revoir leurs choix. Mais il faut rappeler une chose essentielle : on ne change pas du jour au lendemain la structure des forces armées. De nombreux pays européens ont signé, il y a plusieurs années, des contrats pour des avions, des chars ou d’autres armements américains. Ces contrats engagent les États sur le long terme. On ne peut pas changer brutalement de fournisseur, d’autant plus que les industriels alternatifs auraient besoin de temps pour produire et livrer des équipements équivalents.
Peut-on alors réellement croire en une souveraineté militaire ? L’industrie française dispose-t-elle des ressources suffisantes pour produire durablement des blindés ou des missiles ?
C’est toute la difficulté. Le président de la République l’a rappelé récemment : l’industrie d’armement française est une industrie forte, performante, qui exporte beaucoup. Mais pour répondre à une hausse massive des commandes, elle doit investir dans ses usines et ses capacités de production, recruter et former des ouvriers qualifiés, développer des chaînes de formation. Tout cela a un coût financier important et, surtout, un coût en temps.
En dehors du domaine nucléaire, comme le Rafale ou certains missiles, l’industrie de défense française n’est pas totalement souveraine. Elle dépend de fournisseurs étrangers pour un certain nombre de composants. Sa capacité à produire dépend donc aussi de la volonté et de la disponibilité de ces fournisseurs.
Justement, le coût en temps n’est-il pas source d’inquiétude ? Le futur porte-avions français, annoncé il y a un mois, ne verrait le jour qu’en 2038, alors que la nature des conflits pourrait avoir changé de visage.
C’est toute la difficulté à laquelle sont confrontés les États. Une armée ne se construit pas en quelques mois. Au-delà des équipements, il faut recruter et former les femmes et les hommes qui les utiliseront.
Prenons l’exemple du porte-avions : vouloir un porte-avions, c’est vouloir un bâtiment intégrant les technologies les plus avancées au moment de sa mise en service. Cela implique des phases longues d’études, de tests et de validation de composants essentiels, comme les catapultes ou les systèmes de communication. À cela s’ajoute la question du financement, qui doit être étalé dans le temps. Ce sont des choix technologiques, tactiques et budgétaires lourds, qui ne peuvent être improvisés.
Le plan de réarmement européen est estimé à 800 milliards d’euros. Quel impact cela peut-il avoir sur les impôts ou les services publics ?
Ces 800 milliards ne tombent pas du ciel. Ils reposent sur deux leviers principaux : l’impôt et l’emprunt. L’emprunt européen suppose lui-même, à terme, des ressources fiscales et le remboursement de la dette. Concrètement, cela signifie que ces dépenses auront un impact sur les autres lignes budgétaires des États. La France, par exemple, a déjà des difficultés à boucler son budget en raison de dépenses sociales et économiques importantes. Il faut rappeler qu’au cours des 30 ou 40 dernières années, les dépenses de défense ont fortement diminué en Europe. Cet argent n’a pas servi à baisser les impôts, mais a été réaffecté à des politiques sociales et sociétales. Aujourd’hui, face à des menaces réelles, ce désinvestissement apparaît clairement comme une erreur, dénoncée depuis plusieurs années.
Propos recueillis par Mathilde Luczak pour La Dépêche.
