Volodymyr Zelensky vient de révéler l’existence du « paquet Dmitriev », une offre russe de 12 000 milliards de dollars faite à l’administration Trump. Comment expliquer que Moscou mise autant sur le portefeuille plutôt que sur les armes ?
Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que les Russes n’en aient pas fait tambours et trompettes au départ. En réalité, cette somme faramineuse est une réponse directe à ce qui intéresse Donald Trump : le développement des relations commerciales. Les Russes savent que c’est l’appât idéal pour le conduire à mettre la pression sur les Ukrainiens afin qu’ils acceptent des clauses territoriales défavorables. Ce volet économique fait l’objet de discussions intenses depuis des mois entre Kirill Dmitriev, le patron du fonds souverain russe, et Steve Witkoff, le représentant de Trump.
12 000 milliards de dollars, soit 11 150 milliards d’euros… Le chiffre est-il crédible ou est-ce une pure manœuvre de séduction ?
C’est une évaluation qui doit être assez grossière. La réalité ne correspond sans doute pas à un tel effet d’annonce. Cela dit, on sait très bien ce qui fait briller les yeux de Trump : les métaux rares, les matières premières, éventuellement le pétrole et le gaz – même si les États-Unis sont ici des concurrents. Fondamentalement, ce sont les ressources russes qui intéressent Washington. C’est une diplomatie de deal.
Zelensky craint que l’Ukraine ne soit le « dindon de la farce » dans cet accord conclu dans son dos. A-t-il raison de s’inquiéter ?
L’Ukraine a déjà signé un accord de ce type avec les États-Unis, après des négociations très dures sur l’exploitation des métaux rares. Mais dans l’approche de Trump, l’accord avec la Russie, pays bien plus vaste, n’est pas exclusif. Les deux pourraient cohabiter au plus grand bénéfice des intérêts américains. Pour Trump, la paix doit avant tout permettre le développement des affaires américaines.
Le plan initial de 28 points semble s’être fragmenté. Où en sont les discussions sur le terrain, notamment pour le Donbass ?
Le plan a évolué vers 20 points. Les Russes demandaient initialement l’évacuation de zones non occupées comme Sloviansk et Kramatorsk, des verrous stratégiques de la plaine ukrainienne. C’est inacceptable pour Kiev. Cependant, un compromis semble émerger : transformer cette zone en « zone tampon » démilitarisée et de développement économique. Zelensky a déclaré après les récents entretiens d’Abou Dhabi que les Russes étaient désormais prêts à en parler.
Trump exige que tout soit réglé d’ici juin 2026. Pourquoi cette hâte ?
Trump est coutumier des ultimatums. Mais cette fois, l’échéance des midterms (élections de mi-mandat) au second semestre lui donne une raison impérieuse d’obtenir des résultats rapides. Il va accentuer la pression, notamment sur le marché du pétrole où il tient la Russie.
Ce déluge de dollars signifie-t-il que l’Ukraine a perdu la partie ?
Pas forcément. C’est un élément d’un plan d’ensemble utilisé par Moscou pour inciter Trump à forcer la main de Zelensky. Mais sur le fond, c’est sur le terrain que ça se joue. Si les Russes ne percent pas militairement, ils devront composer. De plus, l’économie russe commence à s’essouffler : leur croissance est tombée à moins de 1 % en 2025 et les revenus pétroliers ont chuté de 20 %. Il y a une lassitude réelle à Moscou.
Peut-on espérer une issue positive cette année ?
2026 sera une année charnière. La lassitude gagne les deux camps. Même si les bombardements galvanisent encore les Ukrainiens, le piétinement de l’armée russe rend un compromis possible. On est aujourd’hui moins éloigné d’une solution qu’on ne l’était par le passé. La boucle pourrait se boucler à Miami, cette semaine, si les intérêts de chacun finissent par s’aligner.
Propos recueillis par Philippe Salvador pour La Dépêche.
