Négociations nucléaires Iran–États-Unis : malgré des avancées réelles, des perspectives encore incertaines

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Où en sont les négociations sur le nucléaire iranien et quels sont les rapports de force entre les principaux acteurs ?

Il y a eu récemment deux séances de négociations, l’une à Mascate, la capitale d’Oman, l’autre à Genève, entre le ministre des Affaires étrangères iranien, Steve Witkoff et Jared Kushner pour la partie états-unienne, avec l’intermédiaire du ministre des Affaires étrangères d’Oman. On note tout d’abord des avancées : après une rencontre de Genève, les deux parties ont exprimé un avis positif sur le déroulé des discussions. Le ministre des Affaires étrangères iranien a même dit que la position américaine était plus réaliste. Il semble que les deux camps se soient mis d’accord sur les principes qui doivent encadrer les négociations. Cependant, nous sommes très loin de voir ces dernières aboutir. Le principal problème tient à l’ampleur des sujets à traiter. Téhéran est prêt à discuter de son programme nucléaire, notamment des plus de 400 kilos d’uranium enrichi à 60 %, mais ils refusent d’aborder leur programme balistique et leur politique de soutien à leurs alliés régionaux. Washington de son côté insiste pour que tous ces sujets soient inclus.

Le rapport de force penche clairement en faveur des États-Unis. Donald Trump utilise sa méthode habituelle pour faire pression sur l’Iran : d’un côté, il met en avant la « carotte » des négociations, se montrant prêt à négocier plutôt qu’à faire la guerre, de l’autre, il montre les muscles en déployant des porte-avions dans le golfe Persique et en affirmant être prêt à attaquer si les négociations n’avancent pas.

Par ailleurs, même sur la question dunucléaire, des divergences persistent : les États-Unis souhaitent un arrêt complet de l’enrichissement, alors que l’Iran semble prêt à envisager une suspension, mais seulement si son droit à l’enrichissement est reconnu. La question d’un consortium régional reste également sur la table. Pour ce qui est des plus de 400 kilos d’uranium enrichi à 60 %, la solution proposée par l’Iran serait de les diluer. Certains évoquent aussi la possibilité de transférer cet uranium – peut-être vers la Russie – mais les points de vue divergent. En tout cas, l’Iran est prêt à avancer sur le nucléaire à condition d’obtenir une levée des sanctions, qui pèsent très lourdement sur son économie. Les Iraniens ont compris comment Donald Trump fonctionne : ils sont prêts à ouvrir davantage leur marché aux entreprises états-uniennes si les sanctions sont levées.

Les mobilisations internes en Iran ont-elles fragilisé le régime ou sa posture dans les négociations ?

Il est difficile de répondre de manière tranchée. La position iranienne dans les négociations n’a pratiquement pas changé. Elle est quasiment similaire à celle avant l’attaque israélienne. Je ne crois donc pas que les manifestations ou la répression aient modifié leur posture diplomatique.

En revanche, la crise interne a eu un impact conséquent en Iran : le nombre de morts, la répression, qui était d’une ampleur inédite depuis la révolution de 1979, tout cela a créé un traumatisme qui touche toute la société. D’après ce que l’on entend en provenance d’Iran, on peut penser que même le régime semble avoir conscience de la gravité de ce qui s’est passé. Il est difficile de mesurer précisément comment cela joue sur les négociations. Néanmoins, cette crise peut pousser les autorités iraniennes à faire preuve d’un peu plus de flexibilité, notamment sur la question du nucléaire en échange d’une levée des sanctions, car les difficultés économiques — largement causées par ces sanctions — sont au cœur des mécontentements populaires. Si un accord nuclé­aire avec Donald Trump permettait la levée des sanctions, cela pourrait améliorer la situation économique et apaiser certaines tensions internes, et c’est un calcul que les autorités iraniennes peuvent avoir en tête.

Quels scénarios peuvent être envisagés à court et moyen terme ?

Il est très compliqué de prévoir ce qui pourrait advenir par la suite. Tout dépendra de l’évolution des négociations entre Téhéran et Washington, et il y a encore beaucoup d’incertitudes à ce sujet. Malgré les propos contradictoires de Donald Trump, qui évoque parfois le changement de régime, il est en même temps en train de négocier avec ce même régime. Pour l’instant, les États-Unis semblent privilégier les négociations. La grande question est de savoir s’ils accepteront de se concentrer uniquement sur le nucléaire , ou s’ils refuseront tout compromis si l’Iran refuse d’aborder le balistique et sa politique régionale. Du côté iranien, il paraît très difficile d’imaginer une concession sur le programme balistique, surtout après la guerre avec Israël où leurs missiles ont été leur seule capacité de défense, leur aviation étant inexistante et leurs systèmes antiaériens détruits.

Une autre question est de prévoir à quel point un accord sur le nucléaire sera différent de celui de 2015 afin que Donald Trump puisse le présenter comme « bien meilleur que celui obtenu par Obama en 2015 ».

Concernant l’éventualité d’une guerre dont tout le monde parle, il faut être très réservé sur la question. Reza Pahlavi, le fils du Shah, appelle explicitement à une intervention états-unienne, dans l’idée de faire tomber le régime et d’ouvrir la voie à une transition démocratique, mais la situation demeure grandement incertaine. Les guerres ne conduisent presque jamais au changement de régime espéré, comme on l’a vu en Syrie, en Irak ou en Libye, et il faut rappeler le coût humain considérable qu’elles entraînent.De plus, bien que le régime iranien soit affaibli, il reste solide. Les forces de sécurité ne montrent aucun signe de désobéissance, au contraire, le système politique, à quelques exceptions, reste globalement uni autour du pouvoir et reprend le narratif officiel présentant les manifestants comme soutenus par l’étranger, et, il n’existe pas de véritable opposition organisée à l’intérieur du pays. Les seules forces d’opposition structurées sont en exil ou situées aux marges (Kurdes d’Irak ou Baloutches opérants depuis le Pakistan). Ces éléments rendent incertain un scénario de changement de régime induit par une intervention militaire.

C’est pourquoi toute analyse liant intervention américaine, chute du régime et démocratisation de l’Iran repose sur des incertitudes immenses et sous-estime les coûts humains.

Une autre hypothèse que l’on évoque de plus en plus serait une intervention militaire états-unienne plus limitée dont l’objectif serait de forcer la main à l’Iran sur les négociations en cours. Le risque dans ce cas serait que l’Iran réponde et que l’on rentre dans une guerre de plus grande ampleur.