Analyses / Europe, Union européenne, OTAN
27 janvier 2026
Groenland – États-Unis : vers un mariage de raison ?
L’empire émancipateur contre les colonisations
Les visées américaines sur le Groenland et, d’une façon générale, sur les territoires jugés indispensables à leurs intérêts, ne sont pas récentes. Dès la signature du traité de Paris, le 3 septembre 1783, marquant la fin de la guerre d’indépendance, la Confédération des treize colonies s’élance hors des frontières qui lui sont définies par le traité. Par la guerre, l’achat ou le troc, les treize colonies quadruplent leur taille, expulsent les populations indigènes, chassent les puissances européennes puis repoussent le Mexique nouvellement indépendant (1821). Cette réussite dans l’expansion territoriale, la puissance croissante du nouvel État et la conscience que le paysage politique du continent américain va changer avec les indépendances en cours ou à venir, pousse le président Monroe à énoncer en 1823 le principe fondamental de sa politique extérieure, appliqué sans discontinuité par les présidents suivants : « Aux Européens le vieux continent, aux Américains le Nouveau Monde ». Cette « doctrine Monroe » destinée à empêcher les Européens de tenter de recoloniser l’Amérique, est renforcée en 1904 par le corollaire Roosevelt par lequel le président affirme le droit des États-Unis « d’exercer un pouvoir de police international » dans l’espace américain. Visant d’abord à dissuader les Européens d’agir en Amérique, l’usage de ce corollaire conduit les États-Unis à s’ingérer dans les affaires intérieures des États américains pour en obtenir soumission politique et économique. Donald Trump s’inscrit clairement dans cet héritage : constituer autour des États-Unis un espace soumis et protecteur depuis l’Antarctique jusqu’à l’Arctique. Le troc de la colonisation contre l’imperium américain.
La longue bataille politique pour le Groenland
La volonté de la Russie de vendre l’Alaska (1867) offre la première occasion de pousser vers l’Arctique, d’avoir la capacité de contrôler le détroit de Béring et d’être présents dans le cercle des Nations arctiques : des positions anticipatrices. Dans l’immédiat, l’intérêt était de menacer les Britanniques au Canada, d’où l’idée de compléter l’encerclement en achetant la colonie danoise du Groenland.
Le refus danois ne les décourage pas de proposer à nouveau l’achat en 1910, 1946, 1955, 2019 et 2025. En 1910, il s’agit d’un troc, refusé, avec des possessions américaines aux Philippines. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis occupent le Groenland pour empêcher les Allemands, qui occupent le Danemark d’y accéder. À la fin de la guerre, il leur parait évident de pouvoir conserver leurs bases pour prévenir toute intrusion de l’URSS, nouvelle ennemie et voisine par l’Arctique. La proposition d’achat est refusée, mais l’armée américaine reste en place et le gouvernement obtient, par l’accord de défense de 1951, toute liberté pour implanter des installations militaires, des troupes et leurs familles sur le territoire et la liberté d’action militaire dans les espaces terrestres, aériens et maritimes associés, tout cela en exemption de contrôle et de taxes et sous l’unique juridiction américaine. Ce traité, placé dans le cadre du traité de l’Atlantique nord, doit rester actif pour la durée de l’Alliance. En 2004, le traité reçoit un additif pour y inclure le gouvernement local du Groenland institué en 1979. Il est à noter que l’accord de défense signé en 2023 entre le Danemark et les États-Unis exclut le Groenland autonome qui reste lié par l’accord de 2004. Les textes sont en place pour permettre, dans le respect du droit, une augmentation de l’emprise militaire américaine au Groenland. Cependant en 2004, l’urgence ne se fait pas sentir. Mais en 2009, un traité dano-groenlandais reconnait l’autonomie de l’île et concède l’accession possible à l’indépendance sur la demande des autorités groenlandaises appuyée par un référendum sur l’île. Simultanément, l’animosité entre Russie et États-Unis prend de l’ampleur et s’exprime clairement dans le discours de Poutine à Munich (2007) et la Chine s’est « réveillée ».
Dès lors, la donne stratégique et politique change pour les États-Unis.
La situation sécuritaire se tend en Europe, la montée des tensions et revendications trouve sa catharsis avec la guerre en Ukraine. L’amitié indéfectible entre la Russie et la Chine, dont la puissance militaire est manifeste, laisse présager un affrontement des blocs, avec une première friction en Ukraine qui peut être suivie ou concomitante à une seconde autour de Taïwan. L’examen d’une carte montre clairement que le lien entre les deux blocs, point faible du bloc occidental est l’Arctique, porte ouverte sur son flanc et les routes maritimes de l’Atlantique nord.
- D’une part la puissance russe dans la zone est importante avec la flotte du Nord qui est une composante stratégique majeure de sa marine avec des bâtiments de surface et des sous-marins dont des lanceurs d’engins nucléaires. Pour faciliter la navigation civile et militaire dans ces espaces, la Russie dispose de la plus puissante flotte de navires brise-glace (34 à propulsion diesel et huit à propulsion nucléaire) auxquels s’ajoutent deux frégates brise-glace armées de missiles longue portée Kalibr. La flotte du Nord a pour rôle de permettre l’accès à « l’océan mondial » par les passages entre le Groenland, l’Islande et le Royaume-Uni (GIUK). Le contrôle étroit du GIUK est vital en cas d’affrontement avec la Russie, possiblement soutenue par la Chine, ou épaulant la Chine par une manœuvre de diversion via l’Arctique alors que celle-ci attaque Taïwan. La Navy aurait alors à se dédoubler pour conduire la bataille dans le Pacifique et dans l’Atlantique nord pour protéger ses approches, s’affaiblissant d’autant.
- D’autre part, l’espace arctique est le plus court chemin aérien balistique ou avion entre la Russie et les États-Unis.
L’Arctique est donc bien redevenu un espace stratégique vital pour la sécurité des États-Unis et de l’Alliance atlantique. Un renforcement des moyens militaires pour sa défense est ressenti comme indispensable. Les buts des États-Unis sont donc de déployer un double dispositif de défense sur la ligne du Grand Nord.
- Il s’agit d’abord des moyens de combat classiques. En 2018, la Navy recrée la 2e flotte (« Second Fleet »), dissoute en 2011, et étend sa compétence de l’Atlantique nord à l’Arctique dans le but de faire face à l’accroissement de la puissance navale russe. En octobre 2025, totalement démunie de cette capacité, elle passe commande de 11 brise-glaces à la Finlande. L’OTAN remanie de son côté ses commandements et déploiements pour faire face à la menace russe. Pour la défense maritime, des forces navales permanentes OTAN sont établies depuis les années 1970. Un commandement interarmées (JFC) est créé à Norfolk (EU) en 2019 pour défendre l’Atlantique et le Grand Nord, avec une priorité sur les lignes de communication transatlantiques. En 2025, il reçoit le renfort de la Suède, de la Finlande et du Danemark. Mais en réalité les efforts de l’OTAN sont plus concentrés sur la ligne Baltique-Méditerranée et la communication transatlantique tant pour les dispositifs aéroterrestres que navals. C’est pourquoi le but des États-Unis est de pousser les pays européens de l’Alliance à plus s’investir sur la défense du GIUK.
- Il s’agit ensuite de la défense antimissile du territoire américain, un problème de sécurité nationale dont la solution passe par l’utilisation des avantages qu’offre la situation géographique du Groenland. Les États-Unis y disposent d’un droit d’utilisation à des fins militaires (voir ci-dessus). La base de Pituffik à l’extrême nord remplit trois missions : la surveillance, l’alerte et le guidage de la riposte à une attaque de missiles balistiques intercontinentaux ; le contrôle du réseau de satellites américains (et de certains alliés) ; l’entretien d’un port en eau profonde. Elle est vitale pour les États-Unis qui considèrent cependant que la séquence alerte/détection des missiles doit être complétée par la phase destruction au plus près du lancement de l’attaque et donc l’implantation de sites de lancement antimissiles (concept du Dôme d’or). Elle est enfin le seul port côté occidental permettant d’accueillir des bâtiments de guerre pour la surveillance/défense de l’océan Arctique.
Les enjeux commerciaux
Le changement climatique qui va étendre les périodes de navigation transocéanique Pacifique-Atlantique via l’Arctique, aujourd’hui limitées à deux/trois mois sans brise-glace, permet de favoriser les manœuvres militaires et de densifier le trafic commercial.
Le trafic par la route du Nord, via le détroit de Béring puis dans l’Océan Arctique au large des côtes russes, monte en puissance, tout en restant à un faible niveau (35 millions de tonnes transportées en 2025). Les Chinois y sont des acteurs majeurs et ont développé d’étroites coopérations avec les Russes, allant jusqu’à s’intégrer dans les infrastructures russes matérielles et immatérielles de la route maritime du Nord. Les rivages russes sur l’Arctique, les seuls peuplés, actifs tant sur le plan de l’exploitation de ressources, que de la production industrielle et de l’activité militaire font aujourd’hui de l’Arctique une « mer russe » dont la Russie contrôle le trafic.
Pour le Groenland lui-même, au-delà des considérations stratégiques majeures, son intérêt réside dans ses ressources minières, pétrolières, halieutiques et son climat, propice à l’installation des immenses et énergivores centres de traitement de l’intelligence artificielle. Ressources pour lesquelles la Chine manifeste depuis 2012 un intérêt au point de fournir par ses investissements plus de 11 % du PIB groenlandais. Chine qui se présente en outre comme un « État proche de l’Arctique » avec un projet de « Route de la soie polaire » qu’elle développe dans son Livre blanc sur l’Arctique dans lequel elle affirme que les États extérieurs à la région ont des droits dans de nombreux domaines dans cette région et s’affirme déterminée à avoir sa place dans la « gouvernance de l’Arctique ». Les États-Unis partagent naturellement les mêmes intérêts, mais s’y sentent plus légitimes et surtout veulent anticiper toute montée en puissance de la Chine dans cette zone.
L’Arctique est un champ potentiel d’affrontement russo-chinois contre américains (occidentaux), tout autant que l’Ukraine ou Taïwan, voire concomitant.
Winner-takes-all
Avoir la capacité d’interdire si nécessaire le débouché vers l’Atlantique est donc un atout majeur pour les États-Unis, mais aussi pour l’Europe qui pourrait être prise à revers. Le constat fait par les États-Unis est que les Européens, voire l’OTAN, ne sont pas arrivés à prendre conscience de cette menace. Paradoxalement c’est la menace américaine de saisie du Groenland par la force qui les a réveillés. En ce sens la tactique de négociation de Trump a secoué les esprits : demander l’impossible pour avoir le souhaitable autrement dit « Think big and kick ass [1]». Le secrétaire général de l’Alliance Mark Rutte, comme la Première ministre danoise, déclare le 22 janvier 2026 que l’OTAN (dont font partie les États-Unis !) « doit augmenter ses engagements dans l’Arctique. Car la défense et la sécurité dans l’Arctique sont de la responsabilité de toute l’Alliance » et pour ce qui est du rôle des États-Unis, le traité de 1951 va être élargi et approfondi. Le 22 janvier, le comité militaire de l’OTAN reconnaissait la réalité d’une menace grandissante dans le Grand Nord et le besoin de se préparer à y faire face, déclarant néanmoins attendre les objectifs politiques poursuivis.
Aux regards des enjeux de sécurité, économiques et de sécurisation des ressources pour le siècle à venir, l’objectif des États-Unis est bien d’être un acteur majeur et reconnu dans la zone et avec le soutien des pays européens de l’OTAN. Un soutien qu’ils ne savent solide que si ces pays développent des capacités militaires à la hauteur des défis sécuritaires. C’est tout le sens des menaces sur un désengagement qu’ils ont fait peser sur les pays européens avec pour résultat d’obtenir de l’OTAN en 2014 un engagement à fournir un effort de défense à hauteur de 2 % des PIB, porté en 2025 au sommet de la Haye à 5 %.
Une partie de ces budgets doit maintenant être consacrée à l’Arctique. La National Defense Strategy 2026 le demande clairement: « U.S. partners throughout the Western Hemisphere can do far more […] to prevent U.S. adversaries from controlling or otherwise exercising undue influence over key terrain, especially Greenland, […] ».
Après cette crise, un épilogue se dessine selon les étapes suivantes :
- L’OTAN (partie européenne) convient qu’elle doit renforcer ses capacités en Arctique pour défendre les approches du GIUK, elle renforcera donc le bouclier défensif conventionnel américain ;
- Les États-Unis obtiennent l’engagement de discussions avec Danemark/Groenland en vue de modifier l’accord de défense de 1951 (déjà très favorable) et vont y introduire des assurances de pouvoir y installer leur système de défense anti-missiles (dôme d’or) de façon pérenne ;
- Cette augmentation des effectifs militaires leur permettra aussi d’accompagner voire d’orienter le processus d’évolution vers l’indépendance et de s’assurer de liens solides avec le futur État ;
- Ils se positionneront comme défenseur, pourvoyeur de fonds[2], support du développement de cet État, certes sous souveraineté contrainte. Mais un État de 56 000 habitants sous ces latitudes extrêmes pourrait-il vivre sans protecteur ? Le mariage de raison s’imposera.
- Il leur sera alors temps à l’échéance d’au moins une décennie de se pencher sur les prises de bénéfices économiques. En ce domaine, la stratégie américaine est de garantir le futur lointain en sécurisant au plus vite des ressources potentielles.
En finir avec les contes de fées
Conclure sur cette crise en affirmant que la détermination de l’Europe a fait reculer Trump tient du conte de fées et nous conduit vers d’autres crises et désillusions.
La réalité est différente :
- Face à la montée en puissance des blocs géopolitiques, l’Europe tout comme les États-Unis ont besoin de l’OTAN ; l’épilogue décrit ci-dessus est bénéfique pour les deux, faute d’avoir vu un réel engagement européen sur la protection de l’Arctique ; à moins que l’Europe ne veuille basculer leur alliance vers le bloc sino-russe ?
- L’Europe doit renforcer ses positions dans cette alliance, en commençant par des analyses stratégiques fondées sur la réalité géopolitique, avec une vision mondiale, en partageant ses conclusions avec son allié et en adaptant ses capacités militaires aux menaces ;
- C’est en raison et à partir de cette position géostratégique affirmée que l’Europe peut trouver la volonté de s’affranchir des fourches caudines américaines multisectorielles, qu’elles soient imposées par Trump ou par les présidents passés et à venir ;
- L’autonomie stratégique de l’Europe est un projet indispensable à sa survie, mais doit être précédée d’une appréciation de situation stratégique centrée sur les faits, sans concession aux jugements de valeur sur les acteurs.
[1] “Think big and kick ass in business and life” par Donald Trump et Bill Zanker, Harper Collins, 2007
[2] Aujourd’hui, la contribution du Danemark au budget du Groenland est d’environ 600 millions d’euros. Les États-Unis n’auront aucun mal à l’augmenter.