Géopolitique des engrais : la dépendance de l’Europe agricole

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Pourquoi les engrais sont-ils devenus un sujet géopolitique majeur, et pourquoi l’Europe est-elle particulièrement exposée ?

Les engrais sont des intrants agricoles destinés à apporter aux sols et aux plantes les éléments nutritifs indispensables à la croissance des cultures. Ils compensent l’appauvrissement naturel des sols et soutiennent les rendements agricoles. Ce sont en quelque sorte des vitamines. Les trois nutriments majeurs apportés par les engrais sont l’azote (N), le phosphore (P) et le potassium (K), aux fonctionnalités distinctes et complémentaires. Sans engrais, nous n’aurions pas eu de telles évolutions de production agricole au XXème siècle. Ce sont des intrants stratégiques de la sécurité alimentaire mondiale. Là où leur dimension géopolitique s’épaissit, c’est quand nous comprenons que ces engrais, utilisés partout, dépendent de ressources minières concentrées dans quelques pays. La Chine joue un rôle régulateur sur l’azote car elle en produit 30 % et parfois coupe ses exportations. Russie, États-Unis, Qatar, et dans une moindre mesure Égypte et Arabie saoudite, sont les grands pourvoyeurs d’engrais azotés dans le monde. Il faut du gaz pour cela, ce qui explique cette géographie. Sur les roches phosphatées, si la Chine est là encore le premier producteur, c’est le Maroc qui en détient les plus grandes réserves et qui assure plus du tiers des exportations mondiales. Nous en avons aussi aux États-Unis et l’Arabie saoudite cherche à développer cette filière. Concernant la potasse, le Canada, la Russie et le Bélarus réalisent deux tiers de la production et de l’exportation mondiale. Donc très peu de nations, qui monétisent toutes ce pouvoir, et peuvent parfois s’en servir comme argument diplomatique majeur.

Comprenons bien que le commerce des engrais, à travers des chaînes logistiques mondialisées, est donc nécessaire aux équilibres internationaux. Si le contexte se durcit et si l’instabilité des approvisionnements gagne du terrain, comme c’est le cas depuis quelques années, alors surgissent d’inévitables vulnérabilités pour les régions fortement dépendantes des importations. C’est le cas dans l’Union européenne (UE), l’une des zones agricoles au monde les plus dépendantes envers des engrais venant d’autres régions du globe. Plus de 60 % des engrais consommés dans l’UE sont importés, et pour la potasse ou le phosphore, la dépendance est quasi totale. Pendant longtemps, cette réalité est restée largement sous-estimée, car les engrais étaient considérés comme un intrant technique agricole, non stratégique, souvent confondus avec les produits phytosanitaires. La pandémie de Covid, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, les tensions énergétiques, les mesures de restrictions à l’exportation de certains acteurs, le retour à des pratiques géoéconomiques transactionnelles sont autant de dynamiques ayant brutalement révélé cette fragilité structurelle européenne.

Quel lien entre le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), qui doit protéger l’industrie européenne, avec les engrais et pourquoi crée-t-il une difficulté pour l’agriculture ?

Le MACF est entré en vigueur au 1er janvier 2026 pour le ciment, l’aluminium, le fer, l’acier, l’électricité et les engrais, avant que tous les secteurs soient concernés en 2035. Le MACF n’est pas une surprise. Il fait partie du Pacte vert européen lancé en 2019 pour atteindre la neutralité carbone en 2050 dans l’UE. Il est donc censé être connu depuis plusieurs années par les acteurs concernés, y compris agricoles. D’ailleurs, une analyse prospective en avait été faite dans l’édition 2023 du Déméter, dont la lecture aujourd’hui s’avère éclairante. Il répond à une logique théoriquement cohérente : éviter les fuites de carbone en appliquant aux importations un prix du carbone équivalent à celui supporté par les producteurs européens. Le problème, c’est que l’agriculture se situe à la fois dedans et dehors du système. D’un côté, les engrais – intrants clés de l’agriculture – sont intégrés au MACF. De l’autre, les exploitations agricoles ne sont pas couvertes par le marché carbone européen (ETS), mécanisme de plafonnement et d’échange de quotas d’émission qui impose un coût au carbone pour les secteurs industriels et énergétiques les plus émetteurs. Résultat : les agriculteurs subissent une hausse potentielle du coût de leurs intrants sans bénéficier d’un mécanisme symétrique de compensation. Cette situation illustre une désynchronisation préoccupante : des politiques climatiques européennes pensées pour un monde idéal, complice et où nous serions dans un leadership reconnu en matière de décarbonation, mais déployées dans un environnement géopolitique concurrentiel, pour ne pas dire féroce et belligérant, qui ne cesse de s’exprimer depuis 2020 et dans lequel l’influence de l’UE chute brutalement, comme, hélas, les engagements climatiques.

Le MACF expose l’agriculture européenne à une tarification carbone qu’elle ne maîtrise ni dans son calendrier ni dans ses paramètres précis de fonctionnement. Les estimations des organisations professionnelles montrent un risque de surcoût évalué autour de 150 euros par hectare dans certaines productions. Dans un contexte de marges déjà sous pression, cela fragilise directement la compétitivité des agricultures européennes, notamment céréalières, avec un effet domino possible sur les exportations que nous réalisons en la matière. Les producteurs ne pourront pas acheter longtemps à de tels prix et risquent donc d’utiliser moins d’engrais. Or moins d’engrais, moins de protéines dans les grains, moins de volumes récoltés et donc moins de surplus mobilisables pour par exemple exporter du blé dans le monde. Pourquoi pas diront certains, car après tout à quoi bon préserver une vision globale des enjeux de sécurité alimentaire. Chacun pour soi. Soyons simplement vigilants à ce petit jeu-là et aux effets miroirs qui nous attendent ou aux instabilités sociopolitiques pouvant se développer faute d’accès aux denrées agricoles de base. Nous pouvons critiquer l’interdépendance du système agricole et alimentaire mondial. Mais nous ne connaissons pas bien à quoi ressemblerait une planète où dans ce registre les frontières seraient totales. L’autarcie agricole et alimentaire, sur le plan géopolitique, c’est rarement soutenable…

L’Europe parle beaucoup de souveraineté. Les engrais en sont-ils un test de crédibilité ?

Il faut évidemment éviter que le MACF, conçu pour lutter contre les fuites de carbone, ne se traduise paradoxalement par une perte de production agricole dans l’UE et une dépendance accrue à des fournisseurs extérieurs. Il est contre-productif de vouloir développer une autonomie stratégique ouverte de l’UE qui puisse affaiblir un secteur productif aussi essentiel. L’UE a longtemps raisonné comme si les chaînes d’approvisionnement resteraient ouvertes, fluides et apolitiques. Cette hypothèse est désormais caduque. L’Union veut se protéger des distorsions de concurrence liées au carbone, mais elle applique cet outil dans une époque géopolitique profondément asymétrique, où des puissances ne partagent ni ses règles, ni son calendrier, ni sa vision. Dans le cas des engrais, l’UE taxe davantage ce qu’elle ne maîtrise pas, sans avoir sécurisé d’alternative crédible. Elle a décidé de taxer les engrais russes, non sans raison, mais ce fournisseur représentait 25 % de ses approvisionnements en engrais azotés, et doit désormais se tourner vers les États-Unis notamment pour en trouver, au prix bien plus fort. Dans cette guerre au gaz, l’UE est de loin la grande perdante.

Ensuite, si précisément ces intrants sont plus chers, et que nous n’en produisons pas dans l’UE, par une dynamique d’emballement normatif, qui paiera la facture ? Les producteurs, les pouvoirs publics, les consommateurs ? Nous devons aussi poser la question des engrais verts à développer sur le sol européen, mais là encore, il faut des industries, des investissements dans les technologies bas-carbone et des cadres réglementaires qui permettent de tels dispositifs. Il faudra expliquer, comme toujours en matière d’écologie, que quand c’est plus vert, c’est généralement beaucoup plus cher.

Plus largement, outre la nécessité de ne pas générer des injustices économiques à l’intérieur, l’UE va devoir expliquer le MACF sans nourrir un récit anti-européen à l’extérieur. Cela a fait l’objet de vives discussions en marge de la Cop30 au Brésil en novembre dernier. Cela passe par une clarification rapide des méthodes de calcul des émissions importées, entre données réelles vérifiées et valeurs par défaut, car l’incertitude est aujourd’hui un facteur de risque en soi.

En résumé, pour l’UE, continuer à parler de souveraineté alimentaire sans traiter frontalement la question des engrais pour son agriculture revient à confondre vision stratégique et incantation politique. Si la décarbonation se traduit par une perte de compétitivité agricole et par une dépendance accrue aux importations, alors on ne parle plus de transition, mais de désarmement productif. Or la puissance ne se décrète pas uniquement par des normes ou des idées, mais par des capacités à faire et des moyens qui crédibilisent dans la durée une action.