ANALYSES

Libye : un gouvernement d’union nationale pour quelles perspectives de paix ?

Tribune
28 janvier 2016
Depuis la chute du colonel Mouammar Kadhafi, les Libyens n’ont guère retrouvé la paix et la stabilité dans leur pays. Depuis bientôt 5 ans, les occasions et rendez-vous pour restaurer la stabilité dans le pays ont remarquablement tous été manqués. La nouvelle Constitution promise par le gouvernement de transition a connu plusieurs blocages et plusieurs reports dans la mise en œuvre de la feuille de route. Les soixante personnes élues en février 2014 pour rédiger un nouveau texte n’ont pas fait l’unanimité et le délai imparti pour la réalisation de ce travail n’a guère été suffisant. L’accord politique entre les deux parlements rivaux (la Chambre des Représentants à Tobrouk et le Congrès général national à Tripoli) signé le 17 décembre 2015 n’a pas manqué de soulever des réserves à cause de son rejet par les présidents des deux parlements. La situation politique nationale demeure dans le chaos malgré les efforts de médiation internationale, de rapprochement des deux parlements et gouvernements rivaux et les initiatives dans le cadre de la mobilisation régionale. La mise en place d’un nouveau gouvernement d’union nationale, annoncée le 19 janvier 2016, offrira-t-elle à la Libye des opportunités politiques et sécuritaires dans le processus de stabilisation du pays ?

Quelle marge de manœuvre pour le gouvernement d’union nationale ?

Si l’annonce de la formation d’un gouvernement d’union nationale a suscité enthousiasme et grand espoir de la part des observateurs internationaux et de la presse, il faut préciser que rien n’est encore définitivement acquis dans le très long processus de stabilisation qui profile à l’horizon. Plusieurs défis restent à relever. D’abord, l’équilibre de la carte identitaire. L’actuel gouvernement qui compte trente-deux ministres ne suscite pas, du moins pour le moment, l’adhésion de l’ensemble de la population. Sous l’égide des Nations unies et des pressions des grandes puissances internationales, les trente-deux portefeuilles ministériels sont répartis sur les trois grandes régions, trois ethnies et les deux grands blocs institutionnels rivaux : Tobrouk et Tripoli. Il faut souligner qu’avant même l’annonce officielle de ce nouveau gouvernement, deux démissions ont été enregistrées au sein du Conseil présidentiel chargé des nominations. Selon Radio France Internationale, les deux membres du Conseil présidentiel ont démissionné sur la base respectivement de la sous-représentation des régions de l’Ouest et de la non-prise en compte du rôle joué par le général Khalifa Haftar qui combat les groupes djihadistes à l’est du pays. A ces démissions, il faut ajouter les revendications des principaux groupes ethniques, notamment les Warfalla, ethnie de l’ancien dictateur libyen, les inquiétantes réserves des Toubous et des Touarègues qui estiment que leurs causes n’ont jamais été et ne seront jamais entendues par un gouvernement dominé par les Arabes.

Ces observations et inquiétudes ont été confirmées lundi 25 janvier 2016 avec le rejet de ce nouveau gouvernement d’union nationale par le parlement libyen reconnu par la communauté internationale. 89 des 104 députés présents au Parlement ont exprimé leur rejet du nouveau gouvernement à cause officiellement de son effectif pléthorique. Mais au-delà de ce motif officiel, il faut voir les querelles de leadership et les guerres de positionnement sur fond de revendications identitaires et d’alliance avec les groupes armés.

La classe politique libyenne demeure profondément divisée sur les choix politiques opérés dans la perspective de la stabilisation du pays. Pourtant les défis stratégiques et opérationnels sont encore bien loin d’être relevés. Sur le terrain politique, trois blocs s’affrontent dans le champ de la construction d’un appareil étatique viable capable de s’ériger en interlocuteur crédible de la communauté internationale pour la stabilisation du pays. Il s’agit du gouvernement de Tobrouk à l’est du pays, le gouvernement de « Salut national » à Tripoli contrôlé en partie par les islamistes de « Aube de Libye » et les milices de Zinten à l’ouest et enfin le nouveau gouvernement qualifié par certains observateurs de « virtuel » qui reste installé à Tunis.

Quelles perspectives de paix en Libye et dans la région ?

La situation politique et sécuritaire actuelle de la Libye n’est guère de nature à laisser entrevoir un début de stabilisation à très court terme. La profondeur de la crise est telle que l’absence de l’autorité de la puissance publique pendant plusieurs années sur l’ensemble du territoire a favorisé la multiplication de centaines de milices incontrôlables dans le pays. Une situation qui profite largement à la fulgurante percée de l’organisation Etat islamique dans le pays avec de profondes ramifications dans la région et au-delà.

L’enracinement progressif de Daech dans le pays et la rapidité de son infiltration en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale voire de l’Est créent une concurrence avec Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) qui pourrait déboucher sur deux scénarios possibles. Premièrement, les deux organisations, au-delà de la compétition médiatique qu’elles se livrent sur fond de revendication d’attentats suicides par leurs alliés respectifs dans différents pays sahéliens, arrivent à se neutraliser par des affrontements en l’absence de concertation. Une hypothèse qui pourrait aboutir à l’affaiblissement des groupes armés terroristes et à la récupération des territoires sous leur contrôle par les Etats. Deuxièmement, face à la mobilisation internationale sous la houlette des puissances occidentales, les deux organisations arrivent à trouver un terrain d’attente autour de l’identification d’un ennemi commun, ce qui aurait pour effet de contribuer substantiellement à la complexification du processus de paix en Libye et à l’accélération de la fragilisation d’un grand nombre d’Etats africains.

Le dernier scénario mérite une attention particulière et pourrait constituer un axe de travail pertinent au regard des pressions financières, logistiques et opérationnelles subies au cours des derniers mois par l’organisation Etat islamique dans son centre névralgique. En effet, l’intensité des frappes, particulièrement américaines et françaises et des pays de la coalition, contribuent très fortement à réduire les capacités de contrôle territorial de l’organisation, ainsi que ses sources d’approvisionnement potentielles. Cet affaiblissement pourrait avoir pour conséquence le renforcement des capacités de nuisance et de présence des groupes armés terroristes en Afrique notamment dans les espaces territoriaux non contrôlés par les Etats.
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