ANALYSES

Conflit au Proche-Orient : quand la rigidité de la France inquiète

Correspondances new-yorkaises
17 octobre 2023


Bien que la condamnation justifiée des massacres commis par le Hamas à l’encontre de civils israéliens il y a un peu plus d’une semaine soit quasi unanime, beaucoup d’Américains s’interrogent néanmoins sur la position française face aux conflits en cours et face au traitement infligé à nos compatriotes musulmans, interdits de manifester leur soutien non pas au Hamas mais au peuple palestinien.

Des couloirs du Congrès au bureau du maire de New York en passant par les rédactions du New York Times et du Washington Post, on s’étonne qu’une telle limitation de la liberté d’expression par le pouvoir soit possible au pays de Voltaire. Souvenez-vous de la réplique attribuée à ce dernier, certes apocryphe mais qui lui va néanmoins comme un gant : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »

Alors que des rallies, organisés essentiellement pour apporter un support moral aux Gazaouis, ont eu lieu dans de nombreuses villes des États-Unis, du Canada ou encore du Royaume-Uni, cette politique du « bâillonnement » ou du gag rule fait une fois encore planer le doute sur le respect véritablement accordé aux libertés fondamentales en France aujourd’hui.

On se souvient de cette séance agitée au Conseil des droits de l’homme de l’ONU en mai dernier, où l’organisation internationale s’était penchée sur la situation des droits humains dans notre pays. Droit aux logements, droit des femmes, handicap, liberté d’expression, tout y était passé.

Un grand nombre de pays membres, y compris les États-Unis, avaient alors appelé le gouvernement français à accroître ses efforts pour lutter entre autres contre les violences et les discriminations raciales. « Nous recommandons à la France d’intensifier ses efforts pour lutter contre les crimes et les menaces de violences motivées par la haine religieuse tels que l’antisémitisme bien sûr, mais aussi la haine antimusulmane de plus en plus présente », avait par ailleurs déclaré la représentante américaine, Kelly Billingsley.

Le Brésil et le Japon avaient quant à eux critiqué « le profilage racial par les forces de sécurité », et l’Afrique du Sud appelé les autorités françaises « à prendre des mesures pour garantir des enquêtes impartiales par des organes extérieurs à la police dans tous les cas d’incidents racistes impliquant des policiers ».

L’ensemble de ces critiques faisaient suite à un très sévère rapport d’expert des Nations unies, qui avait fait enrager Emmanuel Macron quelque temps auparavant. Ce rapport dénonçait la « répression disproportionnée » lors des manifestations des gilets jaunes, « l’usage excessif de la force » qui avait été alors employée, le nombre « élevé » d’arrestations et de gardes à vue qui avaient suivi, mais aussi les « fouilles », la « confiscation des biens des manifestants » et les « blessures graves infligées à plusieurs d’entre eux ».  À savoir que ce rapport accablant n’était pas le premier du genre. En effet, en 2018, les rapporteurs de l’ONU avaient déjà appelé la France de Macron à respecter « les droits de l’homme et la primauté du droit ».

Bien qu’il soit tout à fait compréhensible que le gouvernement tienne à éviter l’importation du conflit israélo-palestinien dans l’Hexagone, surtout après le meurtre odieux de Dominique Bernard devant un établissement scolaire à Arras vendredi dernier, l’Élysée devrait néanmoins faire preuve de moins de rigidité et admettre que les racines du conflit sont complexes. Les récents crimes des terroristes du Hamas doivent être condamnés sans aucune réserve. Mais le peuple palestinien souffre lui aussi, et depuis longtemps. En empêchant sur son sol des manifestations encadrées de soutiens aux civils de Gaza par crainte de troubles et de récupérations au profit du Hamas, la France ne se montre pas digne d’une grande démocratie. Et c’est ce qui inquiète à l’international.

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Romuald Sciora dirige l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’IRIS, où il est chercheur associé. Essayiste et politologue franco-américain, il est l’auteur de nombreux ouvrages, articles et documentaires et intervient régulièrement dans les médias internationaux afin de commenter l’actualité. Il vit à New York.
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