ANALYSES

États-Unis : Les trois signes d’un possible déclin vers un modèle tiers-monde 

Correspondances new-yorkaises
5 septembre 2023


Pendant des décennies, les États-Unis ont été considérés comme un exemple parmi les grandes puissances mondiales, car bénéficiant d’infrastructures modernes, d’une démocratie stable et d’une société relativement harmonieuse. Cependant, au fil du temps, certaines fissures dans l’édifice ont commencé à se former, évoquant des similitudes avec les pays du « tiers-monde ». Fissures pas toujours visibles pour des visiteurs français pressés ou ne fréquentant que les centres-villes des grandes métropoles, quand cela n’est pas uniquement pour certains les campus des universités de l’Ivy League et les couloirs des think tanks washingtoniens.

C’est Zbigniew Brzeziński qui fut l’un des premiers membres de l’establishment états-unien à parler de tiers-mondialisation du pays de l’Oncle Sam – voir les entretiens filmés que j’ai eu avec lui, bientôt diffusés sur le site de l’IRIS. C’était il y a déjà quelques années et l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter s’effrayait de voir son pays d’adoption s’engager sur une mauvaise pente.

Trois domaines clés émergent comme des signes inquiétants : les infrastructures en ruine, la crise de la démocratie et les problèmes intercommunautaires. Ces défis combinés laissent penser que les États-Unis font face à une érosion de leur position et de leur qualité de vie, ce qui pourrait à terme remettre en question leur statut de superpuissance.

Infrastructures en ruine : Une nation qui se délite de l’intérieur

Autrefois vantées comme parmi les meilleures au monde, les infrastructures américaines sont aujourd’hui à bout de souffle. Routes croulantes, ponts délabrés, réseaux d’eau et d’assainissement vieillissants, lignes de chemin de fer datant de Mathusalem – 12h pour accomplir les 600 kilomètres reliant New York à Montréal alors que les rames de la SNCF, d’Eurostar et de Thalys circulent entre 300 et 320 km/h, sans parler du Japon qui s’apprête à inaugurer un train pouvant dépasser les 600km/h. La liste des infrastructures en déclin aux États-Unis est longue. Des rapports alarmants soulignent le besoin urgent de moderniser ces systèmes, mais les ressources nécessaires pour les réparations et les mises à niveau ne sont souvent pas allouées de manière adéquate. Et cela malgré les belles paroles des dernières administrations présidentielles, y compris l’administration Biden.

Les répercussions de cette détérioration des infrastructures sont multiples. Les pannes fréquentes d’électricité, les inondations catastrophiques, les embouteillages monstrueux et les rames de métro qui n’arrivent pas, nuisent à la qualité de vie des citoyens. Le manque d’investissements entraîne également un déclin de la compétitivité économique du pays, faisant craindre un ralentissement important de la croissance et un impact négatif sur les entreprises et les industries.

Dans les pays les moins avancés, des infrastructures en ruine sont souvent synonymes de l’incapacité à fournir des services de base à la population, créant un cycle de pauvreté et de désespoir. Bien que les États-Unis ne soient évidemment pas encore dans une telle situation, le manque d’attention accordée à la modernisation des infrastructures laisse craindre une spirale descendante qui pourrait les faire glisser dans une catégorie de nations moins développées.

Crise de la démocratie : Une gouvernance fragilisée

Un autre signe de la dégradation aux États-Unis est la crise de la démocratie. La polarisation politique s’est intensifiée, divisant la société et entravant la capacité du gouvernement à prendre des décisions clés pour le bien commun. Le dysfonctionnement du système politique et le manque de coopération entre les partis ont entravé l’adoption de réformes vitales et l’élaboration de politiques cohérentes.

Le financement des campagnes électorales par des intérêts particuliers a également contribué à la crise de la démocratie. Les grandes entreprises et les lobbys financent souvent les campagnes de certains candidats, ce qui peut créer des conflits d’intérêts et influencer les décisions politiques prises par les élus. Cela soulève des préoccupations quant à la représentativité réelle des intérêts du peuple et de la capacité du gouvernement à agir dans l’intérêt général.

De plus, la confiance dans les institutions politiques s’est érodée au fil du temps. Des scandales de corruption, des affaires de mauvaise conduite et des actions partisanes ont nui à la crédibilité des institutions publiques. Les sondages montrent que de nombreux Américains ont de moins en moins confiance dans leur gouvernement et doutent de sa capacité à résoudre les problèmes auxquels le pays est confronté.

Dans de nombreux pays en développement, la crise de la démocratie est souvent un facteur majeur de conflits internes, d’instabilité politique et d’absence de progrès socio-économiques. Bien que les États-Unis ne soient pas encore plongés dans une situation aussi grave, la détérioration de la gouvernance et la polarisation politique croissante, surtout depuis l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021, soulèvent des inquiétudes quant à l’avenir de la démocratie dans le pays.

Problèmes intercommunautaires : Une nation divisée

Un autre indicateur inquiétant émerge de façon criante : l’escalade des tensions entre différentes communautés. Ces discordes s’alimentent de divers événements, notamment la recrudescence des violences policières, la persistance des inégalités, et la montée des mouvements contestataires. Ces conflits jettent une lumière crue sur les profondes divisions qui traversent la société américaine, tout en exposant les défis à relever pour rétablir une harmonie parmi les multiples groupes qui la constituent.

Les disparités économiques et sociales exacerbent cette situation complexe. Les différences de revenus et d’opportunités engendrent des clivages économiques et culturels au sein des communautés, tandis que la mobilité sociale limitée nourrit le ressentiment face à l’injustice et à l’exclusion.

Les inégalités économiques sont actuellement à des niveaux sans précédent, avec une prospérité croissante pour les grandes entreprises et les élites, tandis qu’une grande partie de la population, en particulier parmi les minorités, se trouve en difficulté. Cette division entre les riches et les pauvres continue de s’agrandir, ce qui rend le rêve américain d’ascension sociale de plus en plus difficile à atteindre pour de nombreuses personnes. De plus, cela expose davantage de citoyens à la vulnérabilité en raison du fait que les filets de sécurité sociale sont souvent insuffisants. Malgré un PIB par habitant colossal et comme je l’ai déjà indiqué dans ces mêmes colonnes, 20% de la population américaine croupit dans la pauvreté !

En outre, des dizaines de millions d’États-Uniens se voient refuser un accès abordable aux soins de santé, ce qui a des répercussions dévastatrices sur la santé publique et plonge le pays dans une situation de plus en plus similaire à celle de nombreux pays en développement.

Le système éducatif américain est lui aussi confronté à des défis considérables, marqués par des inégalités de financement et d’accès à une éducation de qualité. Celle-ci, l’accès à une éducation de qualité, est désormais souvent perçu comme un privilège plutôt que comme un droit fondamental, alimentant ainsi des tensions parmi les diverses communautés et strates sociales.

La montée de l’extrémisme et des groupes radicaux, qu’ils soient de droite ou de gauche, qui exploitent ces divisions pour promouvoir leurs idéologies, aggrave encore davantage la situation.

Bien que les États-Unis ne se trouvent pas dans une situation aussi précaire que la plupart des pays en développement, il est impératif de reconnaître ces défis et de travailler à les surmonter afin de promouvoir une société plus inclusive et équitable.

En résumé, les États-Unis font face à des problèmes similaires à ceux des pays en développement, tels que des infrastructures délabrées, une crise démocratique et des tensions entre les communautés. Pour maintenir leur statut de superpuissance, il est impératif d’agir à plusieurs niveaux. Il faut investir massivement dans la modernisation des infrastructures, mettre en place des réformes politiques pour renforcer la démocratie, et lutter contre les inégalités économiques et sociales. Les médias et les leaders d’opinion ont également un rôle crucial à jouer en encourageant la responsabilité et en évitant de promouvoir des discours divisifs. L’éducation est essentielle pour favoriser la compréhension et la tolérance entre les communautés. En somme, des efforts coordonnés sont nécessaires pour créer un avenir plus stable et prospère pour tous les citoyens américains.

Les États-Unis parviendront-ils à relever l’ensemble de ces défis ? C’est possible, les Américains ont démontré au cours de leur histoire leur capacité à surmonter des crises majeures. Mais au vu de la situation intérieure actuelle et du climat de division qui règne au sein du pays, il est permis d’avoir des doutes. Selon de nombreux sondages, si l’élection présidentielle avait lieu demain, Donald Trump serait réélu. Donald Trump qui a clairement affirmé son intention, s’il revenait aux affaires, de tout faire pour augmenter les pouvoirs de la présidence tout en réduisant ceux du Congrès. Pour le coup, on en est plus à parler de tiers-mondialisation mais carrément de république bananière.

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Essayiste et chercheur associé à l’IRIS, Romuald Sciora vit aux États-Unis. Auteur de plusieurs ouvrages sur les Nations unies, il a récemment publié avec Anne-Cécile Robert du Monde diplomatique « Qui veut la mort de l’ONU ? » (Eyrolles, nov. 2018). Ses deux derniers essais, «Pauvre John ! L’Amérique du Covid-19 vue par un insider » et «  Femme vaillante, Michaëlle Jean en Francophonie », sont respectivement parus chez Max Milo en 2020 et aux Éditions du CIDIHCA en 2021.

 
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