ANALYSES

Le retour d’El Dorado ? – L’Amérique latine courtisée du nord à l’est

Presse
31 octobre 2022
Pedro Sánchez, président du gouvernement espagnol, Frank-Walter Steinmeier, président de la République fédérale allemande, Antony Blinken, secrétaire d’État des États-Unis, ont successivement visité plusieurs pays d’Amérique latine ces dernières semaines. L’Espagnol s’est rendu en Colombie, en Équateur et au Honduras en août 2022. L’Allemand au Mexique au mois de septembre 2022. Et l’Étatsunien en Colombie, au Chili et au Pérou, en octobre 2022.

La guerre russo-ukrainienne remet-elle l’Amérique latine sur les tablettes des grandes puissances économiques occidentales ? Celles d’Europe, voire des États-Unis. Sur les traces de la Chine qui laboure le sud du Nouveau Monde, depuis plus de vingt ans. La multiplication des visites allemandes, espagnoles, en divers points d’Amérique latine, ces derniers temps, l’appétence nouvelle de Washington, signalent à tout le moins un intérêt convergent. Intérêt inédit, sinon insolite, Européens et Étatsuniens ayant des affinités électives jusque là asiatiques, – chinoises, indiennes, extrême-orientales et arabes.

Ce regain de curiosité pour l’Amérique latine a ses raisons, sonnantes et trébuchantes. La nouvelle guerre européenne, – l’invasion de l’Ukraine par la Russie –, a fermé l’accès aux ressources gazières et pétrolières de Moscou. L’Europe en général, l’Allemagne en particulier, en étaient de gros consommateurs. Le conflit a réduit l’importation de biens agroalimentaires ukrainiens. Et a précarisé les fournitures d’engrais, fabriqués et exportés par Kiev et Moscou. Les tensions parallèles entre Chine et Taïwan, ont ajouté une incertitude supplémentaire sur les semi-conducteurs, produits hautement stratégiques fournis par Taipeh. Tout cela après la douche froide de la pandémie qui a mis à cru les risques liés aux délocalisations industrielles et pharmaceutiques, et à nu la fragilité du transport maritime avec la Chine, et les pays d’énergies fossiles. Cette leçon de choses a déstabilisé bien des décideurs, aux États-Unis et surtout en Europe. La conclusion qui en a été tirée, par les uns et par les autres, chacun de son côté, a été d’ouvrir la chasse aux marchés de premiers recours et secours.

Les uns et les autres essaient en effet de tirer au mieux de leurs intérêts leur épingle d’un jeu très disputé. France, Italie, privilégient dans le désordre le démarchage de l’Afrique du Nord et des pays du Golfe. Allemagne, Espagne, États-Unis qui ont depuis longtemps construit des rapports économiques asymétriques avec les Amériques latines, entendent les réactiver, compte tenu de la conjoncture. L’Allemagne entretient, depuis longtemps, un réseau d’influence performant grâce aux différentes succursales locales de ses fondations politiques : la démocrate-chrétienne, avec la KAS (Konrad Adenauer Stiftung) et la sociale-démocrate, avec la FES (Friedrich Ebert Stiftung). Leur carnet d’adresse, leurs fonctionnaires bi, ou trilingues (allemand-espagnol-portugais) sont mobilisables et sollicités à chaque visite d’une personnalité ministérielle allemande.

Les entreprises allemandes ont un pied à terre dans chacun des trois membres latino-américains du G-20, Argentine, Brésil, Mexique. En dépit de tropismes russe et asiatiques, ces pays ont été assez régulièrement visités par différents membres du gouvernement allemand ces dernières années. Le 28 mai 2019, déjà, l’Allemagne avait organisé un premier sommet bilatéral avec les pays latino-américains. Tout cela donc a été mis en vitesse supérieure par la Chancellerie fédérale depuis l’invasion russe. D’un point de vue allemand l’Amérique latine « utile », pourrait se substituer en partie aux marchés et fournisseurs perdus, ou susceptibles de l’être en Europe et en Asie.

L’Espagne a toujours maintenu une relation particulière avec ceux qu’elle préfère qualifier d’Ibéro-Américains. Des structures ad hoc ont été créées au fil des ans afin de pérenniser ces rapports. Les Sommets ibéro-américains, depuis 1991, un Secrétariat permanent (ou SEGIB) dont le siège est à Madrid en 2003. En 2012 elle a réussi à convaincre la BID (Banque interaméricaine de développement, de déplacer son siège euro-africain, de Paris à Madrid. La même année elle a convaincu les gouvernements français et portugais de fermer l’Union latine, organisation elle aussi parisienne, jugée culturellement et linguistiquement trop « œcuménique ». Parallèlement les entreprises espagnoles, encouragées par leurs gouvernements, ont beaucoup investi. L’Espagne est en quelques années devenue le second investisseur localement. Mais les vents d’Est dominant l’Europe depuis son élargissement ont bousculé cette présence, par ailleurs de plus en plus contestée par la Chine. Au point que les Latino-Américains boudent de façon croissante des sommets ibéro-américains, pourtant devenus bisannuels. Les Sommets Union européenne-Amérique latine, eux, sont dormants depuis 2015, un an après l’annexion de la Crimée par la Russie. La conjoncture géopolitique d’aujourd’hui est saisie par les Espagnols comme une opportunité. Ils entendent la jouer gagnant, en mobilisant leur compatriote José Borrell, aux représentants de l’Union pour la politique extérieure, à l’occasion de leur présidence tournante de l’Europe, au deuxième semestre 2023, pour convoquer un sommet euro-latino-américain (UE-CELAC).

Les États-Unis, puissance hémisphérique majeure depuis les débuts du XXe siècle, avaient délaissé leurs voisins du sud. Après les attentats du 11 septembre 2001, ils avaient mis le cap sur le Proche et le Moyen-Orient. Puis ces dernières années plus loin encore vers la Chine, soupçonnée de concurrences déloyales, – commerciales, économiques, financières, géopolitiques, militaires, technologiques. Les routes de la soie ayant étendu leur réseau aux portes des États-Unis, la Maison-Blanche a sonné le tocsin. L’ALENA a été actualisé et porte désormais le nom de T-MEC (en français, ACEUM, et en anglais, USMCA). Le Mexique est soumis à une pression permanente afin d’éviter tout glissement majeur hors de la sphère d’influence des États-Unis. Le sort de son lithium préoccupe Washington. La Colombie, alliée traditionnelle en Amérique du Sud depuis les années 1920, est également surveillée comme le lait sur le feu. L’administration de Joe Biden a mis en sourdine ses discours excluant certains pays de toute relation, au nom de valeurs éthiques universelles. Le Venezuela a, du jour au lendemain, fait l’objet de gestes destinés à faire oublier sanctions et délégitimation des autorités en place. Son pétrole est en effet depuis la nouvelle guerre européenne, devenu denrée rare et stratégique. Les signaux critiques venus des Latino-américains sont traités par un silence officiel. Comme la chaise vide pratiquée par ceux dont le Mexique, qui ont refusé de participer au Sommet des Amériques de Los Angeles les 6-10 juin 2022, Cuba, le Nicaragua et le Venezuela n’ayant pas été invités. Ou comme le renvoi à la case domicile du fonctionnaire nord-américain président de la BID, Mauricio Claver Carone, substitué le 26 septembre par une Hondurienne, Reina Mejía Chacón. On le voit, la donne internationale bouscule la place géopolitique et géoéconomique occupée jusqu’en 2021 par les continents et les États. L’Amérique latine va être amenée à y jouer un rôle plus central. Pour le meilleur, comme pour le pire.

 

Publié sur Nouveaux espaces latinos.
Sur la même thématique
Le droit des peuples indiens au Brésil