ANALYSES

« Lula ne compte pas montrer patte blanche à Washington »

Presse
21 août 2022





Si l’Amérique latine est secouée par une nouvelle « vague de gauche », on ne peut pas dire qu’elle soulève le même enthousiasme que la précédente. Au Pérou, le gouvernement de Pedro Castillo a renoncé à contester le paradigme néolibéral, tandis qu’au Chili le gouvernement dirigé par Gabriel Boric multiplie les signes d’apaisement avec l’élite chilienne… Est-on face à une ambition moindre de la part de ces mouvements de gauche, ou ses échecs s’expliquent-ils surtout par la difficulté du contexte international ?

Le moment historique est distinct de celui qui a présidé à l’arrivée de la première vague progressiste des années 20001. Les conditions dans lesquelles se produisent les expériences présentes, notamment du point de vue de la situation internationale, sont singulièrement différentes.

Au début du millénaire, la plupart des pays de l’Amérique latine étaient épuisés par le néolibéralisme qui avait littéralement disloqué les sociétés (plans d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale, niveaux insoutenables de pauvreté, d’inégalités sociales, délitement des services publics, délabrement des États, corruption généralisée), disqualifié les classes politiques et dirigeantes locales et produit de hauts niveaux de conflictualité sociale, violemment réprimée par les appareils d’État. Ces situations avaient provoqué une rupture préalable (ou concomitante) du système politique, de ses équilibres, de sa légitimité, provoquant à chaque fois une forte instabilité des systèmes politico-institutionnels. À cet égard, on se rappelle des valses de gouvernements se succédant les uns après les autres en quelques semaines ou mois, ou de présidents fuyant le pays comme en Equateur ou en Argentine. Sur le plan local, c’est souvent dans ce type de contexte que la gauche a pris le pouvoir. Elle venait dans plusieurs cas (Argentine, Bolivie, Equateur, Paraguay, Venezuela) – c’est moins vrai dans d’autres comme au Brésil, au Chili ou en Uruguay – « remplacer » la classe politique antérieure et refondre l’ensemble du système politique. Dans ce contexte, son hégémonie pouvait être totale dans le cadre d’élections qu’elle remportait massivement avec de hauts niveaux de participation populaire.

Comme souvent, la victoire de la gauche intervient dans des moments d’intense crise socio-économique. On lui demande alors de la solutionner, souvent dans les pires conditions locales et internationales. Mais c’est là une originalité du cycle du début du siècle. Les victoires de la gauche en Amérique latine sont intervenues dans ce qui allait se révéler être un cycle d’expansion commerciale et économique mondial qui allait être favorable à la région, à l’instar d’autres dites « émergentes »2. Et par conséquent, qui allait également être favorable aux nouveaux gouvernements entrants.

Cette expansion s’était produite pour des raisons exogènes à l’Amérique latine – plutôt liées à l’arrivée de la Chine en 2001 au sein de l’OMC et à son ascension dans le capitalisme mondialisé -. Toutefois, ces dynamiques ne suffisent pas à expliquer mécaniquement les réalisations de ces gouvernements à cette époque. Ces dernières ont pu être possibles car les nouveaux chefs d’État de gauche – je préfère les qualifier de « nationaux-populaires », « post-néolibéraux » ou «progressistes » car « gauche » est une catégorie trop partiellement opérationnelle en Amérique latine et dans leur cas en particulier – développaient un agenda social ambitieux et parfois radical, en s’appuyant sur des bases sociales et militantes puissantes, revendicatives et organisées. Et le financement de cet agenda était rendu possible par l’explosion des exportations de matières premières des pays latino-américains , tirées notamment par la demande exponentielle du marché chinois, mais également par celle des autres émergents (Indiens, Russes, Turcs, Nigérians, etc.) avec lesquels les nouveaux dirigeants de la gauche latino-américaine souhaitaient diversifier leurs alliances économiques et stratégiques face aux États-Unis. Il était aussi rendu possible par le fait que ces gouvernements ne se soumettaient plus, ou moins, aux exigences du FMI et de la Banque mondiale. C’était un mouvement d’ensemble. La fenêtre d’opportunité existait à ce moment-là car la première puissance mondiale était embourbée dans ses guerres au Moyen-Orient, en Afghanistan et contre « le terrorisme global ». Il faut ajouter à cela, pour bien saisir la dynamique de l’époque, qu’il s’est produit une sorte d’alignement des planètes quant aux affinités politiques et personnelles d’une génération inédite de dirigeants d’exception, qui convergeaient sur beaucoup de choses et notamment sur une nécessaire unité et autonomie latino-américaine, principalement vis-à-vis de Washington : Hugo Chávez, Evo Morales, Rafael Correa, Nestor et Cristina Kirchner, Lula qui, tous, par leur histoire, incarnaient une forme d’atypisme politique. Ce cocktail d’ensemble a créé des conditions favorables à ces processus de transformation.

La crise financière internationale de 2008 démarrée aux États-Unis et son onde de choc mondiale ont progressivement mis fin à ce moment. Elle a éteint un à un les moteurs de l’ascension des pays latino-américains. Les gouvernements en place n’avaient pas, par définition, anticipé. Et n’avaient pas de plan B. Peu à peu, la situation économique et sociale s’est dégradée partout. L’usure du pouvoir, le décrochage des administrations avec les bases militantes, parfois les scandales de corruption et l’incapacité à solutionner la crise économique ont favorisé l’affaiblissement des gouvernements en place et le retour de la droite. Cette dernière est revenue aux affaires dans plusieurs pays, parfois démocratiquement, parfois par l’intermédiaire de coups de force, à partir de 2015. Puis est arrivée la pandémie de Covid 19 qui a exacerbé toutes les dynamiques dépressives locales. La région connaît désormais la pire crise économique de toute son histoire tandis que comme le reste du monde, elle doit maintenant faire face aux premières conséquences de la guerre en Ukraine (inflation, crise énergétique et alimentaire, etc.). Aujourd’hui, la droite est de nouveau sanctionnée, elle n’a rien solutionné durant ces années et s’est montrée autoritaire (répression des mouvements sociaux, lawfare contre les dirigeants de la gauche, etc.).

Mais les formes politiques qui surgissent de la détérioration économique, sociale et politique généralisée diffèrent de celles du début du siècle. Les sociétés latino-américaines, sous tension, expérimentent la coexistence de multiples dynamiques discordantes, parfois contradictoires, et non synchroniques qui donnent des trajectoires et des équations électorales difficilement prévisibles et oscillatoires. Il va falloir garder cela en tête. De puissantes dynamiques de « dégagisme » (contre les sortants, quels qu’ils soient, de droite ou de gauche, et les représentants du système), qui peuvent exprimer une volonté de renouvellement des élites politiques, cohabitent avec d’autres dynamiques de désintérêt pour la politique électorale, de dépolitisation (le phénomène de l’abstention devient important dans de nombreux pays, même là où le vote est obligatoire), ainsi que de radicalisation et de polarisation militantes. Dans ce contexte, les champs politiques se fragmentent et les corpus revendicatifs et programmatiques des acteurs se recomposent. À gauche, cela peut prendre la forme de nouvelles synthèses entre ses partis organisés et les revendications portées par les mouvements sociaux et les évolutions sociologiques et éducatives des dernières années (écologie, rejet de « l’extractivisme », droits des minorités, des femmes, des populations indiennes et afro-descendantes, etc.). À droite, cela peut prendre la forme de discours de protection autoritaire – y compris contre les « ennemis de l’intérieur » et les étrangers – et de radicalisations conservatrices (souvent appuyées par des mouvements religieux) face aux nouveaux « désordres » supposément portés par la gauche.

Ainsi, les « nouvelles gauches » – comme les nomme la formule médiatique – latino-américaines arrivent au pouvoir dans des contextes où leurs marges de manœuvre et leurs espaces socio-politiques sont plus réduits et fragiles. Parfois, comme au Chili, au Pérou ou en Colombie, leur victoire doit aussi au fait qu’une partie de la population a voté pour elles moins pour leur projet que pour éliminer une option jugée plus directement menaçante ou aventuriste (José Antonio Kast, Keiko Fujimori ou Rodolfo Hernandez respectivement). Elles ont cristallisé les secteurs de la société attachés à la démocratie mais qui, entre eux, peuvent tout à fait diverger sur ce qu’ils veulent pour l’avenir de la société3.

Au Pérou, Pedro Castillo a accédé au deuxième tour de l’élection présidentielle avec seulement 19 % des suffrages avant de battre sur le fil Keiko Fujimori, sans aucune majorité au Congrès. C’est un phénomène que l’on retrouve au Chili ou en Colombie : la gauche revient au pouvoir sans majorité automatique dans les assemblées. Elle dispose du pouvoir exécutif mais pas du pouvoir législatif, ou l’a eu avant de le perdre, comme en Argentine. Elle doit composer avec d’autres forces, plus modérées, sociale-démocrates ou centristes, pour bâtir des coalitions contingentes lui permettant de gouverner. Ainsi, la fragilité institutionnelle et politique de ces gauches est plus grande que celle de leurs aînées. La gauche peut gagner mais aucune nouvelle hégémonie ne s’impose. Au Chili, en Colombie ou au Pérou, les droites ont été battues, mais elles ne sont pas défaites et disposent de puissantes positions et de relais dans la société.

En Amérique latine, dans un contexte international de crise systémique, la dépolitisation, la polarisation, la fragmentation et la radicalisation constituent des paramètres clés de la situation.

Pour toutes ces raisons, il faut être prudent avec l’emploi de formules – qui ont précisément l’avantage de la formule – du type « nouvelles gauches » ou « vague de gauche ». Par ailleurs, cela empêche de voir que chaque processus a ses singularités, qu’entre l’expérience mexicaine d’Andres Manuel Lopez Obrador, bolivienne de Luis Arce, colombienne de Gustavo Petro, argentine d’Alberto Fernandez, etc. les configurations et les alliances politiques, ainsi que les programmes, ont des points communs mais aussi des différences. Enfin, il faut faire attention aussi car pour certains, employer ces formules permet de développer l’idée qu’il y a des bonnes gauches (les plus modérées) et des mauvaises (les plus radicales) ou d’opposer les processus des années 2000 à ceux actuels. Déjà à l’époque, certains, souvent les mêmes, théorisaient l’existence de deux gauches en Amérique latine. Il faut voir plus loin. Par exemple, sur le plan géopolitique, c’est précisément la mise au banc de Cuba, du Venezuela et du Nicaragua par les États-Unis au Sommet des Amériques de Los Angeles en juin 2022 qui a provoqué la non-participation de nombreux dirigeants latino-américains, la plupart issus de ces processus progressistes. Et ce, même s’ils peuvent avoir leurs divergences avec certains de ces gouvernements. Et tous s’engagent désormais pour un dialogue politique au Venezuela qui induit une normalisation des relations avec le gouvernement de Nicolas Maduro.

Le contexte international est certes différent. Mais d’autre part, la radicalité moindre de cette nouvelle génération de gauche ne s’explique-t-elle pas également par une culture politique différente ? L’ancienne génération était imprégnée de marxisme et d’anti-impérialisme, même dans sa déclinaison la plus modérée. Une telle matrice idéologique semble bien moins présente au sein de la nouvelle…

La génération à qui l’on doit les processus des années 2000 – Chavez, Morales, etc. – a vécu dans sa chair la domination et les ingérences des États-Unis et les dictatures militaires et s’est rebellée contre Washington. Les années 2000, c’est la génération des années 1970 au pouvoir, tandis que les années 2020, c’est la génération des années 2000 à la tête de la recomposition des nouvelles forces de gauche. Les militants des années 2000 ont eu accès à l’université, aux voyages, à internet, à une internationalisation plus grande dans un contexte de montée de nouvelles thématiques revendicatives mondiales (altermondialisme, féminisme, écologie, etc.). Cela amène de bonnes choses : une sensibilité accrue aux nouvelles luttes, aux combats contre les discriminations dans le cadre de sociétés capitalistes, etc. D’un autre côté, ce n’est pas une génération qui s’est construite par rapport à la question du pouvoir d’État, de sa conquête et de sa gestion. Une partie de la culture militante de la nouvelle gauche est même basée sur l’idée que la société peut changer sans prendre le pouvoir. Le multiculturalisme, la promotion de la diversité de la société, la reconnaissance de nouveaux droits individuels et collectifs, l’auto-organisation participent activement de cette culture, plus que le marxisme ou l’anti-impérialisme – qui renvoie pour ce dernier, en Amérique latine, à l’idée que le sous-continent demeure face à une décolonisation inachevée, et en situation subalterne par rapport aux États-Unis.

Certains avancent que la base sociologique de ces nouveaux mouvements de gauche est constituée des groupes sociaux les plus diplômés et de la bourgeoisie intellectuelle urbaine. Il est vrai que l’on peut tout à fait être un militant de gauche radicale et en même temps s’assimiler au mode de vie et à l’imaginaire des Etats-Unis ou de l’Europe ! C’est la signature de l’époque. Il est en tout cas clair que les nouvelles générations militantes n’ont pas connu, et heureusement, les guérillas, la clandestinité, les appareils répressifs des armées, ni le plan Condor…

Vous évoquiez plus haut l’absence de majorité de la gauche au parlement. Est-ce dû à la fragmentation de l’électorat, à la fragmentation des gauches, ou bien à des causes plus institutionnelles ?

C’est une combinaison de tous ces facteurs. On assiste effectivement à une fragmentation de l’électorat : les électeurs – ceux qui continuent de participer aux élections tout du moins – manifestent une défiance généralisée par rapport à la démocratie représentative et aux institutions. L’Amérique latine est la région où l’on trouve le plus haut degré de défiance à l’égard de la démocratie libérale, de la démocratie tout court, et où l’on pense le plus que l’armée et l’église sont les deux institutions auxquelles on peut faire le plus confiance. La poussée de fond est celle d’un dégagisme. L’Amérique latine reste une région qui vit une situation populiste de désaffiliation des masses avec les institutions et les organisations représentatives. C’est dans ce contexte-là que l’on assiste à des phénomènes de polarisation, qui induisent qu’autour des forces traditionnelles issues des vingt dernières années – qu’elles soient progressistes ou bien conservatrices – on observe un nouveau cercle constitué de nouveaux entrants : José Antonio Kast au Chili, de même que Franco Parisi arrivé troisième depuis sa campagne virtuelle aux États-Unis, le bolsonarisme qui n’est pas mort, etc.4 Ces phénomènes peuvent prendre des formes différentes : fragmentation des électorats et des partis, la situation péruvienne étant particulièrement emblématique : douze ou treize partis s’y sont partagés 12/13 % des voix…

Parlons du contexte géopolitique et de l’attitude de l’administration Biden par rapport à l’Amérique latine. Assiste-t-on à un changement par rapport à l’ère Trump, marquée par un impérialisme multiforme et assumé – rappelons que son conseiller John Bolton avait publiquement assumé un retour à la doctrine Monroe ? Ou Joe Biden demeure-t-il le prisonnier de l’électorat de Miami et des lobbies bellicistes ?

Joe Biden appartient à l’aile démocrate qui a affirmé la fin de la doctrine Monroe. John Kerry, à l’époque où Joe Biden était vice-président et que les États-Unis normalisaient leurs relations avec Cuba, avait déclaré que c’en était fini de cette époque. Les faits, malheureusement, ne me permettent pas de constater que la doctrine Monroe est derrière nous. Ce qui caractérise l’administration de Biden sur l’Amérique latine, c’est un certain discours, et une certaine pratique.

Le discours, on le retrouve dans la bouche de la vice-présidente Kamala Harris, qui a déclaré « America is our home » : « l’Amérique est notre maison ». Mais en évoquant l’Amérique, elle pense au Western Hemisphere : ce n’est plus la doctrine Monroe (L’Amérique aux américains) mais l’Amérique est notre maison… ce qui signifie tout de même que le continent reste leur zone d’influence ! Idée confirmée par Joe Biden lui-même lorsqu’il dit que l’Amérique latine n’est plus la back yard (arrière-cour) des États-Unis mais… son front yard (avant-cour) !

Cela étant dit, je pense que les modalités sont différentes, ainsi que les intentions, par rapport à l’ère Trump. Je crois que l’administration Biden aurait aimé que l’Amérique Latine ne constitue pas un sujet, parce qu’elle est confrontée en première urgence à une situation intérieure de fracturation et de décomposition. Joe Biden est happé par les questions de politique intérieure et n’a pas réellement développé de politique spécifique pour l’Amérique latine. Il en résulte une inertie qui comporte le maintien d’une bonne partie de l’héritage Trump (sur Cuba ou le Venezuela par exemple).

Cependant, on voit que les choses commencent à changer avec la guerre en Ukraine. L’administration Biden cherche à sortir du dossier vénézuélien et assoupli certaines mesures prises par Trump contre Cuba. Il faut cependant garder à l’esprit un élément essentiel : certaines questions latino-américaines, pour Joe Biden comme pour tous les présidents américains, sont d’abord des questions de politique intérieure. C’est le cas de la question cubaine. Ce qu’un candidat dit sur Cuba à Miami est déterminant quant aux votes dont il bénéficiera en Floride. Joe Biden imite ses prédécesseurs : il évalue ce qui se dit à Miami, et parle en fonction. Sa politique consiste à trouver une ligne médiane, sans encourager le sénateur républicain radical Marco Rubio – ou le maire de Miami qui avait proposé d’aller bombarder La Havane ! –, ni s’aliéner l’électorat local.

Il faut également garder à l’esprit que les Américains ne souhaitent pas que Cuba s’effondre. Ce n’est absolument pas par amitié pour la révolution castriste : ils ne veulent pas d’un deuxième Haïti, ils ne veulent pas gérer un pays qui s’effondrerait avec des boat-people qui se rueraient par centaines de milliers sur les côtes de la Floride.

La doctrine Harris (our home) vise à créer une adhésion spontanée à un softpower américain. Ainsi, l’administration Biden continue à veiller aux intérêts américains dans la région, en conséquence de quoi il n’y a pas de rupture majeure avec la précédente. Les objectifs demeurent les mêmes : l’endiguement de la Chine, le recul de la Russie, la préservation de l’hégémonie sur l’arrière-cour carribéo-centre-américaine. Sur les questions d’immigration, de narcotrafic et de sécurité, la politique de Biden, dans ses intentions, diverge parfois avec celle de Donald Trump. La réforme migratoire qu’il souhaite est significativement différente : permettre la naturalisation de onze millions de clandestins était une décision courageuse de la part du président. Il s’agit d’une réelle frontière, aux États-Unis, par rapport aux trumpistes – cela signifie qu’à terme onze millions de latino-américains deviendront électeurs.

Deux scrutins majeurs auront eu lieu en 2022 : l’élection présidentielle colombienne – qui a vu la victoire de Gustavo Petro – et l’élection présidentielle brésilienne – qui pourrait conduire Lula à revenir au pouvoir. Gustavo Petro est arrivé largement en tête, ce qui est un événement historique dans un pays aussi dominé par son élite économique, en lien avec les groupes paramilitaires et les États-Unis. Peut-on cependant attendre quoi que ce soit de sa présidence, tant les obstacles sont nombreux ?

À l’instar de Boric, le plus dur pour Petro a commencé suite à son élection ! La Colombie est un pays difficile à gouverner, beaucoup de pouvoirs existent en dehors du pouvoir formel et du gouvernement. L’aspiration qui a porté Petro au pouvoir ne constituera pas nécessairement une force matérielle durable une fois aux affaires concrètes.

Les obstacles qui se dresseront sur sa route seront nombreux et structurels. De prime abord, Petro ne possède pas de majorité au Congrès : il a dû faire alliance avec d’autres forces plus modérées et traditionnelles de la politique colombienne. Autre difficulté pour lui, non des moindres : la Colombie est un pays dans lequel les cartels et les groupes armés détiennent un pouvoir considérable à tous les échelons ; un pays en situation de « post-conflit », dans lequel les accords de paix n’ont été que très peu mis en place. Tout reste à faire avec des secteurs potentiellement revanchards, qui n’accepteront pas que leurs intérêts soient remis frontalement en cause, des forces militaires qui n’ont jamais caché leur hostilité à l’ancien guérillero Gustavo Petro. Ces secteurs forment un État profond au sein de l’État colombien, que Petro aura pour tâche de gérer.

Quid du mouvement social colombien face à ces secteurs élitaires ?

C’est la seule chose sur laquelle Petro doit pouvoir compter. Pour gouverner et impulser les réformes qu’il promet au pays, il devra s’appuyer sur un mouvement populaire ou social, quelle que soit sa nature, actif et mobilisé. Sa légitimité populaire après le vote historique dont il a bénéficié est aujourd’hui son principal atout.

D’autant que ce qu’il propose, par exemple en matière de réforme agraire ou de transformation du modèle économique du pays exige une forme de reprise de pouvoir sur l’aristocratie terrienne, les élites économiques et les multinationales. Le programme qu’il propose en matière économique l’expose à une confrontation avec tous les secteurs élitaires.

Le programme de Petro implique également une confrontation avec les États-Unis. Pensez-vous que sa coalition y est préparée ?

Je risque de vous décevoir. Tout d’abord, gardons à l’esprit que la Colombie c’est un peu l’Israël de l’Amérique du Sud ; c’est le point d’appui des États-Unis dans la région. Avant l’élection de Petro, trois représentants des principaux candidats – dont Francia Marquéz, la candidate vice-présidente à l’époque aux côtés de ce dernier sont allés, comme on se rendait à l’époque auprès de l’Empereur de Rome, exposer leur programme devant le Congrès américain. Cette dernière s’est montrée ferme en toute chose, notamment sur le respect du programme social de Gustavo Petro, et sur sa volonté de revoir la politique anti-drogue du pays en arrêtant de criminaliser les cultivateurs de coca. Mais comme elle l’a dit, la coalition de Petro n’a pas en tête de mener une guerre face à Washington. Et d’ailleurs, les conditions ne sont pas réunies. Marquer des positions plus souveraines oui, probablement, mais se lancer dans une confrontation avec les Etats-Unis, non. Il est improbable que Petro expulse la DEA (Drug Enforcement Administration) ou décide la fin de la présence militaro-sécuritaire des États-Unis sur le territoire colombien56.

L’élection brésilienne sera-t-elle si importante, au vu des rapprochements opérés par Lula avec la droite conservatrice et libérale ? Comment expliquer ce dernier : crainte d’un coup d’État, ingouvernabilité du pays sans alliance avec un secteur de l’oligarchie… ?

Au Brésil, personne ne gagne jamais seul. Le présidentialisme de coalition, qui découle de la Constitution et qui a été pensé comme une garantie de démocratie, vise à empêcher l’hégémonie d’un seul parti.

Les conditions difficiles que j’ai évoquées en amont s’appliquent sans doute davantage au Brésil qu’ailleurs. Lula a raison lorsqu’il affirme – il n’est pas le seul – que le Brésil est dans une pauvreté plus noire encore qu’il y a vingt ans, lorsqu’il a accédé pour la première fois à la présidence du géant latino-américain ; de même, concernant le chômage, c’est la pire situation depuis deux décennies, tandis que l’inflation est à son taux le plus élevé depuis trente ans. Il suffit de lire les rapports de la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes) : pour chaque indicateur, pour chaque problème de la société, la situation est la plus mauvaise depuis vingt à trente ans. Il y a vingt ou trente ans, pourtant, le Brésil sortait de la fameuse décennie perdue.

Dans ces conditions-là, Lula n’a pas le choix. Au vu de la dégradation du pays, il ne gagnera pas seul. La défiance par rapport au PT demeure importante. Il faut garder à l’esprit que la gauche au Brésil est en difficulté, à peine convalescente après l’ouragan politico-médiatico-judiciaire « Lava Jato » : aucun nouveau leadership politique n’a émergé, elle a perdu beaucoup d’appuis, même si elle ne s’est pas effondrée. Bref : la gauche sans Lula n’existe pas au Brésil, en tout cas pour gagner une élection présidentielle. La gauche avec Lula lui permet de tutoyer la victoire, mais l’alliance avec Geraldo Alckmin (centre-droit/droite) à la vice-présidence – ce dernier était l’adversaire malheureux de Lula en 2006 au deuxième tour de la présidentielle – est sans doute nécessaire pour gagner et gouverner avec un minimum de stabilité, au détriment d’un programme de transformation trop ambitieux.

Le point d’accord entre les élites de Sao Paulo que représente Geraldo Alckmin (il en a gouverné l’Etat de nombreuses années) et Lula, c’est le retour à la normale pour le pays. Le projet n’a pas une ambition folle, mais il fait sens : il s’agit d’éliminer Bolsonaro. C’est ce que souhaite désormais, en partie, le business. De son point de vue, il faut que le Brésil se réinsère dans les nouvelles chaînes de valeur de l’économie mondiale sur les thématiques climatiques, alimentaires et énergétiques. Bolsonaro est devenu un problème, il donne une mauvaise image du Brésil pour les investisseurs, il ne rassure plus les marchés, ni désormais les élites de Sao Paulo qui, ne l’oublions pas, s’étaient ralliées à lui en 2018. Ce n’était pas leur candidat de premier choix à l’époque, le premier choix c’était justement Alckmin, balayé sévèrement au premier tour ; mais elles se sont ralliées à Bolsonaro in fine face à Fernando Haddad (PT) – « Plutôt Hitler que le Front populaire », dirait-on en Europe. Comme aucune troisième voie n’a émergé depuis, elles ont trouvé avec Lula un gentleman agreement pragmatique, un deal… Ainsi, je pense qu’il ne faut pas attendre des transformations des structures économiques et sociales au Brésil avec Lula 2022 sur le plan intérieur, mais plutôt une plus grande stabilité politique et des politiques publiques plus soutenues en matière de traitement d’urgence de la grande pauvreté.

De fait, les marges de manœuvre semblent limitées en interne. Au plan géopolitique et diplomatique, peut-on en revanche s’attendre à des changements importants ? Lula a tenu des propos radicaux dans son opposition à l’hégémonie américaine : critique de Zelensky pour son rôle dans le conflit ukrainien, volonté d’instituer une devise alternative au dollar à l’échelle de l’Amérique Latine – dans un contexte où le monde s’oriente justement vers une dédollarisation croissante… Pour tempérer l’ampleur de ces déclarations, rappelons que c’est pourtant le même Lula qui, à la fin des années 2000, avait freiné l’intégration régionale voulue par Hugo Chávez, en limitant notamment les fonds de la Banque du Sud…

Oui, sur le plan régional et international en revanche, le retour de Lula au pouvoir serait plus significatif et aurait un impact plus fort. Il faut d’abord prendre en compte le passif entre Lula et les États-Unis. Ce passif, c’est l’affaire Lava Jato, dont The Intercept, a dévoilé à quel point elle a été appuyée depuis les États-Unis7. Lula en veut à Barack Obama ; il est persuadé que les Américains ont savonné la planche du Parti des travailleurs. Il les compte parmi les responsables de ses près de vingt mois de prison, et de sa victoire manquée en 2018 contre Bolsonaro. Lula, s’il gagne, ne sera pas aligné sur Washington. Il détient des prérogatives présidentielles qui lui permettront d’avoir une autonomie décisionnelle.

L’une des premières choses que propose l’équipe de Lula, c’est une monnaie commune sud-américaine. Il s’agit de reprendre le processus de construction de l’UNASUR (Union des nations sud-américaines) là où il s’était arrêté. Son équipe réactive les débats concernant la nécessité d’une Banque du sud. Ainsi, ceux qui freinaient dans les années 2000 reprennent ces projets à leur compte pour les relancer. La marge de manœuvre dont disposera Lula en interne sera assez limitée, mais pour l’accroître, il aura besoin d’accroître l’autonomie géopolitique du Brésil – ce qui signifie une confrontation avec les États-Unis.

Lula ne compte donc pas montrer « patte blanche » à Washington, mais s’inscrit dans une perspective consistant à mettre les gauches latino-américaines – de Boric à Maduro –, et au-delà tous les pays de la région, autour de la table dans une optique de relance de l’intégration régionale. Il est également probable qu’il relance l’initiative BRICS.

Sur le conflit russo-ukrainien, il a dit au Time le fond de sa pensée lorsqu’il affirmait que Volodymyr Zelensly était aussi responsable que Vladimir Poutine. Certains considèrent que cette déclaration lui en coûtera, mais il cherche à affirmer par là qu’il ne se mettra pas du côté des Occidentaux contre les Russes – il ne fera pas non plus l’inverse, mais cherchera à diversifier ses alliances, comme il l’avait fait à l’époque de ses présidences.

En termes commerciaux, cela signifiera que le Brésil, fort de ce leadership, cherchera à négocier de manière plus âpre avec les Européens, les Chinois et les Russes les accords commerciaux. Et ce, afin de garantir aux Brésiliens un saut rapide en termes de transfert de technologie, pour qu’ils puissent produire eux-mêmes dans des secteurs industriels à haute valeur ajoutée. C’est une perspective qui peut mobiliser une partie non seulement des élites du secteur privé brésilien, mais aussi les secteurs militaires. Ces derniers sont stratégiques pour Lula. S’il gagne, il les retrouvera au pouvoir, dans les administrations, les autorités locales et les entreprises. Jamais les militaires n’ont eu autant de pouvoir politique qu’avec Bolsonaro depuis la fin de la dictature. Comment réagiront ils si Lula est élu ?

Ainsi, Lula cherche à présenter un deal à tous qui permette de préserver les intérêts de chacun et ceux du pays dans un monde toujours plus instable et dangereux.

 

Propos recueillis par LVSL.

 








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Notes :

1 En 1998, Hugo Chávez est élu président du Venezuela. Les années suivantes, une série de leaders de gauche remportent les élections : Lula au Brésil en 2002, Nestor Kirchner en Argentine en 2003, Evo Morales en Bolivie et Rafael Correa en 2006, etc. La presse anglo-saxonne a évoqué une « vague rose » (pink tide) déferlant sur l’Amérique latine.

2 L’Amérique latine a également bénéficié de la hausse du prix des matières premières, qui a boosté l’économie des pays qui les exportaient – jusqu’à leur effondrement au début des années 2010.

3 Au Pérou, la victoire de Pedro Castillo s’explique en partie par le rejet de son antagoniste : Keiko Fujimori est la fille d’Alberto Fujimori (1990-2000), dont les mandatures ont été caractérisées par un haut degré d’autoritarisme, une répression de masse, de nombreux cas d’assassinats politiques et la stérilisation forcée de 300,000 femmes indigènes. Au Chili, Gabriel Boric l’a emporté face à José Antonio Kast au second tour ; celui-ci revendiquait l’héritage de la junte militaire d’Augusto Pinochet (1973-1990).

4 Franco Parisi, candidat à l’élection présidentielle chilienne, a fini troisième, récoltant un grand nombre de voix malgré une campagne délirante, à tonalité libertarienne, depuis les États-Unis.

5 La DEA est l’un des organismes par lesquels les États-Unis, sous le prétexte de la lutte contre le narcotrafic, ont lié l’appareil militaro-policier colombien à leurs forces de sécurité. De la même manière, une présence militaire américaine demeure en Colombie. Ces facteurs mettent en péril l’autonomie de l’appareil d’État colombien.

6 Sur les perspectives de l’élection de Gustavo Petro, lire Christophe Ventura, Colombie : les défis d’une présidence inédite, juillet-août 2022, note de conjoncture réalisée pour le compte de l’Agence française de développement (AFD), https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2022/07/Note_AFD_Colombie_07-2022.pdf

7 L’affaire Lava Jato éclate en 2014 dans la sphère brésilienne. Décrite comme « la plus grande histoire de corruption de l’histoire du pays », elle concerne des pots de vins versés par des multinationales du BTP à des cadres du Parti des Travailleurs brésilien. C’est suite à cette affaire que Lula est condamné à une peine de prison. Les conditions sont ainsi créées pour qu’émerge la figure de Bolsonaro, élu peu de temps après. The Intercept révèle un document établissant que le juge Sergio Moro, responsable de l’emprisonnement de Lula, ne détenait aucune preuve de sa culpabilité dans cette affaire. Ce journal révèle également les liens qui unissent les juges brésiliens au Département d’État américain, qui a poussé accentuer leur hostilité à l’égard de Dilma Rousseff et de Lula.




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