ANALYSES

Amérique latine : la gauche de retour au pouvoir ?

Presse
7 août 2022
Interview de Christophe Ventura - TV5 Monde
Pourquoi l’arrivée au pouvoir de Gustavo Petro est-elle historique ?

C’est en effet la première fois qu’un président de gauche va diriger la Colombie. C’est également le dirigeant le mieux élu de toute l’histoire du pays, avec une participation extrêmement forte [58,1% au second tour]. Cette élection intervient enfin après  vingt ans d’hégémonie de la droite dure, incarnée par l’ancien président Álvaro Uribe et son courant : « l’uribisme ».

Gustavo Petro représente plusieurs aspirations de la société colombienne. D’une part, la paix, réelle et effective, dans un pays qui a été meurtri par soixante ans de conflits armés ayant fait plus de 250 000 morts. D’autre part, il incarne des secteurs plus revendicatifs qui réclament de nouveaux droits pour les populations discriminées.

Les classes populaires, les Afro-descendants et la jeunesse se sont ainsi beaucoup mobilisés ces dernières années dans les mouvements sociaux, en 2019 et en 2021, pour demander plus de justice sociale, de redistribution et de démocratie.

Quel rôle ont joué ces nouveaux mouvements sociaux ?

Ils ont porté des revendications qui ont nourri les programmes des candidats de gauche. Ils ont aussi parfois pu apporter des cadres et des militants de base qui ont permis de faire campagne. Si vous regardez attentivement l’organisation politique de Gustavo Petro, ou celle de Gabriel Boric au Chili, vous trouverez plutôt un alliage entre des partis historiques de la gauche et les nouvelles générations militantes avec leurs revendications économiques mais également écologiques et sociales.

De quelles marges de manœuvre le nouveau président dispose-t-il ?

Gustavo Petro ne disposait pas d’une majorité naturelle au Parlement (Sénat et Chambre des représentants), même si sa coalition était la plus puissante. Il a donc dû négocier, depuis l’élection jusqu’à son investiture, avec des formations de centre et de droite, proches des anciens présidents Ernesto Samper (1994-1998) et Juan Manuel Santos (2010-2018). Leur point d’accord est qu’il faut rendre la paix à la Colombie pour que l’économie fonctionne et que les intérêts économiques soient préservés.

Autour de tout cela, il a réussi à bâtir une majorité assez ample qui va lui permettre de démarrer sereinement son mandat. Ce qui ne veut pas dire que cela va durer.

Assiste-t-on à une nouvelle « vague rose » sur le continent, après celle du début des années 2000 ?

Il est indiscutable que la gauche et le centre-gauche remportent les élections en Amérique latine. Toutefois, le terme de « vague » laisserait entendre une hégémonie de ce camp politique. Or, la gauche arrive dans des situations difficiles. Les droites locales restent quand même très puissantes. Ce que le président brésilien Jaïr Bolsonaro a construit ne va pas disparaître de sitôt, même s’il est battu par Lula.

De plus, les sociétés latino-américaines sont très fragmentées. Les gauches prennent le pouvoir grâce à des coalitions beaucoup plus complexes qu’au début du siècle, parfois associées à des partis de centre et de droite, ce qui limite l’image de vague.

Chaque expérience a sa singularité. Aujourd’hui, vous avez une articulation entre des forces de gauche existantes et des mouvements sociaux récents en Colombie et au Chili. C’est moins vrai en Bolivie, où la gauche au pouvoir s’inscrit dans la lignée d’Evo Morales et au Mexique, où Andrés Manuel López Obrador est un politicien traditionnel.

Quelle est la différence avec leurs prédécesseurs ?

Le contexte est tout d’abord très différent. Au début des années 2000, les systèmes politiques s’effondraient, permettant aux gauches de devenir rapidement hégémoniques. Elles sont littéralement venues se substituer aux partis en place, en Bolivie, au Venezuela ou en Équateur. C’est beaucoup moins le cas actuellement.

L’arrivée de Rafael Correa en Équateur, de Lula au Brésil, a aussi coïncidé avec un cycle d’expansion économique et commerciale, grâce à l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001. Les pays d’Amérique latine ont alors pu exporter beaucoup de matières premières. C’est tout l’inverse aujourd’hui où nous sommes en pleine crise généralisée, notamment liée à la guerre en Ukraine et à la pandémie de Covid-19.

Enfin, le modèle de développement est remis en cause. Par exemple, Gustavo Petro souhaite sortir la Colombie de l’extractivisme et la placer dans la trajectoire prévue par l’Accord de Paris pour lutter contre le changement climatique.

Les mobilisations féministes sont aussi très présentes en 2022.

Les femmes deviennent peu à peu majoritaires en Amérique latine. Depuis vingt ans, elles accèdent de plus en plus à l’enseignement supérieur. De nombreux secteurs de l’économie ont aussi été féminisés. La population féminine sud-américaine est donc très impliquée dans la défense de ses droits individuels et collectifs. Finalement, cela trouve un débouché politique dans les forces de gauches au pouvoir à l’heure actuelle.

Propos recueillis par Arthur Bijotat pour TV5 Monde.
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