ANALYSES

Cours mondial du blé : « Rien ne dit que la baisse de la production ukrainienne sera comblée par les autres pays »

Presse
7 juin 2022
Interview de Sébastien Abis - Libération
La crise alimentaire mondiale actuelle a plusieurs causes. Quelle est la part de responsabilité de la guerre en Ukraine ?

II faut rappeler que la tension sur l’accès aux produits alimentaires existait déjà bien avant l’entrée des chars russes en Ukraine. En février, l’indice des prix de la FAO [qui mesure la variation mensuelle des cours internationaux d’un panier de produits alimentaires de base, ndlr] était déjà historiquement haut. II y a d’abord un contexte mondial de forte croissance démo graphique, de stress hydrique et foncier généralisé et de perturbations climatiques, qui font que la sécurité alimentaire est toujours complexe à construire. Puis, il y a eu l’épisode du Covid-19, qui a paupérisé une partie de la population, notamment dans les pays les plus pauvres, et paralysé les chaînes logistiques, faisant dérailler le système mondial de sécurité alimentaire. L’inflation alimentaire était de 30 % en 2021 !On découvre ça aujourd’hui en Europe, dans nos supermarchés, mais c’était déjà une réalité en Amérique latine ou en Afrique. Depuis trois mois, la guerre en Ukraine et lava gue de sécheresse s’ajoutent aux tensions.

Pourtant, la production mondiale de blé n’a jamais été aussi haute…

C’est vrai, mais trompeur. La production de blé pour 2022 est at tendue à 780 millions de tonnes, un record historique. Environ 200 millions partiront à l’export, soit le quart de la récolte. Mais dans le même temps, la consommation bat aussi son record historique. Elle est de 780 millions de tonnes également. Les besoins s’accroissent et les équilibres entre offre et de mande sont étroits. Surtout, les productions sont hyperlocalisées là où les consommations sont globalisées. Donc oui, en quantité, on a assez de blé. Mais tout juste, et surtout réparti de manière extrêmement in égale sur la planète.
Quand un pays exportateur cesse de l’être – à cause de problèmes climatiques ou de tensions géopolitiques comme actuellement en Ukraine -, le marché mondial devient nerveux et les prix augmentent. Encore plus si des mesures protectionnistes sont prises par des Etats qui anticipent des problèmes à venir. L’Inde, par exemple, a annoncé qu’elle suspendait ses exportations de blé en mai, car elle craint pour sa récolte 2022, frappée par des sécheresses et des désordres météorologiques.

On est donc face à un problème du marché plutôt que de la production ?

Pas seulement. Oui, l’un des drames de cette crise, c’est que le multilatéralisme est en panne. La crise alimentaire de 2007-2009, qui faisait suite à la crise financière, avait dé bouché sur la création du G20. Cette fois, il y a peu de mécanismes de régulations du marché, ou de solidarité, qui se mettent en place. Hormis peut-être l’initiative Food and Agriculture Resilience Mission (Farm), portée par la France dès le mois de mars pour préserver le commerce et éviter des crises de confiance sur les marchés céréaliers, développer des solidarités d’urgence, et insister sur les enjeux de long terme en matière de production agricole durable, de consommation de produits locaux et de lutte contre les pertes et gaspillages.

Va-t-il y avoir un trou dans la production de blé ?

Dix pays produisent 90% du blé de la planète. Or pour la plupart d’entre eux (Inde, Chine, Etats-Unis, France), le contexte climatique est mauvais cette année, à cause des sécheresses. Le marché anticipe donc un déficit dans les volumes et des accidents productifs à cause de la hausse des prix de l’engrais. Pour faire des engrais azotés, il faut du gaz. Or la Russie a un poids considérable, au niveau mondial, dans le secteur des engrais. Leur prix a été multiplié par quatre en un an. Sans engrais de synthèse, les rendements céréaliers s’effondrent. L’agriculture se place toujours dans le temps long. On regarde l’avenir, il y a des effets de décalage, de cas cade, cette crise peut s’étirer sur plusieurs mois. On ne fabrique pas du blé comme on fabrique des smartphones : il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton pour augmenter la production. II n’y a qu’une seule récolte par an, et si elle n’est pas bonne, il faut attendre la sui vante !En juin, nous rentrons sur le marché post-invasion russe. Jus que-là, ce qui se passait sur le marché des céréales avait été pensé à l’hiver. Désormais, on porte le regard vers les récoltes de cet été. En Ukraine, devenu en 2021 le quatrième exportateur mondial (derrière la Russie, les Etats-Unis et le Canada), elles devraient être divisées par deux ou trois à cause de la guerre. Ce manque est préoccupant, car pour l’instant, rien ne dit qu’il sera comblé par d’autres producteurs.

Quels pays seront les plus touchés ?

En Europe, il n’y a pas de dépendance au blé ukrainien ou russe. Mais beaucoup de pays africains, notamment d’Afrique du Nord, gros consommateurs de blé, en ont besoin. L’Ukraine ne peut plus approvisionner ses clients, comme l’Egypte ou le Maroc. La Russie, elle, exporte actuellement des volumes habituels, voire un peu plus importants. C’est d’ailleurs le seul pays qui va faire une récolte record cette année. Bien entendu, Moscou rap pelle que ses céréales iront en priorité à ses « partenaires ».

La Russie exerce-t-elle forme de chantage alimentaire ?

Elle est en train de faire la démonstration, tragique, de l’utilisation non pacifique d’une arme agricole. Quand Poutine est arrivé au pouvoir il y a vingt ans, il a misé sur les hydrocarbures, l’armement… et les cé réales. La Russie est un producteur de céréales historique. La parenthèse soviétique nous l’avait fait oublier, mais la Russie produisait la moitié du blé mondial à la fin du XVIIIe siècle. Les empires ont la mémoire longue. Cette fois, la Russie s’est d’abord attaquée au marché égyptien, puis au Maghreb et au Proche-Orient. Le blé russe est vendu au Liban, en Syrie, en Iran, en Irak. Le Kremlin s’en sert de toute évidence comme d’un levier géopolitique. Depuis le milieu des années2010,la Russie vend aussi du blé en Afrique subsaharienne. Ce n’est pas, traditionnellement, un gros consommateur, mais la consommation de pain, qui va de pair avec l’urbanisation, explose.

Recueilli par Célian Macé pour Libération.
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