ANALYSES

Guerre en Ukraine : les États-Unis s’assoient-ils sur les intérêts de l’Europe ?

Presse
10 mars 2022
Les Etats-Unis ont annoncé mardi 8 mars dans la journée l’interdiction de toute importation de pétrole et de gaz russe dans le cadre du renforcement des sanctions visant Moscou après l’invasion de l’Ukraine. Les européens eux sont plus hostiles à ce projet. Les Etats-Unis ont-ils sciemment agi unilatéralement (avec le soutien du Royaume-Uni) quitte à mettre les européens dans une posture compliquée concernant l’énergie russe ? 

La question des sanctions sur les importations d’énergie semblent diviser les pays occidentaux depuis le début de la crise, compte tenu du niveau de dépendance au pétrole et au gaz en provenance de Russie. Derrière l’unité de façade du monde occidental se cache la réalité de relations très inégales avec Moscou. L’Allemagne est en première ligne des pays qui se mettent en difficulté en renonçant aux importations énergétiques russes. A l’inverse, les Etats-Unis ne sont pas impactés. Difficile dans ces conditions de définir une stratégie commune, et chacun cherche à imposer ses propres vues, elles-mêmes déterminées par ce niveau de dépendance. Parler d’unilatéralisme est excessif, mais on relève très clairement une absence de convergence entre pays occidentaux sur cette question, comme sur d’autres.

Depuis le début du conflit et des sanctions contre la Russie, les Etats-Unis tiennent ils comptent des répercussions sur les européens ? Comment cela se matérialise-t-il ? A quel point leur bras de fer avec la Russie – et la Chine – est-il plus important que les conséquences sur leurs alliés ?

Les Etats-Unis n’écoutent plus leurs alliés européens depuis des années, et ont multiplié les maladresses – pour reprendre le terme utilisé par Joe Biden pour s’excuser de son attitude vis à vis de la France à propos d’Aukus – à leur égard. Avant le début de l’offensive russe, le ton utilisé par Washington, très martial, ne tenait pas compte des perceptions européennes, plus nuancées et surtout plus désireuses de trouver une issue diplomatique. Certes les services de renseignement américains et britanniques étaient dans le vrai, mais ces deux pays n’ont pas suffisamment accompagné l’effort de négociation porté principalement par la France et l’Allemagne. L’agenda de Washington n’est pas le même que celui de L’UE et de ses États membres dans cette crise et si les uns et les autres convergent évidemment sur la condamnation de l’agression russe et le danger pour la sécurité en Europe, les conséquences de ce conflit ne sont pas de même nature. Il est, faut-il le rappeler, moins risqué de soutenir un conflit qui se déroule à des milliers de kilomètres qu’à votre porte. Le président américain est un réaliste, l’intérêt national de son pays est au cœur de sa politique étrangère.

L’Europe est-elle dans la même optique stratégique vis-à-vis des Etats Unis ?

L’Europe parvient dans cette crise à dépasser les dissonances de ses Etats membres et à identifier des objectifs communs. Ce n’était pas une évidence avant le début de cette guerre, mais quand on voit des pays comme le Danemark annoncer leur souhait de participer à la défense européenne, cela semble augurer d’un changement d’attitude et d’implication des Européens pour assurer leur propre sécurité. Cela ne remet pas en cause l’amitié avec les Etats-Unis et moins encore la convergence des valeurs, mais soulève des interrogations quant à l’alliance atlantique comme pierre angulaire de la sécurité en Europe. Les Américains appellent de leurs vœux une Europe plus autonome, c’est ce qui pourrait résulter de cette crise.

La crise ukrainienne va-t-elle être le révélateurs d’intérêts divergents entre les Etats-Unis et l’UE et d’une hiérarchisation des priorités américaines ? 

Cette crise révèle en effet au grand public ces intérêts divergents, et elle les amplifie. Mais ils ne sont pas nouveaux. La fin de la guerre froide a généré une croyance selon laquelle les pays occidentaux seraient soudés en toutes circonstances. La guerre en Irak, la relation avec Israël, la gestion du dossier nucléaire iranien, la présidence Trump, le retrait d’Afghanistan, Aukus… la liste est longue des divergences entre Européens et Américains. Cette crise nous montre que la prophétie de Robert Kagan, « les Américains viennent de Mars et les Européens de Vénus » n’est pas justifiée, mais il est en revanche désormais difficile de nier de fortes différences, pour certaines irréconciliables, dans cette relation transatlantique.

 

Propos recueillis par Atlantico.
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