ANALYSES

Course aux vaccins contre le Covid-19 : quel état des lieux ?

Interview
28 janvier 2021
Le point de vue de Nathalie Ernoult
 


L’arrivée des vaccins contre le Covid-19, tant attendus pour endiguer la pandémie, met en lumière plus que jamais les inégalités entre les États riches, à revenus intermédiaires et à bas revenus. Entraînant certains d’entre eux dans une lutte d’influence pour conclure des accords avec les laissés-pour-compte. Le point sur la situation avec Nathalie Ernoult, chercheuse à l’IRIS, codirectrice de l’Observatoire de la santé mondiale.

Comment expliquer le retard de la France dans la création de vaccins contre le Covid-19 ?

Le choix technique et technologique de faire les recherches sur les plateformes existantes que connait bien Sanofi-Pasteur ne s’est pas avéré payant. Il n’y aura pas de vaccin français a priori avant plusieurs mois, les essais cliniques étant toujours en cours. Celui-ci sera probablement mis à disposition très tardivement en comparaison de ceux développés par d’autres firmes pharmaceutiques.

Ce retard montre que les grosses structures traditionnelles ont du mal à innover. Les premiers entrants sur le marché du Covid-19, à savoir Pfizer-BioNTech et Moderna, sont ceux développés avant tout par des biotechs. De même, le vaccin AstraZeneca a été découvert et mis au point par l’université d’Oxford. On voit ici que ce ne sont pas les géants de l’industrie pharmaceutique qui ont été les innovateurs, même si leur appareil industriel a été utile et utilisé pour produire ces vaccins, d’où certaines associations, comme Pfizer avec BioNTech, Oxford University avec AstraZeneca.

Peut-on parler d’un rapport asymétrique dans l’accès aux vaccins entre les pays occidentaux et le reste du monde ? Avec quelles conséquences ?

Il existe en effet une asymétrie très importante. Pour les deux premiers vaccins arrivés sur le marché, Pfizer-BioNTech et Moderna, entre 90% et 100% de leur production est captée par les pays riches, qui ont été les premiers à passer des accords d’achats à risque avec ces firmes. Ils sont aujourd’hui les premiers servis, ce qui laisse un certain nombre de pays sans une possibilité d’avoir accès en quantité suffisante à ces vaccins à court terme. On espère que les prochains qui arriveront sur le marché permettront à ces pays d’avoir un accès proportionnellement plus important.

Il y a plusieurs niveaux d’asymétrie. Le premier niveau concerne la capacité d’achat des pays riches qui leur a permis de passer des contrats les premiers.

Il y a aussi une asymétrie dans les livraisons, certains pays qui ont passé des accords, notamment grâce au mécanisme international de la Covax, n’ont pas encore accès à leurs doses. La Covax est majoritairement constituée de pays à revenus intermédiaires et à bas revenus, c’est d’autant plus problématique que ces pays sont aujourd’hui affectés. Aujourd’hui si les pays riches et ceux d’Amérique latine sont très affectés par cette crise, l’impact de la pandémie ne cesse d’augmenter sur le continent africain avec des difficultés à avoir accès aux vaccins dans le temps court.

La dernière asymétrie porte sur le niveau d’immunisation de la population. Les pays riches, contrairement aux recommandations de l’OMS dans son cadre d’allocation équitable qui recommande de vacciner 20% de la population, à savoir les groupes prioritaires, visent une vaccination autour de 70% de leur population, ce qui représente un volume important des doses disponibles sur le marché. Les pays à revenus intermédiaires et à bas revenus, quant à eux, devraient au mieux vacciner 2% de leur population d’ici la fin de l’année.

De nombreuses conséquences vont découler de ces asymétries, notamment si on regarde le cas de pays comme l’Afrique du Sud, qui est durement frappé par la pandémie et les variants. La transmission risque de devenir plus importante, ce qui risque de surcharger les hôpitaux. Même s’il s’agit d’un pays à revenu intermédiaire, la capacité d’absorption du nombre de malades se pose de la même manière que dans les pays riches. Il risque d’y avoir un taux de mortalité important, et ils ne pourront malheureusement pas protéger leur propre personnel de santé. Cela peut avoir un impact sur les court et long termes, tel que l’affaiblissement de leur capacité de réponse.

Alors que certains pays, comme la Chine ou la Russie, se lancent dans une lutte d’influence, quels sont les enjeux géopolitiques qui découlent de cette course aux vaccins ? 

Les acteurs traditionnels et la réponse internationale ne répondent pas à la situation de pandémie ni aux besoins des populations dans les différentes zones géographiques. Une course a commencé à voir le jour pour fournir ces pays, avec en tête la Chine, mais aussi la Russie et l’Inde. Face à la pression politique qui est de plus en plus importante dans ces pays et le manque d’efficacité de la Facilité COVAX, les gouvernements se tournent vers les pays ayant des candidats vaccins prometteurs et qui sont de nouveaux entrants, comme c’est le cas pour la Chine et la Russie. L’Inde n’est pas quant à lui un nouvel entrant dans le domaine de la production de vaccin à l’échelle internationale. Ce pays est connu comme la pharmacie des pays en développement et couvre déjà de nombreux besoins en vaccins. Les fabricants indiens ont passé de nombreux accords bilatéraux, mais aussi désaccords dans le cadre de la Covax, avec principalement AstraZeneca et son partenaire indien Serum Institute of India. Globalement, des liens se sont ainsi créés et recréés entre certains États.

De nombreux pays ont ainsi passé avec la Chine ou la Russie des accords à plusieurs niveaux : accord pour la mise en place d’essais cliniques, accords d’achats de doses, partenariats de production de certains vaccins.

Avec ces nouveaux acteurs, le paysage est en train de se modifier peu à peu. On peut aisément imaginer qu’une compétition va s’installer entre eux, notamment entre la Chine et l’Inde.

 
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