ANALYSES

Mexique : quel bilan pour la politique d’AMLO, dix-huit mois après son entrée en fonction ?

Interview
13 juillet 2020
Le point de vue de Christophe Ventura
 


Alors que la pandémie de Covid-19 sévit durement au Mexique, le président Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO) tente de prévenir de l’effondrement économique en renforçant ses partenariats avec les pays nord-américains. Deux ans après son élection, son bilan politique tant interne qu’externe reste mitigé, dans un contexte d’aggravation de la situation économique et humanitaire. Entretien avec Christophe Ventura, directeur de recherche à l’IRIS.

 Quel bilan peut-on dresser, tant au niveau national qu’international, des 18 premiers mois d’AMLO à la présidence du Mexique ?

Il faut tirer ce bilan à partir des ambitieuses priorités que s’était donné AMLO dans le cadre de son projet de transformation globale de la société mexicaine, la « 4e transformation » du pays, fondée sur la perspective de sa modernisation, d’une refondation de l’État, d’un assainissement et d’une reconstruction d’un tissu institutionnel permettant la mise place de politiques sociales en faveur des plus modestes.

Dans cette perspective, les dimensions économiques et sociales, mais aussi la question des politiques du gouvernement vis-à-vis de l’environnement géopolitique immédiat du Mexique (les États-Unis au Nord et l’Amérique latine au Sud) sont à prendre en compte.

Sur les questions économiques et sociales, le bilan est contrarié depuis le premier jour. La situation économique du Mexique est mauvaise depuis la prise de fonction d’AMLO. En 2019, le pays a connu la récession. AMLO a été élu tandis que le Mexique, à l’instar des autres pays latino-américains, connaît ses performances économiques les plus basses depuis une décennie. Comme souvent, un gouvernement progressiste accède au pouvoir d’État quand les conditions économiques sont mauvaises et que la situation sociale et démocratique est détériorée, avec le mandat de solutionner la crise et de transformer la société… Mais cette année, avec la pandémie de Covid-19, c’est une déflagration qui attend AMLO. Le pays va plonger, en 2020, dans une récession historique estimée à -10 ou – 11 %. C’est une adversité à laquelle nul gouvernement – surtout dans un pays si dépendant de l’extérieur, ici les États-Unis, pour son activité – ne peut résister. Certains analystes financiers estiment que l’activité économique du Mexique retrouvera son niveau de 2018 – année de l’élection de AMLO – seulement en 2025.

Cette calamité économique aura des répercussions déterminantes sur le plan social, tandis que les deux principaux problèmes sur ce plan (la pauvreté et les inégalités structurelles) sont plus vifs que jamais. Jusqu’à la crise liée au Covid-19, le président mexicain considérait avoir impulsé un certain nombre de chantiers : lutte contre la corruption avec le développement d’enquêtes permettant d’intervenir dans certains circuits financiers de la criminalité, extension des politiques d’allocation sociale pour les plus pauvres et les retraités, augmentation du salaire minimum, assainissement des pratiques et de la vie politiques.

Toutefois, un point noir le fragilise au bout de ces premiers dix-huit mois de mandat : la sécurité publique. Dans ce domaine, qui faisait partie de ses priorités, le bilan du président Lopez Obrador est très controversé. AMLO souhaitait impulser une nouvelle approche sur les questions de lutte contre la criminalité organisée et, surtout, le narcotrafic. Il avait décidé de retirer cette prérogative aux forces militaires pour la faire revenir dans le giron des forces civiles. En finir avec le traitement militaire de la criminalité organisée, du narcotrafic en particulier (plus de 250 000 morts depuis 2006), et de la sécurité publique en général. En parallèle, sa stratégie consistait à parier sur la mise en place de politiques sociales et d’un système d’aides monétaires devant éloigner la jeunesse pauvre et sans travail de cette criminalité organisée. Mais le tout, sans augmenter les impôts des catégories les plus aisées, sans modifier la structure fiscale mexicaine particulièrement productrice d’inégalités, sans toucher aux intérêts des secteurs économiques et financiers, dont une partie le soutient… précisément en échange de cet engagement à ne pas remettre en cause ces intérêts et son patrimoine. Au-delà de la question sécuritaire en tant que telle et du financement des politiques sociales en temps de pénurie de ressources, ce « pacte » pragmatique entre AMLO (et sa coalition politique) et une partie des élites économiques du pays impose des limites au gouvernement pour agir en faveur de transformations structurelles. De ce « pacte », AMLO attend en retour un engagement des forces économiques et financières mexicaines pour mobiliser des investissements nationaux et internationaux pour le pays. Mais ce « pacte » est aussi un motif de mécontentement pour d’autres secteurs plus à gauche et issus des mouvements sociaux qui l’ont soutenu en 2018. Désormais, des tensions affleurent entre ces secteurs critiques et le gouvernement dont plusieurs choix politiques, économiques et industriels sont remis en cause.

Quoi qu’il en soit, pour l’instant, les politiques mises en œuvre n’ont pas eu les effets escomptés et les financements provenant de la lutte contre la corruption qui devaient permettre de renforcer les ressources publiques et les programmes sociaux n’y suffisent pas. Sur le dossier de la lutte contre le narcotrafic, le gouvernement a dû reculer sur son changement de paradigme. Une garde nationale a bien été créée en 2019 (dans l’esprit, une sorte de gendarmerie nationale) – elle compte aujourd’hui près de 100 000 recrues (contre les 37 000 de l’ancienne police fédérale) -, mais AMLO a finalement dû se résoudre à installer à sa tête un militaire, Luis Rodriguez Bucio. Et ses membres sont majoritairement issus des rangs des forces armées. Enfin, ses actions opérationnelles restent étroitement liées au ministère de la Défense.

Et pendant la mise en place progressive de ce nouveau dispositif sur l’immense territoire mexicain, la situation a empiré sur le plan de la sécurité. Depuis l’accession aux responsabilités d’AMLO, plus de 54 000 personnes ont été tuées au Mexique (près de 35 000 en 2019), soit un rythme de 100 homicides par jour depuis le début de la présidence. On estime qu’environ 60 % de ces crimes seraient directement liés au narcotrafic. Le bilan en la matière est le pire des dernières années.

En réalité, jusqu’à présent, les changements impulsés ont finalement déstructuré le système précédent sans que le nouveau n’ait pu encore apporter ses fruits, une transition inachevée à cette heure, douloureuse, même si le gouvernement demande lui du temps et estime que de premiers résultats se matérialisent (arrestations, saisies financières, de drogues, d’armes, etc.).

Sur le plan géopolitique, en Amérique latine, le Mexique a pris des positions marquantes en se distinguant de la plupart des autres pays sur les grandes crises régionales. En effet, à propos du Venezuela, le choix d’AMLO a été de maintenir une neutralité et de ne pas reconnaître la légitimité présidentielle de Juan Guaido. Il engage son gouvernement dans une action promouvant un dialogue et une solution politiques entre les parties. AMLO s’oppose au changement de régime à Caracas, à l’ingérence extérieure et à l’intervention militaire. Aujourd’hui, le Mexique n’est plus actif dans le groupe de Lima, la coalition de pays formée contre les autorités de Caracas. Et l’avis du Mexique, même minoritaire, pèse de tout son poids dans la politique régionale. Le Mexique s’est aussi distingué par sa position dans la crise politique en Bolivie, après la controverse électorale – aujourd’hui elle-même vivement controversée par plusieurs enquêtes qui remettent en cause les accusations qui ont précipité le départ d’Evo Morales et le rôle de l’Organisation des États américains (OEA) dans ce processus – qui a abouti à l’exil de l’ancien président indien. Le Mexique appuie Evo Morales, l’a même accueilli et lui a donné des moyens de continuer à se protéger et à agir. Et aujourd’hui, Lopez Obrador se positionne de manière ferme contre le gouvernement non élu bolivien. Le souhait du président était également de relancer l’intégration régionale, par le biais d’une présidence ambitieuse – depuis début 2020 – de la Communauté des États latino-américains et caribéens (CELAC). Malheureusement, tout cela a connu un coup d’arrêt sec avec la pandémie de Covid-19. Par conséquent, rien de très concret n’a pu voir le jour.

Le Mexique est le cinquième pays dénombrant le plus de morts dus au Covid-19 dans le monde. Qu’en est-il de sa situation économique et sanitaire ?

C’est une situation catastrophique qui attend le Mexique. Plus de la moitié des Mexicains travaille dans le secteur informel avec des revenus constitués au jour le jour, sans aucun système de protection universelle des risques. Ce sont les personnes les plus vulnérables face au Covid-19 sur le plan sanitaire, mais aussi économique. L’arrêt de l’activité signifie pour eux celui, brutal, de toutes formes de revenu, avec tout ce que cela induit. En deux mois – avril et mai derniers -, plus de douze millions de postes de travail ont été détruits au Mexique pour une population de près de 127 millions d’habitants – et une population active de près de soixante millions de personnes avant ce choc phénoménal.

En réalité, l’action d’AMLO, comme celle de tous les chefs d’État dans le monde, va être totalement bouleversée par la pandémie de Covid-19. Comme ailleurs, mais de manière particulièrement brutale ici, cette pandémie va littéralement projeter le Mexique en terre inconnue, notamment sur les plans économique, social et géopolitique. D’ores et déjà, AMLO doit faire face à une érosion inédite de sa popularité jusque-là très haute malgré les difficultés et les limites de ses politiques. Sa gestion de la première phase de la pandémie a été jugée par beaucoup mauvaise et trop lente. On lui reproche aussi d’avoir entamé un déconfinement partiel trop rapidement (1er juin) pour tenter d’enrayer l’effondrement de l’économie et la destruction de l’activité informelle de millions de personnes.

Les promesses de la « 4e transformation » se faisaient attendre. Elles risquent de s’éloigner toujours plus dans les temps à venir. En effet, le Covid-19, ici comme ailleurs, va venir exacerber et radicaliser tous les problèmes structurels de la société. Ainsi, nous savons désormais que le Mexique va être l’un des pays les plus touchés par les conséquences économiques et sociales de la pandémie, en Amérique latine, mais aussi, par exemple, au sein des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dont il est membre. Pauvreté et inégalités vont atteindre des niveaux insoutenables. Selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepal), la première va toucher plus de 50 % de la population en 2020 (contre un gros tiers en ce qui concerne la région en moyenne) et près de 20 % de ces personnes seront en état d’extrême-pauvreté (sans revenus suffisants pour manger chaque jour).

C’est bien dans la gestion de ce péril qui vient que pourront être observées les capacités de survie politique d’AMLO tandis que les élections législatives, de gouverneurs d’État et locales (sorte d’élections de mi-mandat) – jusque-là promises au parti présidentiel (Morena) – se profilent en juin 2021. Et c’est également dans ce contexte qu’il faut comprendre le sens de sa visite à Donald Trump.

Effectivement, le 8 juillet, AMLO a rencontré Donald Trump pour célébrer l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange entre les États-Unis, le Mexique et le Canada. Qualifié de « capitulation » par l’opposition, quels avantages tire le Mexique de cet accord ? Qu’en est-il des ambitions diplomatiques mexicaines et de sa relation avec les États-Unis ?

Il est important de réinscrire cet évènement dans le cadre de la relation entre le Mexique et les États-Unis, et d’autant plus dans le contexte pandémique de Covid-19. Le Mexique dépend largement, sur le plan économique, de son voisin nord-américain, puisqu’il y exporte plus de 85 % de ce qu’il produit. Toute forme de dégradation des relations avec les États-Unis coûte très cher au Mexique. Jusqu’à présent, la politique de Donald Trump vis-à-vis du Mexique a été très répressive. On se souvient des insultes contre les Mexicains, du mur, des menaces de rehaussement des droits de douane sur les importations mexicaines.

Andres Manuel Lopez Obrador se situe dans un rapport de force où il est le faible et Trump le fort. Le Mexique connaît les tendances et les appétences protectionnistes unilatérales de son voisin américain. Dans le contexte actuel, et surtout dans celui qui arrive à grands pas, AMLO veut tout faire pour éviter que Donald Trump ne choisisse de refermer les vannes et de réduire les importations en provenance du Mexique. L’entrée en vigueur de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) le 1er juillet 2020 fournissait l’occasion parfaite. Cet accord devient vital pour le Mexique dans cette période de pandémie et d’effondrement de l’économie mondiale. S’assurer de sa mise en œuvre, c’est sécuriser l’insertion et l’activité économiques du Mexique.  En effet, cet accord renforce encore plus le périmètre nord-américain de l’activité mexicaine. À titre d’exemple, dans le secteur de l’industrie automobile des trois pays signataires – fondamental, avec le pétrole, pour l’économie mexicaine – l’accord prévoit que 75 % des pièces utilisées seront réalisées dans l’un de ces trois pays, contre 62 % jusqu’alors. Cela induit, pour le Mexique, la possibilité d’accueillir plus d’investisseurs américains et d’entreprises américaines sur son territoire.

Les enjeux sont vitaux à court terme même si, dans le même temps, ils enferment le Mexique dans un système et un modèle rejetés théoriquement par AMLO. Pour lui, il s’agit aujourd’hui, en période de crise exceptionnelle qui ne faisait a priori pas partie du plan de route de son sextennat, de sécuriser la fluidité des échanges de marchandises, mais aussi financiers et d’investissements entre les États-Unis et le Mexique dans les mois qui viennent. Lopez Obrador doit considérer qu’il n’a pas le choix, qu’il doit s’appuyer sur les circuits économiques vitaux du pays dans la perspective d’un effondrement de l’économie mondiale à venir. Le communiqué commun publié à la fin de la rencontre entre Donald Trump et AMLO n’évoque rien d’autre que l’importance de faire vivre et d’honorer les termes et les objectifs du traité commercial. AMLO a donc dû passer outre les insultes et les manifestations racistes du président américain sur les Mexicains, et faire fi de sa propre opinion à propos de Donald Trump et de sa politique migratoire, suprémaciste, etc. AMLO a dû symboliquement apporter son soutien à Donald Trump dans l’optique de la présidentielle américaine de novembre où les voix des Latinos (36 millions de Mexicains ou de personnes d’ascendance mexicaine vivent aux États-Unis) vont compter. Et ce, au nom de l’urgence et de la « raison d’État économique ».

Fait-il le bon choix ? Sera-t-il payé en retour ?

 

Propos recueillis par Agathe Lacour-Veyranne
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