ANALYSES

Mali : pourquoi une résurgence des mouvements de contestation ?

Interview
3 juillet 2020
Le point de vue de Caroline Roussy


Crise sociale, crise sécuritaire, crise dans l’enseignement, corruption… les germes de la discorde sont nombreux au Mali. Cette crise multidimensionnelle donne lieu à des mouvements populaires de plus en plus importants, la foule réclamant la démission du président Ibrahim Boubacar Keïta et de son gouvernement. Le point sur la situation malienne avec Caroline Roussy, chercheuse à l’IRIS, en charge du Programme Afrique/s.

Une nouvelle crise s’amplifie au Mali, donnant lieu à des mouvements populaires, principalement en opposition au président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK). Quelles sont les raisons de la colère ?

La crise n’est pas tout à fait nouvelle et les germes de la discorde sont semés depuis longtemps.  C’est plutôt à un palimpseste de crises ou à une crise multidimensionnelle – selon le terme usité – à laquelle on assiste : crise sociale, crise sécuritaire, crise dans l’enseignement (grève des enseignants depuis sept mois réclamant des hausses de salaire), affaires de corruption… qui toutes, à des degrés divers, ressurgissent sur le politique, interrogent le système de gouvernance et subséquemment le chef suprême, à savoir le président Ibrahim Boubacar Keita (IBK).

On observe une coagulation de ces mécontentements, qui se sont cristallisés suite aux élections législatives des 13 et 19 avril derniers. Ce scrutin est, en effet, entaché à plus d’un titre. D’une part, le leader de l’opposition historique d’IBK, Soumaila Cissé, a été kidnappé durant sa campagne le 25 mars ; d’autre part, de sérieux soupçons de fraudes pèsent sur les résultats. Comme le rapporte, l’écrivain, Serge Daniel qui le tient de la bouche de l’Imam Mahmoud Dicko : « On a connu les blanchiments d’argent, maintenant on assiste à des blanchiments de voix »[1]. Entre tripatouillages et achats de voix, tout est dit. Sur 147, le parti du président a gagné 51 sièges, ce qui ne lui permet pas a priori de dégager de majorité sauf à considérer l’éclatement du paysage politique malien. 22 listes environ s’étaient présentées, et chacune a obtenu a minima un siège. Quoi qu’il en soit, ces résultats, avalisés par la Cour constitutionnelle, ont achevé de dissoudre les liens de confiance entre la population, le Président et l’intégrité des Institutions maliennes.

Dans ce contexte, trois mouvements, dont le CMAS, ont appelé à une manifestation le 5 juin, qui depuis est incarnée par l’imam Mahmoud Dicko. Son magistère d’influence étrenné depuis plusieurs décennies au Mali lui vaut de rassembler sur son nom et celui du M5-RPF – mouvement du juin – Rassemblement des Forces patriotiques – une foule hétéroclite et de plus en plus nombreuse de manifestants, au-delà du périmètre de la capitale bamakoise, comme on a pu l’observer le 19 juin dernier.

Au cours de ces deux épisodes, la démission d’IBK et de son gouvernement a clairement été requise par la foule. Le 19 juin, des émissaires ont été envoyés porter au président, reclus dans son palais de Koulouba, une lettre de démission à parapher. Les quelques émissaires désignés, parce que le mot d’ordre n’était pas de marcher sur le palais, n’ont jamais pu parcourir les quelques kilomètres séparant la place de l’Indépendance, où les manifestants étaient massés, du palais dûment gardé par les forces de l’ordre.

Assez habilement, ce qui toutefois peut prêter à confusion, l’imam n’aurait pas de lui-même souhaité la démission du président. Rappelons qu’il a soutenu IBK lors de sa campagne présidentielle en 2013 et n’a pas pris de position lors du scrutin en 2018 ; les relations entre les deux hommes sont plutôt complexes. Le 11 juin, dans un entretien accordé à RFI, l’imam a affirmé vouloir privilégier la voie du dialogue : « Je veux que le président écoute son peuple. Il reste encore le président. Je le redis encore qu’il doit écouter le peuple ». La dissonance crée un rapport de force favorable à l’imam endossant un rôle de pacificateur, tout en étant l’incarnation de la démission du président. Côté présidentiel, IBK semble entendre, mais il n’écoute pas. De manière assez sibylline, donnant l’impression d’un pilotage à vue, il a assuré concernant les accusations portées à l’encontre de la Cour constitutionnelle qu’« elle a donné le meilleur d’elle-même », reconnaissant toutefois que « l’interrogation [était] permise ». Il a promis, dans une allocution en date du 17 juin, de revaloriser le salaire des enseignants, et a ouvert la voie à une sortie de crise en proposant un gouvernement d’union nationale. Une proposition retoquée par la suite.

Afin de rééquilibrer le rapport de forces dans la rue, la coalition Convergence des forces républicaines (CFR) qui le soutient s’est à deux reprises engagée dans des appels à manifestation pour offrir, par le nombre, le contrepoids au M5. Sans succès. Les manifestations censées redonner du lustre au président ont achoppé sur son incapacité à mobiliser.

Les négociations avec l’intermédiation de représentants de la communauté internationale (UA, CEDEAO, MINUSMA) sont attendues. Sans solutions satisfaisantes, un nouvel appel à manifestation pour le samedi 4 juillet a été lancé.

Qui est l’imam Dicko ? Quel est son itinéraire ?

Après des études en Mauritanie, l’imam a poursuivi des études en Arabie saoudite, où il a tutoyé le wahhabisme. Cette proximité avec un islam rigoriste le classe volontiers, par les Occidentaux, dans le camp des islamistes ; une étiquette qu’il récuse, comme le rapporte Serge Daniel, auprès duquel il s’est confié. Se revendiquant comme issu d’une culture musulmane hybride, il rappelle sa proximité avec le chérif de Nioro, tidiane (d’obédience sunnite), tout comme sa capacité à avoir eu des échanges avec des représentants de la religion catholique, lorsqu’il exerçait ses fonctions de Président du Haut conseil islamique du Mali (2008-2019). L’ancien Premier ministre, Moussa Mara, rapporte à son sujet : « L’imam Dicko semble beaucoup plus complexe qu’on veuille le dire. C’est un imam dont le discours est souvent radical, mais en même temps c’est un imam qui a dit à plusieurs reprises qu’il est conscient de la laïcité de notre société et qu’il n’a pas de problème avec une coexistence de plusieurs confessions comme notre pays en a l’habitude ; quand il dirigeait le Haut conseil, il a travaillé régulièrement avec les leaders d’autres confessions religieuses »[2].

Considéré par ses concitoyens comme un conservateur garant d’un ordre moral, avec l’appel du 5 juin 2020, l’imam n’en est pas à son coup d’essai dans le champ politique malien. En 2009, il a réuni des centaines de milliers de Maliens contre la réforme du code de la famille – qui introduisait entre autres des droits aux femmes. Il eut raison du gouvernement qui abrogea cette réforme, tout comme en 2018, lorsqu’il appela à manifester contre l’introduction dans les manuels scolaires des questions d’éducation sexuelle, entraînant, d’un même allant, la démission du Premier ministre de l’époque, Soumeylou Boubèye Maïga.

Toutefois, certaines de ces déclarations passées continuent d’interroger son positionnement. Après l’attentat du Radisson Blu de Bamako, il déclara sur VOA : « Les terroristes nous ont été envoyés par Dieu pour nous punir de la promotion de l’homosexualité, importée d’Occident et qui prospère dans notre société ». Une phrase qui ne lasse de poser des questions sur sa proximité avec les djihadistes. Interrogé sur ce point, Serge Daniel reconnaît qu’il devrait expliciter clairement sa position, même si force est de constater que l’imam ne recoure pas à une rhétorique de la violence, pas plus que des débordements ne sont à observer.

Quelles voies de solution pour une sortie de crise ? Que peut-on attendre des différentes organisations internationales (MINUSMA, UA, CEDEAO) ?

Les voies de solution de sortie de crise ont été mises sur la table : démission totale ou partielle des députés, démission de la Cour constitutionnelle, démission du gouvernement et constitution d’un gouvernement d’union nationale. Toutes ces propositions restent difficiles à mettre en place. Conformément à la Constitution, la dissolution d’une partie ou de la totalité de l’Assemblée nationale ne peut être autorisée que sur décret présidentiel. Or, sa légitimité est contestée, et sa démission est perçue comme un préalable à toute négociation… Enfin, sur quels critères mettre en place un gouvernement d’union nationale ? Quelles modalités pratiques de désignation des nouveaux membres ? Quelle représentativité ? Si certains entrevoient un gouvernement de transition à l’échéance 2023, des questions légitimes se posent : quelle feuille de route tandis que dans cette séquence il n’y a pas de confrontations de projets politiques. Un gouvernement d’union nationale pour faire quoi ? Quels en seraient les axes prioritaires ? Rappelons que des proches de l’imam Dicko ont été engagés dans des gouvernements antérieurs.

Si, à ce stade, les négociations ne sont pas bloquées, une clarification entre les deux camps s’impose, au risque d’une radicalisation des positions. Si Serge Daniel, tout comme Moussa Mara, n’entrevoient pas de débordements et restent confiants, l’hypothèse d’un scénario pessimiste reste à envisager. Comme l’écrit Paul Claudel, « le pire n’est jamais certain ». Des représentants de la MINUSMA, de l’UA et de la CEDEAO sont engagés dans un processus d’intermédiation. Des représentants de la CEDEAO sont attendus cette semaine à Bamako. Ce sera à eux d’obtenir des concessions de part et d’autre.

Est-ce que la France joue ou peut jouer un rôle dans cette crise ?

Il fait peu de doutes, au regard de l’investissement militaire – passé au sommet de Pau de février 2020 de 4 600 hommes à 5 100 hommes – et financier, de son engagement pour prolonger le mandat de la MINUSMA, ou même la présence des pays de l’Union européenne dans la task force Takuba, que la France trouve un intérêt dans le maintien d’une architecture institutionnelle partenaire. De ce fait, elle déploie des efforts diplomatiques, en coulisses, pour trouver une issue à cette crise.

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[1] Entretien avec l’écrivain Serge Daniel le 24 juin 2020

[2] Entretien avec l’ancien Premier ministre, Moussa Mara, le 24 juin
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