ANALYSES

Stratégie industrielle européenne : sortir de la logique du plan d’action

Tribune
19 mars 2020
 


Il est peu de dire que la nouvelle stratégie industrielle de l’Union européenne était attendue. Alors que l’industrie européenne est confrontée à un monde de plus en plus incertain, où les logiques géopolitiques et économiques s’entremêlent, elle va devoir faire face à une nouvelle crise économique dont seule l’ampleur est en question. Par ailleurs, la transformation de son tissu productif est la seule façon viable d’accomplir la transition digitale et écologique de l’Europe tout en assurant sa prospérité. Pourtant, le document présenté la semaine dernière par la Commission est une déception à plusieurs égards. Tout n’est pas mauvais, bien sûr, dans cette communication dont il faut saluer, par exemple, les ouvertures qu’elle continue à faire sur les approches sectorielles. Mais, trop encore prisonnière de la logique de plan d’action en faveur de la compétitivité industrielle, la Commission produit une communication qui n’est ni vraiment stratégique ni véritablement européenne.

Tout d’abord, cette communication échoue à faire véritablement stratégie, car elle ne tisse pas de lien entre une ambition et une réalité. L’ambition n’est définie que de manière superficielle (réussir la double transition numérique et écologique) et les problèmes ne sont pas véritablement posés. Ni le recul de la production industrielle depuis plusieurs mois ni l’effritement de la compétitivité internationale ni les rivalités entre Européens qui favorisent nos concurrents ne sont abordés. De même, alors que la nouvelle Commission se targue d’être géopolitique, les tensions géopolitiques et notamment la tendance croissante de plusieurs États à lier questions commerciales et sécuritaires ne sont traitées que de manière superficielle. Pourtant, la mutation de la globalisation et de sa régulation est l’un des vecteurs les plus puissants de la transformation déjà à l’œuvre des chaines de valeur industrielles.

La double transition ne sera pas sans provoquer des tensions avec certains de nos voisins et partenaires. On le voit aujourd’hui sur la question des infrastructures de réseau 5G où l’Europe peine à exister entre Chine et États-Unis. Mais la transformation écologique de notre système de production ne se fera pas sans heurts notamment vis-à-vis de nos partenaires commerciaux. L’exemplarité européenne ne suffira pas face aux realpolitik américaines ou chinoises.

La polarisation industrielle, angle mort de l’UE

Cette stratégie n’est pas véritablement européenne dans la mesure où elle échoue à poser le problème de la polarisation industrielle au sein du Marché intérieur entre un centre hyper industrialisé et une périphérie désindustrialisée. Or, celle-ci est un problème fondamental, car il explique les déséquilibres au sein de la zone euro, mais également les antagonismes entre intérêts nationaux. Une stratégie industrielle qui ne viserait pas à réduire ces déséquilibres et rivalités est vouée à l’échec. En délaissant les champions européens au profit des alliances industrielles, la Commission laisse la porte ouverte à une telle approche. Beaucoup reste cependant à faire dans l’élaboration d’une économie politique européenne en la matière.

Par ailleurs, la gouvernance actuelle de l’UE sur les questions européennes ne permet pas de traiter de manière adéquate les questions industrielles. Aucune stratégie ne pourra réussir si elle n’est pas portée par l’ensemble des acteurs publics et privés concernés. La nouvelle Communication ouvre la porte à une gouvernance partenariale, mais témoigne dans le même temps d’une conception étroite de celle-ci. Cette gouvernance ne saurait être limitée à la seule mise en œuvre et doit commencer dès l’élaboration de la stratégie industrielle et même dès la phase de diagnostic.

Actons donc que cette communication n’est pas la stratégie industrielle tant attendue, mais la contribution de la Commission à un débat que les Européens doivent avoir au plus haut niveau, et ce, sans s’arrêter aux considérations étroites de bases juridiques qui contribuent à fausser le débat. Il faudrait désormais que le Conseil européen et le Parlement reprennent l’initiative pour animer ce débat et répondre à la contribution de la Commission. Pas évident à un moment où la lutte contre la pandémie de Covid-19 catalyse toutes les énergies et va rebattre durablement les cartes de la politique européenne. Pas évident donc, mais nécessaire pour l’avenir de l’Europe et de son projet de prospérité partagée.
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