ANALYSES

Entre la France et la Russie, « nous sommes au plus bas » mais « les ponts ne sont pas coupés »

Presse
5 avril 2024
Interview de Jean de Gliniasty - France 24
 Au regard des échanges récents entre les ministres français et russe de la Défense, des comptes-rendus divergents de la discussion, et de la réaction d’Emmanuel Macron évoquant des « commentaires baroques et menaçants » de la Russie, peut-on dire que Paris et Moscou se livrent une guerre des mots tout en maintenant le dialogue ?

Les Russes ont été affectés par le fait que la France prenne la tête de la ‘position dure’ sur la guerre en Ukraine, et que le président Macron n’ait pas exclu la possibilité d’envoi de troupes au sol. S’est ainsi exacerbée une campagne contre la France qui avait commencé auparavant. Le durcissement de la position française avait ‘accompagné’ les succès de l’armée russe. Il y a une sorte de parallélisme à mesure que croissait le danger pour l’Ukraine.

La France est particulièrement ciblée parce qu’en dehors des ennemis traditionnels de la Russie que sont la Pologne ou les États baltes, elle avait tenu des propos et adopté des positions plus conciliantes – le président Macron avait notamment dit qu’il ne fallait pas « humilier la Russie » au moment où celle-ci risquait de s’effondrer. Maintenant que la Russie a l’avantage en termes de munition, de matériel et d’hommes, le chef de l’État français a pris une position plus opposée à la Russie, ce qui vaut à la France d’être ciblée par la propagande russe.

Un dialogue subsiste-t-il entre Paris et Moscou ? Si oui, comment le qualifier ?

Depuis l’effondrement de l’Union soviétique [en 1991, NDLR] et même avant, je pense que nous sommes au plus bas. Actuellement, le dialogue diplomatique commence juste à reprendre. Cela faisait presque deux ans qu’il n’y en avait pas eu. Je pense que le président de la République a estimé qu’il était bon de prendre la tête de la gestion du conflit ukrainien pour les Européens, ce qu’il essaie de faire. Mais pour cela, il faut marcher sur deux jambes. Il faut d’une part dissuader, et donc partir d’une position de force. Et d’autre part, négocier, donc parler. Et là, on a l’ouverture d’un nouveau volet.

Les Russes ont accepté de prendre le coup de téléphone et de parler, ce qui est important. Mais nous sommes manifestement dans une position d’hostilité. Ils ont utilisé cet appel téléphonique pour leur propre propagande. Et après l’attentat du Crocus City Hall, celle-ci consiste à dire que ce sont les Ukrainiens qui sont les commanditaires. Et comme l’Ukraine n’existe pas en tant que nation ou État constitué dans l’esprit des Russes, ce sont nécessairement les Occidentaux qui se trouvent derrière. Nous sommes donc pour l’instant dans deux tendances qui s’opposent.

Surtout que le coup de téléphone de mercredi entre les deux ministres avait pour sujet le contre-terrorisme…

Dans ce cas de figure, lorsqu’il n’y a pas beaucoup d’accords, on n’aime pas rendre compte, donc il n’y a pas de communiqué commun. Chacun fait son communiqué comme il l’entend. Les Russes ont fait cette propagande avec ces propos malheureux sur une éventuelle participation française à l’attentat (du 22 mars, NDLR) qui a suscité cette réaction forte du président français. Et les Français ont fait un communiqué qui contredit les assertions russes disant qu’ils avaient évoqué l’Ukraine – la France ne voulait pas être accusée de traiter de l’Ukraine dans le dos des Ukrainiens. Chacun dit ce qu’il faut dans son propre communiqué

Mais il est absolument exclu que la France, qui a souffert elle-même, au Bataclan et ailleurs, du même type d’action terroriste, participe à ce genre de choses en Russie. C’est une insinuation inacceptable, même s’il faut préciser qu’il ne s’agit pas d’une accusation.

Concernant la présence diplomatique, les relations franco-russes restent-elles au même niveau qu’avant la guerre ?

Elles sont à un niveau beaucoup moins élevé. Le personnel de l’ambassade française en Russie a été réduit, la plupart des entreprises françaises ont quitté le territoire russe, les liens sont réduits au minimum… Il y a cependant un maintien des relations diplomatiques ainsi que des relations culturelles, puisque les Russes n’ont pas fermé les centres culturels français en Russie, un conseiller culturel a d’ailleurs récemment été nommé. Les ponts ne sont donc pas coupés : le dialogue politique a repris, la présence diplomatique a été maintenue, tout comme les liens culturels, bien qu’ébréchés par la crise.

Les relations sont tendues et ces tensions ont pour principale cause la guerre en Ukraine fomentée par le président Poutine. Le choc est d’autant plus fort que les relations franco-russes étaient à un très haut niveau avant la guerre. Nous étions le premier investisseur en Russie, on se voyait régulièrement, le président Poutine a été reçu par Emmanuel Macron au fort de Brégançon et à Versailles, le président Macron a été accueilli par Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg… On partait d’assez haut, et la guerre en Ukraine nous a fait descendre à un niveau qui n’avait jamais été atteint par le passé. Je pense que c’est pire que du temps de l’Union soviétique, car à l’époque, les règles du jeu étaient acceptées.

Il y a néanmoins, toujours, un fond de diplomatie française qui consiste à dire qu’il faut parler à la Russie et arriver à des solutions négociées. Mais pour l’instant, nous sommes dans une phase où les Russes pensent qu’ils vont encore marquer des points en Ukraine. Et cette approche conduit la France à essayer d’être en position de force pour la future négociation.

Propos recueillis par Elie SAIKALI pour France 24.
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