ANALYSES

Une Amérique latine recentrée par l’Argentine ?

Tribune
16 octobre 2019


Les élections des 20 et 27 octobre 2019 en Argentine, Bolivie, Uruguay (présidentielles) et Colombie (locales et régionales) ont une portée régionale, qui va bien au-delà d’enjeux électoraux localisés.

Les alternances éventuelles comme la continuité des équipes sortantes, peuvent en effet créer de nouveaux équilibres en Amérique du sud, voire au-delà. La seule certitude à la mi-octobre, compte-tenu du résultat des primaires et des sondages publiés, est celle d’un changement prévisible en Argentine.

L’Argentine, du fait de son poids diplomatique et démographique régional, de son appartenance au G20, indépendamment d’alternances possibles aux sommets de deux États plus modestes, la Bolivie et l’Uruguay, aura une incidence certaine. Quelle sera la portée de cette onde électorale en Amérique du Sud ? Les analystes partisans et les gourous des simplifications tentent de ressusciter la théorie des cycles. Après le cycle progressiste et celui des droites, l’heure serait au retour des nationalismes de gauche. Les uns s’en réjouissent. Les autres annoncent des lendemains tragiques.

La victoire prévisible du péroniste, variante Kirchner, Alberto Fernandez, en numéro 1 associé à Cristina Fernandez en vice-présidente, ouvre en effet la voie à un révisionnisme tous azimuts. Le sortant, Mauricio Macri, favori des élites financières et économiques, locales, régionales et internationales, est sur le départ. Une majorité d’électeurs ne lui pardonne pas son échec sur un terrain qui était a priori le sien, l’économie. Chef d’entreprise heureux, Mauricio Macri n’a pas su remettre son pays sur le chemin d’une croissance durable, pérenne et sociale. Le pays est en croissance négative, surendetté, pris dans une spirale inflationniste, et a fabriqué de nouveaux pauvres. Sa diplomatie, compatible avec les desiderata du FMI, alignée sur les États-Unis, et les pays latino-américains conservateurs et ultralibéraux membres du Groupe de Lima, est elle aussi contestée.

Quel sera le périmètre du changement en politique extérieure ? Les amis de Cristina Kirchner, ont rappelé les ambitions d’hier. L’Institut Patria, laboratoire d’idées kirchnériste, a opportunément publié les grands discours de politique étrangère de l’ex-présidente Cristina Kirchner, centrés sur la valorisation du peuple latino-américain et la nécessité de l’Union entre ses composantes nationales. Les députés kirchnéristes ont bloqué au Parlasur (Parlement des pays d’Amérique du Sud) un vote de soutien au rapport d’information sur les droits de l’homme au Venezuela de Michelle Bachelet, Haut-Commissaire des Nations unies pour les droits humains.

Alberto Fernandez, qui mène quasiment seul la campagne, a une conception, plus nuancée du changement. Selon les propos filtrés par son entourage, sa diplomatie est qualifiée, « d’alternative régionale de centre ». En clair, il s’agit d’abord de rendre des couleurs au Mercosur (Marché Commun du cône sud, Argentine-Brésil, Paraguay-Uruguay) afin de redonner un dynamisme économique à ses membres, et une assurance diplomatique internationale. Ensuite, garder une relation avec les États-Unis et le FMI permettant de renégocier les échéances de la dette extérieure qui étrangle le pays. En outre, jouer au mieux les solidarités entre gouvernants latino-américains, qu’ils soient progressistes, comme la Bolivie, le Mexique et l’Uruguay, mais aussi d’autres sensibilités comme au Pérou. Enfin, tout en affichant une obligation universelle de défense de la démocratie, signaler un soutien à Lula, moduler les critiques à l’égard du Venezuela chaviste en soutenant l’initiative médiatrice prise par le Mexique, l’Uruguay et les pays du Caricom, le 8 février dernier.

En clair, ce recentrage s’est manifesté par des contacts avec les chefs d’État et de gouvernement de Bolivie, d’Espagne, du Pérou, du Portugal, le candidat présidentiel du Frente amplio en Uruguay (Daniel Martinez), et le FMI. Attaché à sa politique de non-ingérence, le président mexicain, AMLO, Andrès Manuel Lopez Obrador, a reporté la visite d’Alberto Fernandez, au lendemain de sa victoire éventuelle annoncée.

Il restera malgré tout à essuyer au minimum, les tweets vengeurs de Jair Bolsonaro, chef d’État d’un pays partenaire stratégique pour l’économie argentine. Avant de vérifier au lendemain du 27 octobre qui est aux commandes de la Casa Rosada (la présidence argentine), Alberto ou Cristina Fernandez ? Un astucieux et talentueux romancier, Federico Jeanmaire, a opportunément publié en ces jours de campagne électorale, un roman noir, intitulé, « Fernandez mata a Fernandez » (Fernandez tue Fernandez) …
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