ANALYSES

Élection présidentielle en Serbie : une démocratie en trompe l’œil

Tribune
5 avril 2017
Par Loïc Trégourès, docteur en science politique, spécialiste des Balkans
Dimanche 2 avril, le Premier ministre serbe, Aleksandar Vučić, a largement remporté l’élection présidentielle par une victoire dès le premier tour. Cependant, ce qui ressemble à une démonstration démocratique - et qui est saluée comme telle par les autorités européennes via les voix de Jean-Claude Juncker et Johannes Hahn -, pourrait bien être en réalité le prélude à de nouveaux reculs démocratiques en Serbie. Cela suivrait une tendance commune à l’ensemble de la région balkanique.

Pour le comprendre, il est nécessaire de revenir aux prémices de ce scrutin. Contrairement à ses propres dénégations, Aleksandar Vučić a finalement obtenu de son parti d’être investi à la place du président sortant, Tomislav Nikolić. Derrière cette manœuvre, Vučić avait pour objectif d’effacer sa victoire en demi-teinte obtenue lors des élections parlementaires anticipées de 2016, qu’il avait lui-même provoquées sans autre but que de renforcer son pouvoir. Ainsi, bien que la Constitution serbe ne concède au président qu’un rôle secondaire par rapport au Premier ministre, l’ambition de Vučić était d’être élu sur son nom propre et de disposer du pouvoir pendant au moins cinq ans ; cela au prix d’une lecture acrobatique de la Constitution déjà exercée par le président Boris Tadić dans le passé.

Les conditions du scrutin ont elles aussi largement laissé à désirer par rapport aux standards démocratiques que l’on serait en droit d’attendre d’un candidat à l’intégration européenne. D’abord, la date du scrutin a été fixée de telle façon que seulement 30 jours ont séparé l’ajournement des travaux parlementaires du scrutin. Autrement dit, cette campagne express a été faite sur mesure pour favoriser Vučić - qui a profité de ses moyens de Premier ministre - et desservir ses adversaires. De surcroît, un délai aussi serré n’a pas permis à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) d’envoyer une mission d’observation électorale d’envergure, malgré les risques de fraude. Enfin, la couverture médiatique de la campagne s’est révélée de façon caricaturale être à l’avantage exclusif de Vučić, tandis que les tabloïds sous contrôle du pouvoir n’ont cessé de colporter mensonges et accusations gratuites, n’hésitant pas brandir le risque d’une guerre si ses opposants parvenaient à le mettre en difficulté. Le jour du scrutin, de nombreuses irrégularités ont été signalées : une pression du parti au pouvoir, des SMS envoyés par centaines, des cadeaux et argent contre votes, etc.

On constate donc une hyper-personnalisation du pouvoir, ainsi qu’une personnification de la Serbie en la personne d’Aleksandar Vučić, tout comme Tito incarnait à lui seul la Yougoslavie. Cette référence assumée est tout sauf innocente auprès d’un électorat majoritairement âgé et rural.

La campagne a également été marquée par l’émergence d’un candidat iconoclaste, Ljubisa Preletačcevicć Beli. Ce personnage parodique, tout de blanc vêtu, était incarné par le comédien Luka Maksimović, dont l’objet était de dénoncer par le cynisme la corruption de la classe politique. Très présent sur les réseaux sociaux et à la tête de l’opposition municipale dans sa ville de Mladenovac, son score de presque 10% le classe en 3e position du scrutin. Cela en dit long sur le désarroi des électeurs, en particulier des jeunes qui ont pris la peine de se déplacer.

L’autre principal opposant à Vučić était l’ancien défenseur des droits, Saša Janković. Celui-ci s’est présenté comme le dernier rempart contre la dérive autoritaire du pouvoir. Il a notamment reproché à l’Union européenne (UE) de favoriser ces tendances autoritaires par le blanc-seing donné à Vučić dans ses pratiques politiques internes, dès lors que celui-ci se fait le garant de la stabilité régionale et accepte de poursuivre le dialogue avec le Kosovo. C’est précisément sur ce point que l’élection serbe devrait retenir l’attention ailleurs en Europe. L’enjeu n’était pas tant le résultat - tout au plus de savoir s’il serait acquis au premier ou au second tour - mais de pousser jusqu’à l’absurde la stratégie européenne dans les Balkans. Cette dernière se révèle en réalité par son absence, masquée par des slogans creux (« Better together ») et des sommets vides de sens, comme celui de Sarajevo le mois dernier. La vision européenne de la région peut ainsi se résumer en un mot : stabilité. Cette recherche de la « stabilitocratie » - terme du dernier rapport du Balkans in Europe Policy Advisory Group (BiePAG)[1]-, se fait depuis des années au prix de la démocratisation de la région. Il faut bien comprendre ce phénomène : la plupart des pays de la région sont ou seront candidats à l’intégration européenne. Ils ont donc des obligations à respecter. Pourtant, depuis presque une décennie, les tendances autoritaires se développent à nouveau partout, y compris en Croatie. Dès lors, il faut admettre que ces tendances ne progressent pas en dépit du processus d’intégration européenne, mais grâce à lui. Les leaders politiques locaux - conscients que l’élargissement n’est de toute façon pas imminent - ont bien compris que se présenter comme pro-européens était la meilleure garantie d’obtenir le soutien de Bruxelles sans que l’on regarde de trop près la façon dont ils gouvernent. L’UE semble en effet les laisser tranquilles dès lors que quelques conditions sont remplies, comme celle de retenir les réfugiés hors de l’UE pour la Macédoine, ou de continuer le dialogue avec le Kosovo pour la Serbie.

On pourrait avancer l’argument du réalisme pour justifier cette position européenne visant à rechercher la stabilité avant tout, dans des temps si troublés à ses portes. Seulement, si cet argument se tient éventuellement à court terme pour des pays tiers ailleurs dans le monde, il ne peut pas s’appliquer à des candidats à l’intégration. Ces derniers ont en effet des obligations démocratiques à respecter mais ils sont maintenant calqués sur les pratiques politiques de Moscou et d’Ankara, voire de Budapest. Au demeurant, cette capitulation sur les valeurs européennes n’apporte même pas le résultat espéré en termes de stabilité. Qui peut dire qu’un seul pays de la région est stable ? Le Kosovo est-il stable ? Le Monténégro ? La Bosnie ? La Macédoine ? Si l’on veut paraphraser Churchill, on pourrait dire que les Européens ont fait le choix de la stabilité sur la démocratie dans les Balkans pour n’obtenir finalement, ni l’un ni l’autre.

Dès lundi soir, des centaines d’étudiants ont défilé à Belgrade et ailleurs dans le pays pour protester contre le résultat du vote et contre le risque de dérive dictatoriale d’Aleksandar Vučić. Des défilés d’autres catégories sociales sont aussi prévus dans les prochains jours. Ces étudiants, nés entre 1995 et 2000, sont trop jeunes pour avoir connu le premier mouvement étudiant de 1996-1997 qui avait abouti à la chute de Milosevic en 2000. Il est tristement ironique qu’une génération plus tard, les mêmes défilent pour les mêmes raisons. Comme si la révolution du 5 octobre 2000, qui avait chassé Milosevic, avait été vaincue par une puissante vague contre-révolutionnaire, incarnée aujourd’hui par un ancien ministre radical nationaliste de Milosevic (Vučić) au pouvoir et son ancien porte-parole (Ivica Dačić, ministre des Affaires étrangères).

Le paradoxe est donc là : c’est à travers une consultation électorale formellement démocratique que la Serbie va poursuivre son chemin. Bien que s’éloignant des pratiques démocratiques et libérales élémentaires, elle continue de recevoir les félicitations des autorités européennes.

L’angle mort de l’attitude européenne réside dans le fait que les jeunes éduqués et libéraux quittent les Balkans par milliers chaque année, permettant ainsi au clientélisme et aux pratiques autoritaires de s’enraciner par absence d’alternative. Comment la région est-elle censée adopter des pratiques libérales et conformes aux valeurs européennes si tous ceux qui les portent s’en vont ? Quant à ceux qui restent, ils se sentent trahis, comme toutes les personnes qui s’étaient battues pour la justice et qui ont vu le Tribunal pénal international multiplier les acquittements de façon incompréhensible. À force de vouloir se prémunir du retour de conflits ethniques, qui n’existent que par la manipulation de leaders politiques, on néglige les mobilisations sociales. Sans savoir comment traiter ces dernières, on laisse d’autres acteurs comme la Russie et la Turquie reprendre pied et servir de modèles d’exercice du pouvoir. On ne voit pas que les Balkans se vident de leurs forces vives et que rien de positif ne peut émerger d’une telle situation.

[1] http://www.biepag.eu/wp-content/uploads/2017/03/BIEPAG-The-Crisis-of-Democracy-in-the-Western-Balkans.-Authoritarianism-and-EU-Stabilitocracy-web.pdf
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