ANALYSES

Accord sur le nucléaire iranien : le retour de Téhéran sur la scène géopolitique au Moyen-Orient ?

Interview
16 juillet 2015
Le point de vue de Thierry Coville
Un accord avec l’Iran et le P5+1 sur le programme nucléaire de Téhéran a finalement été trouvé le 14 juillet 2015, après treize ans de négociations. A qui profite le plus cet accord ? Quand sera-t-il réellement effectif ?
Je pense justement qu’il ne faut pas raisonner en termes de profit. Il ne pouvait pas y avoir d’accord si des concessions n’étaient pas effectuées de chaque côté. Quand Hassan Rohani a été élu, il a parlé - de manière assez naïve peut-être - de négociations « gagnant-gagnant ». Il me semble aujourd’hui que c’est un résultat gagnant-gagnant.
Au cours de ces négociations, la ligne rouge de l’Iran était de maintenir une industrie nucléaire, de continuer à enrichir de l’uranium, et d’obtenir une levée rapide des sanctions. Nombreux sont ceux en Iran qui auraient souhaité que cette capacité d’enrichissement de l’uranium soit beaucoup plus importante, mais il faut rappeler qu’auparavant, les Occidentaux demandaient à l’Iran de suspendre totalement l’enrichissement d’uranium. L’issue des négociations, sur ce point, est donc favorable à l’Iran puisque ce droit a finalement été validé. Les Iraniens ont également obtenu une levée assez rapide des sanctions. Il faut bien sûr laisser le temps à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) de vérifier que l’Iran a bien mis en œuvre ce à quoi il s’était engagé, mais la quasi-totalité des sanctions pourraient être levées au début de l’année 2016, à l’exception de l’embargo sur les armes et du programme balistique iranien.
De l’autre côté, je pense que les Occidentaux peuvent également être satisfaits par cet accord. Premièrement, ils ont réussi à régler cette crise par la diplomatie et ont signé un accord de dix ans avec l’Iran, ce qui n’est pas négligeable. Les Occidentaux ont considérablement limité le programme d’enrichissement d’uranium de l’Iran qui sera plafonné à des niveaux correspondant à une industrie nucléaire civile. Ensuite, ils ont obtenu d’importantes garanties en termes de contrôles et d’inspections effectués par l’AIEA puisque l’Iran s’est engagé à signer le protocole additionnel du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). Ce dernier donne le droit à l’agence internationale d’opérer des visites sur n’importe quelle installation nucléaire, en en informant les autorités nationales par un simple préavis allant de 2 à 24 heures. Il devrait également y avoir, après consultations avec les autorités iraniennes, des possibilités de visiter certains sites militaires. De ce fait, l’Iran est sans doute le pays signataire du TNP ayant accepté le système de contrôle de ses installations nucléaires le plus contraignant. L’objectif pour les Occidentaux était bien sûr de rétablir la confiance et d’obtenir des garanties suffisantes sur le programme nucléaire de Téhéran.
Pour ce qui est de l’effectivité de l’accord, il est prévu qu’une résolution des Nations unies soit votée dans les prochaines semaines pour le valider. Par ailleurs, le texte sera également soumis à un vote du Congrès américain, condition liée à des questions de politique intérieure américaine. Le scénario catastrophe serait un rejet de l’accord par le Congrès américain, ce qui l’empêcherait d’être effectif. Cependant, les observateurs n’ont pas l’air de pencher pour cette solution, le soutien démocrate à Obama étant assez important pour l’éviter.

Quels impacts économique et politique pour l’Iran seront engendrés par cet accord ? Renforce-t-il le camp d’Hassan Rohani ?
D’un point de vue économique, on peut effectivement s’attendre à une accélération de la croissance en Iran et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, la levée des sanctions financières permettra que des transferts de fonds entre l’Iran et l’étranger s’opèrent. L’Iran devrait également récupérer au moins 100 milliards de dollars d’avoirs en devises, qui étaient auparavant bloqués à l’étranger. De plus, si les sanctions financières sont levées, les entreprises iraniennes pourront importer des biens intermédiaires et des biens d’équipement, ce qui permettra une relance de la production industrielle. Ensuite, l’Iran va pouvoir exporter 100% de sa production pétrolière, auparavant limitée à 50% de sa capacité. Par conséquent, les recettes de l’État seront mécaniquement plus importantes et pourront conduire à de nouveaux investissements d’infrastructures. C’est d’ailleurs ce budget qui a beaucoup souffert suite aux sanctions. Enfin, on peut penser qu’un certain nombre d’investisseurs étrangers, à terme, vont pouvoir réinvestir les marchés iraniens.
Tous ces facteurs vont permettre à la croissance de reprendre en 2016 et sans doute de réduire le chômage. Néanmoins, le grand challenge pour les autorités iraniennes sera d’éviter que cette reprise de la croissance et cette entrée de devises se traduisent simplement par des importations supplémentaires, répondant à une demande de consommation intérieure importante. Hassan Rohani devra alors mener des politiques rigoureuses et structurées, permettant de favoriser l’appareil productif national et faire en sorte que ces ressources ne disparaissent pas simplement en importations et en consommation. Cela sera très certainement un enjeu important de sa politique économique.
D’un point de vue politique, il est clair que cet accord permet à Hassan Rohani de se positionner comme le grand vainqueur des négociations en Iran. Donc effectivement, le camp des modérés, qui a toujours soutenu les négociations, sort renforcé politiquement, même si Hassan Rohani n’a pas pour autant définitivement gagné la partie. Ce résultat positif accroit son capital politique, mais reste à savoir ce qu’il en fera. C’est en cela que l’économie sera un enjeu clef : s’il arrive à bien gérer la fin des sanctions et que les Iraniens ont le sentiment que la situation économique s’est nettement améliorée, avec un taux de chômage en baisse par exemple, cela lui profitera certainement. Par ailleurs, s’il réussit à développer le poids du secteur privé en Iran, cela donnera de plus en plus de responsabilités économiques à la société civile iranienne. Plus cette classe moyenne éduquée aura de responsabilités, plus cela aura un impact politique à terme. Il me semble que c’est un élément important dans les équilibres politiques futurs en Iran. Pour autant, il faut s’attendre à ce que la lutte politique reste toujours aussi intense entre le camp des modérés et celui des radicaux. Ces derniers n’ont pas l’intention de laisser le champ libre à Rohani, sans oublier que le rôle du Guide sera important. Ali Khamenei est plutôt conservateur, on peut donc penser qu’il restera plus favorable aux radicaux.

Quelles seront les conséquences géopolitiques de cet accord ?
En premier lieu, l’accord signifie une normalisation progressive des relations entre l’Iran et les États-Unis, ce qui est déjà en soi un élément géopolitique majeur. Dans chacun de ces deux pays, et depuis de nombreuses années, il y a eu une diabolisation de l’autre. Ça ne fait que deux ans qu’un dialogue régulier a repris entre leurs diplomates. C’est cette normalisation des relations avec les États-Unis, mais aussi l’autorisation accordée à l’Iran de maintenir son programme nucléaire qui renforcera à terme la puissance régionale de Téhéran, ce qui inquiète beaucoup l’Arabie saoudite et Israël. Ces deux pays ont surtout le sentiment qu’avec cet accord, l’Iran sort renforcé des négociations.
Pour autant, rien n’est encore sûr quant au rôle que l’Iran aura à jouer, notamment en Syrie et en Irak. Quels seront les terrains d’entente que pourront trouver Téhéran et Washington à ce sujet ? Les deux États partagent le sentiment que l’État islamique (Daech) est l’ennemi commun et luttent déjà côte à côte en Irak, mais qu’en sera-t-il en Syrie ? L’Iran veut avoir des garanties que le pouvoir syrien reste favorable à ses intérêts et ne pourra donc pas tolérer que le pays tombe aux mains de sunnites radicaux. Par ailleurs, la question des relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite subsiste. L’Iran va effectivement acquérir de la puissance mais n’a pas pour autant l’intention d’envahir ses voisins ou de leur déclarer la guerre. Il y a évidemment beaucoup d’acrimonies en Iran et le sentiment que l’Arabie saoudite a une part de responsabilités importante dans la montée des mouvements sunnites radicaux. Néanmoins, l’Iran ne voit pas forcément son rôle dans la région comme une puissance dominatrice, mais réfléchit plutôt en termes d’influence et de soft power. Un certain nombre de dirigeants iraniens sont en faveur d’une diminution des tensions avec l’Arabie saoudite et l’Iran a intérêt à une plus grande stabilité au Moyen-Orient.
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