ANALYSES

Bras de fer entre Paris et Pékin

Tribune
3 décembre 2008
Les relations franco-chinoises avaient traversé une zone de fortes turbulences au mois d’avril dernier, lors du passage de la flamme Olympique à Paris. La porteuse, une athlète chinoise handicapée, protégée par un dispositif de policiers chinois, avait été agressée par un individu qui était probablement un activiste tibétain. A la suite de cet incident, très monté en épingle par Pékin, Paris avait utilisé trois « ambassadeurs » de très haut niveau pour présenter les excuses de la France. La diplomatie chinoise, habituée aux rapports de force, eut alors l’impression que le pays qui allait présider l’Europe pendant les six derniers mois de l’année 2008 serait peut-être le « maillon faible » de l’Union. Les intérêts français restèrent menacés pendant quelques semaines, entre boycott des magasins Carrefour, annulation de visites de touristes chinois et petits ennuis administratifs divers. Alors que Gordon Brown et Angela Merkel maintenaient leur décision de ne pas assister à la cérémonie, le Président français confirma très rapidement sa présence à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, ayant reçu de Pékin l’assurance que de nouvelles négociations avec le Dalaï Lama se tiendraient rapidement.

Ces négociations n’ont pour autant apporté aucune amélioration à la situation du peuple tibétain, bien au contraire semble-t-il. L’aggravation de la situation au Tibet risque même de conduire à une radicalisation des demandes indépendantistes, malgré l’opposition du Dalaï Lama. On peut craindre un retour au cycle provocation/répression.

Le Président français a décidé de rencontrer le Dalaï Lama, à titre privé, comme l’ont fait de nombreux chefs d’Etat. Il doit le faire le 6 décembre à Gdansk, dans le cadre d’une invitation lancée par le gouvernement polonais à six prix Nobel de la Paix, pour fêter le 25ème anniversaire du Prix décerné à Lech Walesa. Le Dalaï Lama doit d’ailleurs rencontrer d’autres chefs d’Etat européens au cours de cette tournée européenne, mais la diplomatie chinoise n’en a pas fait une telle affaire. Ceci relativise beaucoup l’argument selon lequel la Chine réagirait toujours avec force à toute rencontre.

Pékin tente de profiter de la faiblesse de l’un de ses interlocuteurs pour démontrer sa force. En annulant les Sommets Europe/Chine et France/Chine qui devaient se tenir à Lyon, la Chine a une chance de réussir une remarquable opération diplomatique. Ce coup d’éclat a aussi une utilité interne. Dans la perspective d’une crise économique à venir, les dissensions entre les conservateurs et les « réformistes » qui tiennent la tête de l’Etat semblent se faire de plus en plus fortes. Les choix économiques des deux dernières décennies ont fait de la Chine « l’usine du monde », condamnée à maintenir, surtout grâce à ses exportations, des taux de croissance à deux chiffres. La stabilité sociale, qui est la priorité absolue des dirigeants, ne résisterait pas à un affaiblissement brutal de cette croissance. L’impact de la crise sur les clients occidentaux de la Chine, qui assurent l’essentiel de sa relative prospérité, va réduire le flux d’exportations. Et le très important plan de relance qui vise à dynamiser la consommation intérieure comme succédané aux exportations ne suffira sans doute pas à compenser. D’où l’hyper-réaction à une rencontre presque banale.

Il existe aujourd’hui de nombreux contentieux, principalement économiques, entre la Chine et les pays de l’Union européenne : l’embargo sur les ventes d’armes, qui demeure en vigueur malgré toutes les pressions et les lobbies ; les quotas (textiles en particulier) et autres barrières protectionnistes qui permettraient de protéger les entreprises européennes ; le contrôle des importations chinoises, très largement mises en cause pour des raisons de sécurité et d’hygiène, qu’il s’agisse de mélanine, de jouets ou de médicaments. Sans parler des contrefaçons, de la sous-évaluation du renminbi et des difficultés faites aux entreprises européennes implantées en Chine. Face à ces problèmes, l’Europe n’est forte que si elle est unie. On comprend dès lors que Pékin a tout intérêt à la diviser, si possible en en faisant porter la faute à un Européen.

La France est chahutée au travers de son Président. Lors des négociations bilatérales à venir, dans tous les domaines mais surtout commercialement, la France sera affaiblie et risque d’être contrainte d’accepter des conditions défavorables, comme c’est déjà arrivé dans le passé. Petit bénéfice annexe, le rapport de force en Afrique francophone basculera encore un peu plus de la France/Afrique vers la Chine/Afrique.

La crise économique et financière actuelle ne manquera pas d’avoir des retombées, sans doute assez graves, en Chine. Pour préserver la stabilité sociale qui est sa priorité absolue, le pouvoir fera flèche de tous bois. Il lui faudra certainement des boucs-émissaires ; la France, avec des vitrines comme Carrefour et quelques contrats « phare », est un objectif tout désigné.

L’affront fait à la France n’est pas l'expression d’une réaction épidermique. Il ne peut qu’avoir été longuement préparé et soigneusement calculé. Entre avancées et reculades, entre ventes d’armes à Taïwan et déclarations de repentance, Paris affaiblit sa propre position vis-à-vis de Pékin. La gestion de l’affaire de la flamme olympique l’a rendue encore plus vulnérable et prévisible. Au travers de la France, c’est la relation de toute l’Union européenne avec la République populaire de Chine qui est menacée. Si l'Europe n’est pas solidaire, elle sera bientôt obligée de passer sous les mêmes fourches caudines ou de se diviser sur l’ensemble des relations avec la Chine.

José-Manuel Barroso, parlant de l’annulation du Sommet, a d’abord et avant tout plaidé la cause de l’Europe unie. Derrière lui, nombre de dirigeants européens semblent prendre maintenant en compte la nécessité d’une réaction forte et coordonnée face aux exigences chinoises. On note aussi que l’exécution d’un scientifique accusé d’espionnage au profit de Taïwan, le 30 novembre 2008, a été suivie de réactions indignées de la plupart des Européens, permettant ainsi à la France de ne pas apparaître seule au premier plan.