ANALYSES

Le scandale du lait contaminé

Tribune
2 octobre 2008
1- L’un des pires scandales sanitaires en Chine

- l’industrie laitière éclaboussée par le scandale de la mélamine

Les consommateurs chinois ont appris il y a quelques semaines que le lait maternisé en poudre de la marque Sanlu, le plus grand groupe laitier, contenait des quantités dangereuses de mélamine. Ce produit - à forte teneur en azote entre dans la fabrication de colles, plastiques et résines - aurait été utilisé pour masquer l’addition d’eau au lait et pour augmenter artificiellement le taux de protéine.

Le scandale s’est rapidement étendu quand, suite à des analyses commandées par le gouvernement, on a constaté que la marque Sanlu, entreprise située à Shijiazhuang dans le Hebei, province frontalière de Pékin, n’était pas seule en cause et que le lait d’autres marques réputées était aussi contaminé. Les tests réalisés sur 491 lots commercialisés par 109 entreprises ont révélés que 10% étaient souillés et que 22 sociétés laitières étaient concernées dont des marques très connues en Chine : Yili (sponsor des JO), Mengniu, Yashili, Guangming.
Outre le lait en poudre, certains laits classiques seraient également en cause ainsi que d’autres produits laitiers, sodas et bonbons.

C’est toute l’industrie laitière qui est montrée du doigt. Contrairement à d’autres secteurs de l’industrie agro-alimentaire très « émiettés » (78% des entreprises emploient moins de 10 personnes), l’industrie laitière repose sur des groupes puissants et réputés. Toutefois la chaîne de production comporte de nombreux intermédiaires ce qui contribue à diluer les responsabilités.

La police a interpellé des courtiers en lait. Ils auraient reconnu avoir vendu de la mélamine à d’autres intermédiaires ou du lait contaminé à Sanlu.

- Des dizaines de milliers de bébés malades
La mélamine consommée à fortes doses entraîne des calculs rénaux et des insuffisances rénales pouvant entraîner la mort. La crise touche tout le pays.

4 bébés sont morts (dans le Gansu, le Zhejiang, le Xinjiang), 13 000 enfants sont encore hospitalisés dont une centaine dans un état grave. Au total, les pouvoirs publics chinois estiment que 53 000 enfants auraient été touchés. 80% ont moins de 2 ans.

Une véritable psychose s’est emparée des parents chinois qui se sont précipités dans les hôpitaux pour faire examiner leur enfant.

- Une crise symptomatique des déficiences de la sécurité sanitaire
Cette affaire souligne les progrès que la Chine doit encore accomplir en matière de sécurité alimentaire et sanitaire.

Depuis quelques années, la Chine a été à l’origine de divers scandales : poudre de lait sans valeur nutritive ayant entraîner la mort de 13 nourrissons en 2004, porcs aux anabolisants, poissons aux hormones, nourriture pour animaux exportée aux Etats-Unis contaminée par de la mélamine en 2007, dentifrice à l’antigel, raviolis aux pesticides (1). Elle a également vu se succéder plusieurs épidémies : SRAS (fin 2002-2003), grippe aviaire et plus récemment le syndrome pied main bouche (2).

Des réformes ont déjà été entreprises depuis 2005. Afin de mieux répondre à ce type de problèmes, et d’améliorer la coordination entre les ministère concernés, l’organisme chargé de la veille sanitaire a été rattaché directement au Ministère de la santé en mars 2008.

La contamination aurait-elle pu être évitée ? Selon un représentant de l’OMS, ce type de produit toxique n’est jamais recherché a priori. La recherche n’a lieu que lorsqu’un cas est signalé. Et c’est bien là le cœur du problème et du scandale actuel : quel a été le délai de réaction des responsables chinois : entreprises, autorités locales, pouvoir central ?

2- Un scandale politique majeur

- Les multiples tentatives d’étouffer l’affaire
Les premières plaintes reçues par Sanlu seraient intervenues dès décembre 2007. La première mort d’enfant a eu lieu le 1er mai. Aucun test n’a été effectué avant juin. Il semble que ce soit le groupe néo-zélandais Fonterra, actionnaire à 43% de Sanlu, qui se soit inquiété et ait poussé l’entreprise à informer les autorités locales le 2 août (6 jours avant l’ouverture des Jeux olympiques !). Ces dernières ont à leur tour attendu 1 mois avant d’avertir les autorités centrales, le 9 septembre. L’affaire a éclaté le 11 septembre quand Sanlu a reconnu publiquement la mort d’enfants.

- Corruption et laxisme des autorités locales : des limogeages en cascade
Le groupe Sanlu reste au cœur du scandale. Sa Présidente, Mme Tian Wenhua, a été limogée de son poste, de toutes ses fonctions politiques (elle était députée de l’assemblée provinciale du Hebei) et arrêtée par la police. D’autres responsables politiques de la province du Hebei ont été destitués : le secrétaire du parti communiste de Shijiazhuang Wu Xianguo, le maire Ji Chuntang, le maire adjoint Zhang Fawang…

L’affaire vient de toucher le pouvoir central puisque Li Changjiang, le patron de l’administration chinoise chargée du contrôle de la qualité, a dû démissionner en début de semaine. C’est le fonctionnaire de plus haut rang touché par l’affaire à ce jour.

- Le gouvernement face à l’opinion publique
Le gouvernement mobilise toutes les administrations concernées autour du Ministère de la santé : l’administration d’Etat de contrôle qualité, l’administration générale de l’industrie et du commerce, le ministère de l’agriculture, le ministère de la sécurité publique, l’agence de surveillance et de contrôle des aliments et des médicaments, le gouvernement du Hebei.
Comme lors le séisme du Sichuan, le gouvernement montre sa volonté de s’attaquer au problème. Il lance une vaste campagne d’information et de communication : des lignes de conseils téléphoniques gratuites devraient permettre de répondre 24h/24 aux parents inquiets, la liste des produits contrôlés est mise à la disposition de la population, les hôpitaux doivent traiter gratuitement les enfants atteints (3), les produits contaminés doivent être retirés du marché (4), 5000 experts ont été déployés dans tout le pays pour poursuivre les inspections...

Cette affaire est d’autant plus problématique pour le pouvoir qu’elle concerne des enfants (rois en Chine, même avant la politique de l’enfant unique) et qu’elle touche particulièrement la classe moyenne chinoise (5), celle qui a les moyens d’acheter du lait maternisé (6).

Le gouvernement doit dorénavant tenir compte de son opinion publique. Déjà très présent sur le terrain lors du séisme de Wenchuan, le Premier Ministre Wen Jiabao se montre cette fois encore proche des victimes, il se déplace dans les hôpitaux pour rassurer les parents et dans les supermarchés pour constater que les produits incriminés ont bien été retiré des rayons.

Mais la colère des parents ne retombe pas, ils demandent des comptes aux autorités.

Le Premier ministre et le Président ont promis une politique de fermeté face aux cadres qui « ont perdu le sens des principes de l’intérêt général et des responsabilités » (7).

3- Un impact très négatif pour l’image du « Made in China »
Le scandale a rapidement pris une dimension internationale.
Les compagnies laitières incriminées exportaient leurs produits en Asie et en Afrique : Bangladesh, Birmanie, Yémen, Burundi, Gabon… A ce jour, aucun cas n’a été identifié en dehors de Chine.

L’impact sur les exportations de produits chinois ne cesse de s’amplifier. Plusieurs pays ont suspendu leurs importations de produits laitiers chinois : Brunei, Singapour, Malaisie, Hong Kong, Taiwan, Vietnam, Côte d’Ivoire, Burundi, Gabon, Tanzanie…

Le Ministre français de l’agriculture a demandé à l’Europe de renforcer les contrôles sanitaires sur les importations de produits alimentaires chinois (les importations de produits laitiers chinois sont interdites en Europe depuis 2002).

L’OMS demande au gouvernement chinois d’assurer la transparence sur cette affaire.

La sécurité alimentaire et sanitaire est dorénavant devenue un enjeu mondial.

(1) La liste peut sembler longue et effrayante, il faut toutefois rappeler que la Chine étant devenu l’atelier du monde, elle est forcément plus soumise à la survenance de risques.

(2) L’école maternelle française de Pékin est actuellement fermée pour une semaine suite à la découverte de 2 cas.

(3) Les entreprises fautives devront rembourser l’Etat pour les dépenses de santé engagées.

(4) C’est toute l’économie du secteur qui est touchée, les paysans jettent le lait que les compagnies ne veulent plus acheter. Le ministère de l’agriculture a promis des aides pour les éleveurs.

(5) Selon les critères retenus de 11 à 19% de la population soit 150 à 250 millions de personnes. La croissance de la classe moyenne chinoise est évaluée à 1% par an.

(6) Les mères chinoises allaitent de moins en moins. La consommation de lait qui était inhabituelle en Chine devient de plus en plus courante.

(7) En 2007, le directeur de la Chinese food and drug safety administration, Zheng Xiaoyu, a été exécuté pour corruption.