ANALYSES

Chine : la modernisation militaire comme affirmation de sa puissance économique et commerciale ?

Interview
13 septembre 2018
Le point de vue de Barthélémy Courmont


Démonstration de force avec la Russie lors du "Vostok 2018", partenariats divers avec l’Iran, la Malaisie, l'Asie centrale, etc., développement et sécurisation de ses voies d’accès avec le « collier de perles » en Mer de Chine méridionale, et les « nouvelles routes de la soie » en Extrême-Orient et au Moyen-Orient... La Chine modernise son arsenal militaire et inquiète certains pays de par sa montée en puissance. Le point de vue de Barthélémy Courmont, directeur de recherche à l'IRIS.

Exercices militaires conjoints avec la Russie, déclaration en faveur d’un renforcement de la coopération militaire chino-iranienne du ministre de la Défense chinois... Quels sont les objectifs stratégiques suivis par Pékin dans ses jeux d’alliance ?

Le principal évènement d’actualité est évidemment « Vostok 2018 », auquel participe la Chine. Il s’agit du plus important exercice militaire que la Russie a organisé. Avec plus de trois cent mille personnes impliquées, plus d’un millier d’avions, d’hélicoptères et de drones, environ trente-six mille blindés, véhicules d’infanteries et de transports de troupes et jusqu’à quatre-vingts navires, cet entrainement est sans commune mesure. De son côté, la Chine a quant à elle participé à la hauteur de trois mille cinq cents individus, ce qui reste extrêmement modeste au vu de sa puissance militaire.

Toutefois, l’objectif poursuivi par Pékin était double. Il était d’abord d’ordre stratégique dans le renforcement, voire l’affichage, de ce lien fort avec la Russie. Lien qui par ailleurs, et c’est un détail important, ne se concrétise pas uniquement sous la forme d’investissements chinois ou d’une présence renforcée de la Chine dans l’économie russe. La relation chino-russe se structure autour d’objectifs communs qui sont mis en avant par les deux pays, et que l’on retrouve ici dans le cadre d’un exercice militaire de ce type. L’autre dessein poursuivi par Pékin en participant à « Vostok » est plus pragmatique et étroitement lié aux acquisitions d’armements en provenance, entre autres, mais en grande partie, de Russie. Ce fut l’occasion pour les Chinois de tester le matériel russe, voire de passer de nouvelles commandes dans un avenir proche. Il y a aussi cette ambition de découverte, ou de peaufinage des techniques et des technologies qui sont celles de la Russie aujourd’hui. Voici donc les principaux objectifs de Pékin dans sa participation à « Vostok 2018 ».

On voit également que la Chine se tourne dans le même temps vers d’autres acteurs stratégiques, comme l’Iran. Même si la situation fait débat actuellement, le pays s’était rapproché de la Malaisie il y a maintenant deux ans pour des accords militaires. En outre, la Chine participe de plus en plus à des exercices communs en Asie centrale, mais aussi, désormais, en Asie de sud-est. La Chine a, par exemple, participé à l’exercice naval « KOMODO » qui était organisé par l’Indonésie au mois de mai 2018, exercice multilatéral auquel d’ailleurs la France et les États-Unis eux-mêmes ont participé.

La Chine a donc accru sa présence à la fois par le biais d’accords bilatéraux et de relations bilatérales, mais aussi par un engagement sous la forme de ces exercices militaires ou de ces grands rassemblements multilatéraux.

Quel est aujourd’hui l’état de l’armée chinoise ? Quelles sont les priorités et dans quel(s) secteur(s) militaire(s) l’État chinois investit-il le plus ?

L’armée chinoise s’est considérablement modernisée depuis maintenant près de quarante ans. Il faut remonter à 1979 et la débâcle contre l’armée vietnamienne, dernière guerre dans laquelle la Chine a été engagée, pour relever le point de départ de cette modernisation et ce renforcement des forces armées chinoises. Nous arrivons aujourd’hui à un niveau qui fait de la Chine la première puissance militaire asiatique, en partant de très loin. Il a fallu par exemple attendre 2007 pour que les capacités d’« invasion » de Taiwan par la Chine soient supérieures aux forces taiwanaises.

Effectivement, la Chine a pris le large depuis et cette modernisation est actuellement pointée du doigt dans de très nombreux rapports, du Pentagone en particulier, qui s’inquiètent des objectifs que pourraient être ceux de la Chine dès lors qu’elle dispose de capacités infiniment plus grandes. Toujours est-il que le rapport de force entre Pékin et les autres acteurs asiatiques a totalement basculé à l’avantage de ce dernier.

Avec cette modernisation, ce sont surtout les forces navales qui ont été confortées dès la fin des années 1970. L’accent a été mis sur ses capacités de projection, mais aussi de sécurisation navale. Ces efforts de renouvellement militaire extrêmement soutenus se sont notamment traduits par l’acquisition d’un premier porte-avion, puis la construction d’un second. Ce que la Chine n’avait jamais eu auparavant. Pékin s’appuie sur les théories d’Alfred Mahan, théoricien américain de la fin du 19e siècle, et de son fameux Sea Power, à savoir sécuriser les voies d’accès énergétiques et commerciales, et donc associer la montée en puissance économique et commerciale à un volet militaire. L’objectif militaire est ainsi véritablement d’appuyer cette montée en puissance économique ; c’est la stratégie de Pékin depuis maintenant 30 ou 40 ans. Cette théorie de Mahan se retrouve évidemment dans cette modernisation des forces navales, mais aussi dans la mise en place de partenariats et la construction de bases permettant au pays de se projeter le plus loin possible de ses côtes. C’est une nouveauté, car la Chine n’était pas capable, dans l’histoire contemporaine, de se projeter aussi loin de ses côtes.

Les intérêts chinois actuels semblent se diriger vers l’océan indien avec le « collier de perles » et vers l’extrême orient avec les nouvelles « routes de la soie ». Quelles sont aujourd’hui les stratégies de puissance et de sécurisation de la Chine ? Quelles relations entretient-elle avec ses voisins ?

Il y a deux questions qui sont comprises ici. La première concerne les objectifs géographiques qui sont ceux de cette projection de puissance. La seconde est celle de la politique de voisinage de la Chine sur laquelle je vais  également revenir.

Pour répondre à la première question, je dirais que la Chine ne se limite pas dans ses objectifs actuels à l’océan indien et à ce fameux « collier de perles » - qui est une appellation indienne, il faut le rappeler -, ni même à cet extrême orient que l’on va plutôt articuler aujourd’hui autour de la mer de Chine méridionale et des différends que l’on y relève. La Chine est désormais capable d’aller infiniment plus loin. Je rappelle qu’elle dispose aujourd’hui d’une base à Djibouti et envoie de manière régulière des navires militaires en Méditerranée. Par ailleurs, nous pouvons imaginer dans un avenir à court terme, compte tenu des rapprochements qui se font avec des pays d’Amérique latine, que nous retrouvions aussi une présence chinoise accrue dans cette zone. Il ne s’agit pas d’une régionalisation de cette projection chinoise, mais bel et bien d’une mondialisation. Cela ne fait qu’accompagner les stratégies économiques et commerciales qui sont celles de la Chine aujourd’hui, notamment des nouvelles routes de la soie.  Il va de soi que la Chine ne se limite pas à ce voisinage géographique, et ne se limite pas non plus à la relation entre la Chine et l’Europe occidentale. C’est une stratégie globale qui se retrouve autour de ce volet militaire.

Concernant la politique de voisinage, nous avons là l’épine dans le pied de Pékin puisqu’on observe un certain nombre de résistances qui sont bien sûr liées aux inquiétudes suscitées par cette montée en puissance chinoise. Au premier rang de ceux qui se montrent inquiets, il y a évidemment Taiwan, pour des raisons pour le moins légitimes puisque nous sommes toujours dans un conflit non réglé. Le Japon s’inquiète également fortement de cette montée en puissance militaire chinoise et des ambitions qui pourraient naître à Pékin comme résultat de cette nouvelle donne. Dans une moindre mesure, il existe les mêmes inquiétudes en Inde, en Australie, mais aussi au Vietnam, aujourd’hui sans doute son plus grand rival sur un certain nombre de questions. Par conséquent, et plus globalement, ce sont les pays ayant des capacités navales qui s’inquiètent largement de cette montée en puissance chinoise parce qu’elle redistribue totalement les cartes à leurs désavantages. Le risque, ici, n’est pas tant de voir les rapports de force évoluer, mais de voir quelles pourraient être les réactions de part et d’autre. Est-ce que la Chine va devenir plus arrogante vis-à-vis de ses voisins ? C’est une inquiétude et une possibilité. Les voisins de la Chine ne risquent-ils pas de s’organiser au sein de coalitions afin d’essayer de contrer cette émergence de la Chine ? Quelle que soit l’option, elle est potentiellement porteuse de dangers et il convient donc de s’inquiéter.
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