ANALYSES

Iran : Téhéran reste inflexible à l’extérieur mais prend conscience des tensions internes au pays

Interview
21 février 2018
Le point de vue de Thierry Coville


Lors de la 54e conférence de la sécurité qui s’est déroulée à Munich, les autorités iraniennes se sont montrées inflexibles face aux accusations d’ingérence, de déstabilisation régionale et de menaces de retrait de l’accord sur le nucléaire, portées par les États-Unis et ses alliés régionaux à son encontre. Mais cette inflexibilité du régime iranien à l’international est mise à mal sur le plan interne par les récentes contestations qui avaient agité le pays. L’analyse de Thierry Coville, chercheur à l’IRIS.

Au regard de l’escalade verbale et militaire de ces derniers jours au Moyen et Proche-Orient, quels étaient les principaux enjeux de cette 54e conférence de Munich sur la sécurité internationale pour les autorités iraniennes ?

L’Iran participe depuis quelques années à cette conférence, mais cette dernière édition a évidemment pris un tour particulier. Tous les observateurs, et l’Iran elle-même, avaient anticipé le fait que le pays allait être sous le feu d’accusations d’ingérence et « d’impérialisme » au niveau régional, de la dénonciation à la fois de l’Accord « 5+1 », mais également de son programme balistique.

Ces critiques ont été extrêmement virulentes de la part des États-Unis, de l’Arabie Saoudite en conflit interposé avec le régime iranien, ainsi que d’Israël qui a justifié ses derniers bombardements comme la réponse à l’intrusion d’un drone iranien dans son espace aérien. Pour Téhéran, la Conférence de Munich constituait une tribune idéale à ces critiques. Mohammad Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères a d’ailleurs dénoncé dans la foulée leur caractère caricatural.

Cette conférence était en réalité le théâtre d’une joute diplomatique face à laquelle le pays s’est montré inflexible.

Certains pays redoutent la mise en place d’un arc chiite allant du Liban à l’Irak en passant par la Syrie, jugeant que l’Iran « avance de moins en moins masquée ». Quelle est la réalité de ces affirmations ? L’Iran a-t-elle une stratégie régionale ?

Ces allégations sont loin d’être inédites, mais aujourd’hui elles diffèrent par leur caractère provocateur. C’est une caricature que de parler d’arc chiite, ou du fait que l’Iran dévoilerait peu à peu un jeu prémédité, comme si tous les événements régionaux récents avaient été orchestrés par Téhéran. Si l’Iran est l’allié du gouvernement chiite de Bagdad, il est nécessaire de rappeler que l’arrivée au pouvoir de ce gouvernement est d’abord le fait des Américains qui ont occupé l’Irak en 2003.

Il était également logique de la part de Téhéran d’envoyer des troupes en Irak lors des phases décisives de la lutte contre l’Organisation de l’État islamique à partir de l’été 2014. On peut à l’inverse se demander ce qu’il serait advenu s’il n’y avait pas eu de renforts, alors qu’à l’époque aucune autre puissance de la région, mais également occidentale, n’était prête à un déploiement massif de troupes face à Daech.

Quant à la Syrie, le soutien à Bachar al-Assad s’explique par le fait que ce pays était l’unique soutien arabe de Téhéran lors de la guerre Iran/Irak de 1980 à 1988. L’Iran a tout fait pour éviter que Daech ou Al-Qaïda prenne pied en Syrie, car cela serait désastreux pour la région. Damas fait également partie de ce que Téhéran considère comme l’axe de résistance à Israël. Mais ces initiatives ne traduisent pas pour autant un projet d’hégémonie régionale.

Les Iraniens seront de toute manière partie prenante à une solution politique à la crise syrienne. Mais eux-mêmes sont conscients qu’il existe des limites à leur influence dont le franchissement desservirait leurs intérêts.  Il existe aujourd’hui ainsi un certain ressentiment en Irak, même face à l’influence grandissante de l’Iran dans ce pays.

Le soutien de Téhéran à la Syrie n’est pas idéologique mais pragmatique : le régime ne veut ni d’extrémistes sunnites, ni d’un gouvernement pro-israélien ou américain (qui serait notamment ennemi du Hezbollah). Cette logique ne sous-tend en aucun cas un projet de vassalisation de Damas, et n’émerge pas du néant. Actuellement, la diplomatie américaine s’inscrit clairement dans une politique de containment régional de l’Iran, et tout est bon pour s’allier le maximum de pays en ce sens.

L’Iran a été secoué à la fin de l’année 2017 par des manifestations sur fond de critiques liées à la permanence d’un chômage élevé et d’une corruption endémique. Qu’en est-il à l’heure actuelle ? Des concessions ont-elles été faites ?

Pour ce qui est des concessions, nous en sommes encore loin. Ces manifestions ont été relativement éphémères, mais leur écho agite encore la vie politique iranienne. Hassan Rohani, et même le Guide suprême Ali Khamenei, ont déclaré que les protestations ne pouvaient plus ne pas être entendues par le pouvoir politique. Ce dernier a d’ailleurs rétropédalé puisqu’il avait d’abord accusé ces contestations d’êtres téléguidées depuis l’étranger.

Il a ainsi mis en avant la nécessité pour la classe politique de se pencher sur la problématique de la corruption et des inégalités. Une prise de conscience s’est faite au plus haut niveau admettant que certaines pratiques ne pouvaient plus perdurer. Il s’agit également pour le régime de faire preuve de sa capacité à répondre au mécontentement social, principalement lié au chômage et à la corruption.

Sur le plan judiciaire, les répercussions des événements de la fin décembre 2017 sont encore présentes avec encore un certain nombre de gens emprisonnés. Des « suicides » suspects de prisonniers sont intervenus dans la plus grande opacité. Des députés ont essayé de visiter les prisons et de rencontrer des personnes incarcérées, ce qui montre bien que cette crise n’est pas finie.

Encore récemment, il a été rapporté qu’un professeur et activiste de l’environnement aurait, selon les autorités, mis fin à ses jours en prison. Trois policiers ont également été tués dans des affrontements par des derviches issus de groupes soufi lors d’affrontements à l’issue d’une manifestation.

Toutes ces tensions postérieures aux contestations qui ont eu lieu à la fin de l’année 2017 sont en fait la conséquence de la volonté d’une partie du régime de répondre à la contestation sociale uniquement par la voie policière et répressive.
Sur la même thématique
Syrie : et si nous parlions d’espoir ?