Quelles réponses de l’Union européenne face aux agressions commerciales de Donald Trump ?

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Face à la politique commerciale agressive de l’administration Trump, de quels moyens de rétorsion dispose l’Union européenne ? On évoque en particulier l’instrument communautaire « anti-coercition ». Comment et à quelles conditions peut-il être mobilisé ? D’autres actions sont-elles envisageables, y compris au niveau national ?

Face à la politique tarifaire agressive de l’administration de Donald Trump, l’Union européenne n’est pas démunie et dispose d’un éventail de leviers juridiques, commerciaux et diplomatiques. Adopté en 2023 (mais non utilisé à ce jour), l’instrument anti-coercition (IAC), en particulier, vise à dissuader et contrer les pressions économiques exercées par un État tiers interférant avec les choix politiques européens (ou d’un État membre de l’UE). Il ouvre la possibilité d’appliquer à des pays tiers convaincus d’actes de « coercion » des tarifs douaniers ciblés, de restreindre leur accès à certains marchés publics ou aux services financiers, de bloquer leurs investissements dans l’Union ou même de suspendre leurs droits de propriété intellectuelle. Cet instrument, parfois qualifié de « bazooka », pourrait en réalité être appliqué de façon partielle et graduée. Notons toutefois qu’il ne peut être déclenché qu’au terme d’un processus relativement long et complexe impliquant l’obtention d’une majorité qualifiée (55 % des États membres représentant  65 % de la population de l’UE) ce qui rend sa mobilisation assez aléatoire. Il constitue cependant une option crédible, même s’il faut plutôt la considérer comme une arme de dissuasion de nature à rééquilibrer le rapport de force de l’UE face au chantage commercial de Donald Trump.

L’UE dispose de quelques autres leviers. Certes, le recours aux procédures contentieuses de l’OMC (dont les règles fondamentales, comme la clause non discriminatoire de la nation la plus favorisée – sont allègrement piétinées par Donald Trump) est aujourd’hui inopérant du fait de la paralysie de son organe d’appel. L’UE peut toutefois en théorie prendre des mesures de sauvegarde sectorielles (notamment dans le domaine numérique), mobiliser des instruments anti-dumping ou des aides ciblées et les États membres conservent des moyens de contrôle des investissements étrangers. En pratique, la mobilisation de ces moyens de rétorsion reste contrainte du fait des règles de concurrence du marché intérieur européen et des difficultés à forger un consensus entre des pays européens dont les structures productives et donc les intérêts économiques et commerciaux peuvent diverger.

Donald Trump a menacé (avant de se rétracter) six États membres de l’UE (soutenus par le Royaume-Uni et la Norvège), opposés à sa volonté d’absorber le Groenland, d’une hausse de 10% des tarifs douaniers (s’ajoutant aux 15 % en vigueur). Le Parlement européen vient par ailleurs d’annoncer qu’il suspendait le processus de ratification de l’accord-cadre passé entre Donald Trump et l’UE en juillet 2025. Cet accord est-il désormais obsolète et peut-on anticiper une position plus ferme de l’UE face au chantage commercial ?

L’accord-cadre conclu en juillet 2025 à Turnberry entre Ursula von der Leyen et Donald Trump visait une désescalade tarifaire et une coopération renforcée sur les normes industrielles. Bien qu’appliqué à titre provisoire, il nécessitait une ratification parlementaire. Or l’annonce le 20 janvier 2026 par le Parlement européen de la suspension du processus de ratification, après l’annonce d’une hausse tarifaire américaine cumulative de 25 % (15 % + 10 %), fragilise juridiquement un accord devenu de facto politiquement obsolète du fait de cette nouvelle mesure unilatérale. Observons que l’accord de Turnberry, contrairement au libellé de la déclaration commune (« … An agreement on reciprocal, fair and balance trade »), n’était en fait ni réciproque, ni équitable et encore moins équilibré, dès lors qu’il validait l’acceptation par l’UE de tarifs douaniers de 15 % (avec quelques exceptions sectorielles) sur les exportations européennes vers les États-Unis en « contrepartie » de la suppression de tout tarif visant les exportations des États-Unis vers l’UE et qu’il comportait d’autres clauses contraignantes et dérogatoires pour cette dernière (achats d’énergie, de matériel militaire, investissements aux États-Unis, etc.).

Dans l’hypothèse (encore incertaine) d’une renégociation de cet accord, plusieurs signaux suggèrent une attitude plus ferme de la part de l’UE. Ainsi, les six États membres (soutenus par le Royaume-Uni et la Norvège) plus spécifiquement visés, ont explicitement refusé tout « chantage commercial » lié aux ambitions américaines sur le Groenland.

Gardons à l’esprit que l’UE représente près de 20 % du PIB mondial et un marché de près de 500 millions de consommateurs, le plus important du monde. Son accès revêt un intérêt vital pour les États-Unis. Encore faut-il que les Européens expriment collectivement une attitude de fermeté face à l’agresseur et confortent leur crédibilité dans un rapport de force assumé. Le risque d’escalade existe, naturellement, et une guerre commerciale est toujours un jeu à somme négative (plus encore dans un contexte de chaînes de valeur transatlantiques très intégrées). Mais le risque encore pire est celui d’un jeu à somme nulle où l’Europe serait seule perdante.

Quelle a été jusqu’à présent l’incidence de la hausse des tarifs douaniers sur le commerce UE-États-Unis et sur la croissance européenne ? Quel impact pourrait-avoir une hausse supplémentaire de 10 % de ces tarifs sur les principales économies européennes compte tenu de leurs spécialisations spécifiques et de leurs dépendances respectives vis-à-vis du marché américain ?      

Depuis les premières hausses tarifaires états-uniennes, le commerce UE-États-Unis (environ 1100 Mds € par an) a ralenti. Les exportations européennes vers les États-Unis ont reculé d’environ 5 % en volume sur douze mois, amputant la croissance européenne d’environ 0,2 point de PIB en 2025, selon les estimations de la Commission et de la BCE. Certains secteurs (automobile, machines-outils, produits chimiques…) ont été plus touchés. Il faut tenir compte du fait que les importateurs des États-Unis ont fortement accru leurs achats au premier trimestre en anticipation de l’application des droits de douane. Au total, l’impact est significatif, mais pas si dramatique, sachant que les exportations brutes de l’UE vers les États-Unis ne représentent que 3 % de son PIB. Une hausse supplémentaire de 10 % pourrait selon certaines estimations retrancher à moyen terme entre 0,2 % et 0,5 % d’une croissance européenne déjà faible (1,3 % en 2026 selon le FMI), avec des effets asymétriques (probablement deux fois supérieurs en Allemagne qu’en France, par exemple), liés aux spécialisations des économies des États membres et à leur degré d’exposition au marché des États-Unis. Dans un univers aussi incertain où les annonces parfois extravagantes se multiplient (comme la dernière menace par Donald Trump d’un relèvement à 200 % appliqués aux vins et champagne français si la France n’adhère pas au « Conseil de la Paix »), on peut être tentés de rappeler l’aphorisme de l’humoriste Pierre Dac : « Les prévisions sont difficiles, surtout quand elles concernent l’avenir ». Faisons le pari raisonnable qu’une réponse ferme et articulée de l’Europe face à son agresseur, si elle comporte des risques à court terme, peut réduire l’incertitude à long terme, pour son propre bénéfice et pour celui d’une économie mondiale menacée de fragmentation.