Analyses / Moyen-Orient / Afrique du Nord
8 janvier 2026
Israël, nouvel hégémon au Liban ?
Le Liban est aujourd’hui à la croisée des chemins. Après un dernier trimestre 2024 marqué par l’affrontement entre Israël et le Hezbollah, et qui avait vu la milice chiite libanaise encaisser des coups d’une violence extrême face à une armée israélienne victorieuse, l’élection du commandant en chef de l’armée Joseph Aoun à la présidence de la République le 9 janvier 2025, suivie par la nomination de Nawaf Salam, ex-président de la Cour internationale de Justice, au poste de Premier ministre, avait semblé annoncer le début d’une ère nouvelle.
Un an plus tard, les choses paraissent toutefois plus complexes. Si le nouveau pouvoir libanais a fait de nombreux progrès sur la voie des réformes financières, économiques et sociales, c’est en effet sur le plan sécuritaire et politique, enjeu central, que le bât blesse. La problématique essentielle tourne autour du désarmement du Hezbollah, exigé par Israël. Si le cessez-le-feu conclu le 27 novembre 2024 sous médiation américaine (et qui s’appuie sur la Résolution 1701 du Conseil de sécurité de l’ONU) a mis fin aux combats, et énoncé le principe du désarmement du Hezbollah, entérinant de facto l’affaiblissement de ce dernier, il n’a cependant pas spécifié de façon claire et incontestable l’ampleur exacte de ce désarmement, ni son aire géographique. Israël affirme ainsi que le désarmement doit se faire dans tout le Liban, alors que le Hezbollah répond que cela doit se faire uniquement dans une étroite bande frontalière, d’une largeur de 5 à 7 kilomètres, au sud du fleuve Litani à la frontière libano-israélienne.
Si certaines sources affirment, de leur côté, que le Hezbollah aurait été largement neutralisé au plan militaire, puisqu’il aurait perdu entre 2000 et 4000 morts, ainsi que l’élite de ses chefs et cadres militaires, tandis que près de 90 % de ses armes dites « stratégiques » (les missiles et les drones de portée suffisante pour frapper le cœur d’Israël) auraient été détruites, cela ne suffit toutefois pas du point de vue de Tel-Aviv, qui veut un désarmement total. Une éventualité pour l’instant rejetée tant par le parti chiite que par son parrain iranien, qui continue de miser sur la carte du Hezbollah. De ce fait, Israël a continué de frapper quotidiennement ce dernier dans tout le Liban depuis le cessez-le -feu du 27 novembre 2024 (environ 700 frappes au total), tandis que le parti chiite aurait perdu plus de 200 membres supplémentaires, tout en se gardant bien de riposter. Une posture qui montre bien le déséquilibre du rapport de forces.
Dans cette situation, le Liban fait face à trois scénarios possibles. Le premier, celui de l’apaisement, que l’on pourrait appeler le scénario « irlandais », reposerait sur un accord politique (à l’image de l’accord du « vendredi saint » de 1998 en Irlande du Nord), à travers lequel les membres du Hezbollah rendraient progressivement leurs armes, tandis que l’armée libanaise, soutenue par des forces internationales, notamment européennes avec un soutien américain, pourrait jouer le rôle « d’intermédiaire honnête » afin de réceptionner ces armes. Si ce scénario, qui semble privilégié par le pouvoir libanais, demanderait du temps (la remise volontaire des armes avait pris sept ans en Irlande du Nord), il exigerait également un engagement de long terme des États-Unis et de leurs alliés européens pour rassurer les différentes parties locales et soutenir massivement l’armée libanaise (un sommet étant prévu début 2026 à Paris pour chiffrer ce soutien à l’armée). Il serait probablement également conditionné à une stabilisation de la Syrie voisine, avec laquelle la frontière est extrêmement poreuse, et dont le nouveau régime du président Ahmad el-Chareh peine encore à s’imposer. Et, enfin, il serait conditionné à une solution du contentieux avec l’Iran, afin que ce dernier cesse de pousser le Hezbollah à durcir ses positions.
Le deuxième scénario serait de mettre en place au Liban un schéma comparable à celui de la Cisjordanie, où les forces de l’Autorité palestinienne sont, tant bien que mal, contraintes de collaborer avec Israël pour éviter des représailles économiques, politiques, voire militaires. Si la question des armes du Hezbollah n’est pas réglée, Israël pourrait en effet opter alors au Liban pour un scénario maximisant sa sécurité. Il consisterait à forcer le pouvoir ainsi que l’armée libanaise à coopérer avec l’État hébreu, en menaçant, dans le cas contraire, de frapper non seulement le Hezbollah mais l’ensemble des infrastructures publiques et des administrations libanaises, qui sont à la merci de l’armée israélienne (ces menaces ayant été émises plus d’une fois dernièrement). Les prémices de ce scénario « cisjordanien » se sont manifestées lors d’un épisode récent à Yanouh au Sud-Liban, où Israël a forcé le Hezbollah à accepter une série de perquisitions, et a, surtout, forcé l’armée libanaise elle-même à exécuter ces perquisitions, en lui transmettant des messages par l’intermédiaire du comité de supervision du cessez-le-feu (connu sous le nom de « mécanisme »), afin d’identifier des caches d’armes potentielles, sous la menace de bombardements israéliens en cas de refus. Une situation nouvelle qui pourrait imposer à terme à l’armée libanaise de modifier en partie sa doctrine opérationnelle, puisqu’elle considère jusqu’à présent Israël comme une menace extérieure et un ennemi avec lequel la coopération n’est pas envisageable.
Ce scénario ne supposerait pas une remise des armes, mais plutôt la perpétuation d’un climat de statu quo, ou « d’instabilité sous contrôle », où l’armée israélienne confirmerait sa nouvelle domination en soumettant à ses volontés les forces en place au Liban, le Hezbollah, les autres milices et formations armées, ainsi que l’armée libanaise elle-même, tout en consacrant la création au Liban-Sud d’une zone tampon à sa frontière, vidée comme aujourd’hui de ses habitants, et qui pourrait être patrouillée par des forces internationales (lesquelles succèderaient à la FINUL, dont le mandat se termine fin 2026). Ce scénario ne nécessiterait en outre pas d’engagement massif et continu des États-Unis envers le Liban, pas plus qu’il ne nécessiterait un vaste règlement avec l’Iran, mais simplement le maintien d’un équilibre régional minimum, ce que le dispositif militaire américain dans la région pourrait assurer.
Enfin, le dernier scénario, comparable à celui de Gaza, consisterait en une nouvelle explosion, poussant l’État hébreu à frapper ses adversaires avec violence, en détruisant des pans entiers du Liban ainsi qu’en frappant l’Iran, afin d’affaiblir fortement ses adversaires et d’imposer des évolutions politiques radicales au Proche-Orient (ce qui pourrait, in fine, menacer le régime à Téhéran lui-même). Ce scénario pourrait cependant exiger un engagement des États-Unis en Iran même, pour s’assurer que l’instabilité ne gagnerait pas le pays ainsi que le reste de la région, notamment l’Irak et les pays du Golfe, en cas de basculement du régime.
Ces trois scénarios ont un fil conducteur : le niveau d’engagement des États-Unis. S’ils ne souhaitent pas s’embarquer massivement dans des entreprises de « nation-building » et dans le soutien des pouvoirs locaux, au Liban ou ailleurs (comme auparavant en Irak), alors ils privilégieront des solutions sécuritaires qui préserveront le statu quo, en collaborant avec les puissances régionales en place, ce qui adouberait de facto Israël, en particulier sur le terrain libanais, comme un nouvel hégémon.
L’inconnue serait cependant la Turquie, l’autre allié de Washington, qui entretient avec Tel-Aviv une forte rivalité sur le terrain syrien, ce qui ne peut qu’influencer le Liban voisin où vit une forte proportion de déplacés syriens, tandis que le nord du pays, à majorité sunnite et qui abrite une communauté de turcophones, bat en partie au rythme d’Ankara.