Défaite majeure pour le mouvement national kurde de Syrie

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On se souvient que les Forces démocratiques syriennes (FDS)[1], à majorité kurde et structurées par le Parti de l’union démocratique (PYD), franchise syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), avaient signé un mémorandum avec les autorités intérimaires de Damas, dirigées par Ahmed Al-Charaa, le 10 mars 2025, traçant la perspective d’un accord politique global devant être finalisé avant le 31 décembre dans le but d’intégrer la composante kurde de la population syrienne dans la nouvelle architecture politique du pays. Les négociations ne parvinrent pourtant pas à aboutir au nécessaire compromis, les principaux points de désaccord se concentrant sur la place et le statut des forces armées kurdes au sein de la nouvelle armée syrienne ainsi que sur le degré d’autonomie politique de la région kurde au sein du pays. L’impasse semblait donc totale.

Dès les premiers jours du mois de janvier les troupes de Damas attaquaient alors deux quartiers kurdes de la ville d’Alep – Cheikh Maqsoud et Acrafieh – et en chassaient rapidement les FDS. Fort de cette première victoire, décision fut prise – visiblement préparée de longue date – de poursuivre l’offensive vers les territoires de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES), communément appelé le Rojava.

Le destin du Nord-Est syrien bascule alors en deux jours, les 17 et 18 janvier. Les forces gouvernementales reprennent les provinces de Rakka et de Deir ez-Zor, à majorité arabe, et environ 80 % des territoires administrés par les FDS depuis 2016, lorsqu’elles en avaient chassé l’État islamique avec l’aide de la coalition internationale. C’est une véritable débandade militaire qui se produit, avec son cortège de victimes civiles et de départs précipités des populations.

La brièveté de la séquence et le quasi-effondrement de l’AANES interpellent, mais s’expliquent de plusieurs façons. La première renvoie bien sûr au lâchage des forces kurdes par les États-Unis, confirmant ainsi le choix de Washington d’un soutien stratégique apporté à Ahmed Al-Charaa dans le cadre d’un projet de recomposition régionale sous égide. On a le désagréable sentiment que l’histoire se répète. Plusieurs fois déjà la confiance accordée par les dirigeants nationalistes kurdes aux États-Unis, ainsi que parfois à des autocraties locales, s’est en effet quasi systématiquement retournée en son contraire. C’est une malheureuse constante de l’histoire tourmentée du peuple kurde que d’être trahi par ceux qui prétendent l’aider ou le protéger. De la part des dirigeants kurdes, c’est une illusion mortelle que d’estimer possible de défendre les intérêts de leur peuple – objectif proclamé par les FDS – en prenant appui sur les États-Unis, dont les intérêts ne coïncident pas avec les leurs. Certes, les conditions difficiles dans lesquelles se sont battues les FDS rendaient nécessaires des jeux d’alliances, mais certains choix s’avèrent une fois de plus mortifères. Durant la guerre civile, les FDS n’ont jamais tenté de passer de véritables accords avec les forces combattantes syriennes d’opposition préférant entretenir des relations parfois ambigües avec le régime de Bachar Al-Assad. Les événements de ce mois de janvier 2006 administrent une nouvelle fois la preuve de la dangerosité de dépendre des États-Unis qui ne raisonnent jamais pour leur part dans une logique d’émancipation des peuples.

La deuxième raison concerne le changement d’alliance effectué par les tribus arabes qui, depuis une dizaine d’années, avaient fait allégeance aux FDS dirigées par des commandants kurdes, souvent membres du PKK. Rappelons que le système politique qui avait été instauré au sein de l’AANES proclamait s’inspirer des concepts autogestionnaires – le confédéralisme démocratique – élaborés et théorisés par Abdullah Öcalan fondateur et dirigeant du PKK, en prison depuis 1999. Il s’agissait, avaient expliqué les FDS, de construire une société égalitaire, respectueuse des minorités ethniques, confessionnelles et de genre. L’aura romantique libertaire qui a enveloppé le Rojava depuis de nombreuses années s’est pourtant brutalement déchirée. Bien sûr, la propension des chefs tribaux à pactiser avec le plus offrant est une donnée classique de la situation régionale, il convient néanmoins de ne pas tomber dans un travers orientaliste, ou pire essentialiste, sur la supposée versatilité intrinsèque des tribus. La situation renvoie plus fondamentalement à la brutalité des rapports de force induits par toute guerre civile et il semble que l’inclusivité égalitaire revendiquée par les FDS était plus une utopie qu’une réalité véritablement ancrée dans le tissu social. Pour parler plus précisément, il apparait que le PYD a imposé son système d’une manière qui a été perçue par les populations arabes comme une forme de domination nationaliste kurde. L’étonnante rapidité de la défaite subie au cours de ces derniers jours s’explique en effet par l’étroitesse de la base sociale des FDS dans une région, représentant un tiers du territoire syrien, dont une grande partie est arabe.

Un troisième élément d’explication réside dans le rôle qu’a endossé la Turquie – qui occupe toujours indûment une partie du territoire syrien – et l’important appui qu’elle a apporté à l’armée syrienne, notamment par l’utilisation de drones à l’efficacité redoutée. Ankara voyait dans la séquence un moment particulièrement propice pour en finir avec le Rojava, qualifié par les autorités turques d’entité terroriste, parce que sous la coupe du PKK, et perçu de ce fait comme un danger existentiel. C’est aussi une nouvelle preuve du soutien sans faille apporté jusqu’alors par Recep Tayyip Erdoğan, aux côtés de Donald Trump et de Mohamed Ben Salman, au gouvernement intérimaire d’Ahmed Al-Charaa.

On le comprend, ce dernier sort considérablement renforcé à l’issue d’un mois de janvier fertile en modifications accélérées des rapports de force. Son projet islamo-nationaliste s’affirme, porteur d’une volonté centralisatrice qui ne laisse guère de place aux minorités ethniques et confessionnelles. Il apparait d’ailleurs beaucoup plus intransigeant à l’encontre de celles-ci qu’à l’égard de l’État d’Israël avec lequel il est parvenu à un récent accord alors que ce dernier occupe pourtant une partie du territoire national syrien et y organise cycliquement des opérations militaires faisant fi du droit international.

Les FDS subissent donc une défaite majeure, leur projet politique ayant subi un coup d’arrêt. Le modèle social progressiste qu’elles voulaient mettre en œuvre prétendait se différencier radicalement de celui incarné par le Gouvernement régional du Kurdistan d’Irak, critiqué pour être beaucoup plus conservateur et souvent accusé de pratiques clientélistes à forts relents féodaux. Le PKK ne formulait d’ailleurs plus la revendication d’indépendance d’un Kurdistan, et allait jusqu’à mettre théoriquement en question le concept même d’État nation. Pour autant, la difficulté des cadres de l’AANES à parvenir à un compromis avec le gouvernement intérimaire de Damas au moment adéquat leur a été fatale et les acquis dont ils se réclamaient quasiment réduits à néant.

C’est dans ce contexte qu’un accord – dans l’élaboration duquel les États-Unis, la France et le Gouvernement régional du Kurdistan d’Irak ont visiblement joué un rôle important – favorable au gouvernement de Damas puisqu’il enterre la perspective d’une autonomie kurde au Rojava, a finalement été acté entre les protagonistes le 30 janvier 2026. Les autorités intérimaires de Damas prennent ainsi le contrôle des institutions locales, des postes-frontières, des champs gaziers et pétroliers ainsi que des camps d’internement dans lesquels se trouvent des prisonniers de l’État islamique. Les institutions de l’AANES seront intégrées à l’appareil d’État syrien et les combattants des FDS incorporés individuellement dans la nouvelle armée syrienne. Aucune mention n’est faite quant à l’avenir des unités de femmes combattantes des FDS et des combattants étrangers du PKK. Principales concessions, le kurde est reconnu comme langue nationale et pourra être enseigné librement, le Nouvel An kurde, le Newroz, sera quant à lui férié, et la nationalité syrienne enfin accordée à la totalité des citoyens d’origine kurde. Nulle reconnaissance à l’autogouvernement ou à l’autodétermination donc, mais bien plutôt celle de quelques droits dus à une minorité. On le voit, l’accord sanctionne un rapport de force peu favorable aux forces kurdes, même si le contenu final apparait moins dur que celui qui leur avait initialement été soumis, le 18 janvier.

Il s’agit maintenant d’observer les modalités pratiques de son application, car rien n’est jamais écrit à l’avance dans un contexte national et régional singulièrement délétère.

Didier Billion


[1] Les Forces démocratiques syriennes ont été créées en octobre 2015 pour constituer un cadre juridique et politique au soutien militaire états-unien apporté au Parti de l’union démocratique (PYD), franchise syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), pour combattre l’État islamique. Les FDS encadrées par les forces kurdes inclurent aussi des tribus arabes ralliées.