Entretiens / Observatoire politique et géostratégique des États-Unis
19 février 2026
« Board of Peace » ou « Trump’s World » ?
Annoncé à Davos par Donald Trump, le « Board of Peace » (« Conseil de paix ») s’inscrit dans le prolongement de son plan pour Gaza, tout en élargissant considérablement son ambition. Présentée comme une structure destinée à œuvrer pour la paix et la stabilité, cette nouvelle instance interroge sur sa légitimité, son fonctionnement et la manière dont elle concurrence les Nations unies. L’analyse d’Hadjar Aouardji, directrice de la recherche à l’IRIS, spécialiste de la politique étrangère étatsunienne au Moyen-Orient.
À l’heure où le Conseil de paix s’apprête à se réunir à Washington pour sa réunion inaugurale, pouvez-vous revenir sur le contexte de sa création ? Cette instance a-t-elle vocation à concurrencer les Nations unies ?
La première fois que cette instance a été évoquée, c’était en septembre dernier, dans le contexte du plan de Trump en 20 points pour pacifier le conflit en cours entre Israël et le territoire palestinien de Gaza. De ce plan, on se souvient notamment qu’il exigeait le retour de tous les otages israéliens, vivants ou morts, et le désarmement du Hamas, mais qu’il renvoyait à un avenir très hypothétique la création d’un État palestinien souverain. Ce plan a donné lieu à la signature d’un « cessez-le-feu », orchestré en grande pompe à Charm-el-Cheikh, et dont l’Égypte, le Qatar et la Turquie se portaient garants. La mise en scène de cette signature ressemble d’ailleurs fortement au décorum mis en place à Davos autour du président Trump le 22 janvier dernier.
À la suite de la signature du « cessez-le-feu », la première phase du plan Trump s’est déployée, et l’armée israélienne s’est retranchée derrière une ligne jaune, occupant à ce jour 53 % du territoire palestinien. Le plan devait également garantir un acheminement massif d’aide humanitaire. Or, celui-ci n’a pas été respecté par les autorités israéliennes, qui l’ont limitée de manière drastique. Les efforts déployés pour la restitution des otages israéliens (le 26 janvier dernier, la dépouille du dernier otage a été retrouvée et rapatriée) ont été le seul élément du plan à avoir véritablement été mis en œuvre. Rappelons également qu’entre octobre 2025 et février 2026, plus de 600 Palestiniens auraient été tués. Dans ces conditions, peut-on véritablement parler de cessez-le-feu ?
Entre octobre 2025 et la mi-janvier 2026, l’administration étatsunienne a très peu communiqué sur ce dossier, et la résolution votée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 17 novembre dernier n’a que peu retenu l’attention. Or, cette résolution 2803, votée par 13 membres du Conseil (la Russie et la Chine s’étant abstenues) fait sienne le plan Trump, qu’elle nomme « Plan d’ensemble du Président Donald J. Trump visant à mettre fin au conflit à Gaza », et qu’elle fait d’ailleurs figurer en annexe du document. Cette résolution salue la création du Conseil de paix, défini comme une « administration transitoire dotée de la personnalité juridique internationale et chargée de guider la reconstruction de Gaza ». Pourtant, l’instance présentée par le président Trump à Davos a un périmètre d’action beaucoup plus large, et sa Charte ne mentionne d’ailleurs à aucun endroit les Palestiniens. Il y a là une duperie qui consiste à tirer une forme de légitimité onusienne pour cette instance, qu’elle vise pourtant, en effet, à contourner et à concurrencer. À ce sujet, le président Trump a déclaré à Davos que l’ONU avait un potentiel dont elle n’avait pas su tirer parti pour mettre fin à la guerre à Gaza. Par ailleurs, le préambule de la Charte instituant le Conseil de paix s’en prend dès les premières lignes à l’institution onusienne : « déclarant que la paix durable requiert un jugement pragmatique, des solutions de bon sens et le courage de se départir d’approches et d’institutions qui ont trop souvent échoué ». Comme en écho, le Secrétaire d’État Marco Rubio a déclaré, lors de la Conférence de sécurité de Munich : « Les Nations unies ont toujours un incroyable potentiel pour être un outil en faveur du bien pour le monde. Mais nous ne pouvons pas ignorer qu’aujourd’hui, sur les affaires les plus urgentes, elle n’a pas de réponses et n’a joué aucun rôle. Elle n’a pas pu résoudre la guerre à Gaza. C’est le leadership américain qui a libéré les otages des mains des barbares et apporté un fragile cessez-le-feu. » C’est oublier judicieusement que sur ce dossier en particulier, les nombreux vetos étatsuniens ont entravé l’action du Conseil de sécurité…
Comment fonctionne ce Conseil de paix et quelles sont les entités qui le composent ?
Son architecture est complexe et le président Trump, en qualité de chairman, se réserve le droit de créer des « entités subsidiaires » à ce Conseil, comme d’en supprimer.

D’abord, cette instance est présidée par Trump, et il est important de comprendre qu’il ne la préside pas en tant que président des États-Unis, mais à titre individuel. Cela signifie que son rôle à la tête de cette instance se poursuivra au-delà de son mandat. Il peut être mis fin à celui-ci dans deux cas : si Trump lui-même démissionne ou si le Conseil exécutif du Conseil de paix (ndlr : voir ci-dessous) vote sa démission à l’unanimité, en cas d’incapacité. Toutefois, dans les deux cas, c’est le président Trump qui désignera son successeur[1].
Il y a ensuite un Conseil de paix, qui rassemble des représentants d’États membres (à ce jour : Albanie, Arabie Saoudite, Argentine, Arménie, Azerbaïdjan, Bahreïn, Biélorussie, Bulgarie, Cambodge, Égypte, Émirats arabes unis, Hongrie, Indonésie, Israël, Jordanie, Kazakhstan, Kosovo, Koweït, Ouzbékistan, Maroc, Mongolie, Pakistan, Paraguay, Qatar, Salvador, Turquie, Vietnam). Ces États peuvent être invités à participer au Conseil pour une durée de trois ans (que Trump peut décider de renouveler ou non). Toutefois, cette durée ne s’applique pas aux pays qui payeraient une somme d’1 milliard de dollars dans les un an à compter de l’entrée en vigueur du Conseil, en contrepartie d’un siège permanent.
Outre cette assemblée d’États, la Charte évoque un Conseil exécutif qui réunit des dirigeants de « stature mondiale », et qui a vocation à rendre opérationnelle « la vision » du Conseil de paix. À ce jour, sept personnes ont été nommées pour un mandat de 2 ans, qui peut être prolongé ou interrompu à la discrétion de Trump : il s’agit de Marco Rubio, Jared Kushner, Steve Witkoff, Tony Blair, Marc Rowan (PDG de Apollo Global Management), Ayan Banga (président de la Banque mondiale) et Robert Gabriel (conseiller à la sécurité nationale). Le conseil exécutif tient des réunions régulières, doit exercer les pouvoirs nécessaires et appropriés pour mettre en œuvre la mission du Conseil de paix, et rendre compte au Conseil de paix de ses activités et de ses décisions sur une base trimestrielle, « ainsi qu’à tout autre moment que le Président pourra déterminer ». Chaque membre du Conseil exécutif supervise un portefeuille défini, concernant Gaza, incluant le renforcement des capacités de gouvernance, les relations régionales, la reconstruction, les investissements, etc.
Le président Trump a par ailleurs nommé Aryeh Lightstone et Josh Gruenbaum, deux responsables américains spécialisés dans la diplomatie économique et la mobilisation d’investissements internationaux, notamment au Moyen-Orient, comme conseillers auprès du Conseil de paix, et leur a confié la mission de mettre en œuvre, sur le plan opérationnel, le mandat et les priorités diplomatiques du Conseil.
Les profils nommés au sein de ce Conseil exécutif interpellent dans la mesure où les intérêts privés, financiers et politiques de ses membres (proches du président Trump ou impliqués dans de grandes entreprises et institutions internationales) semblent étroitement imbriqués avec les objectifs de reconstruction et d’investissement à Gaza, soulevant des questions sur la transparence, la gouvernance et le risque de conflits d’intérêts.
Il n’y a donc aucun Palestinien dans le conseil exécutif. Le plan Trump n’évoque-t-il pas également un comité de technocrates palestiniens et une force internationale de stabilisation ?
Qu’il s’agisse du Conseil de paix ou de son conseil exécutif (qui sont les deux entités qui figurent dans la Charte), il n’y a pas de Palestinien représenté, en effet. En revanche, la résolution 2803, et le plan d’ensemble font bien référence à un Comité national pour l’administration de la bande de Gaza. La création de celui-ci, qui n’a vocation qu’à gérer les affaires courantes, s’inscrit dans une stratégie visant à dépolitiser la cause palestinienne. Composé de douze technocrates dirigés par Ali Shaath, ingénieur civil né à Khan Younes, ses moyens d’action sont, pour l’heure, inexistants. Le diplomate bulgare Nickolay Mladenov, nommé Haut-Représentant pour Gaza, devra conduire les efforts de stabilisation, et assurer le lien entre le comité de technocrates palestiniens et le Conseil de paix.
Trump a également annoncé la création d’une autre entité, dirigée par Mladenov, et dont les membres, se recoupent, en partie, avec le conseil exécutif susmentionné, il s’agit, cette fois du conseil exécutif pour Gaza[2], qui, sans surprise, n’intègre aucun Palestinien lui non plus. Dans ce conseil exécutif, aux côtés de Marc Rowan, le milliardaire américain qui dirige Apollo Global Management, figure un autre milliardaire : le promoteur immobilier israélo-chypriote Yakir Gabay, proche de Jared Kushner. Lors du Forum de Davos, le gendre du président étatsunien a présenté un « master plan pour Gaza » qui ressemble fortement au projet de Riviera annoncé par le président Trump en 2025. À cette occasion, parlant de l’implication de Yakir Gabay, il a déclaré : « Il a accepté de le faire bénévolement, vraiment par conviction, parce que c’est ce qu’il veut faire. » Malgré tout, on comprendra qu’ici encore, l’entrelacement des relations personnelles et des profils d’investisseurs soulève de sérieuses questions de conflits d’intérêts.
Enfin, le plan Trump et la résolution onusienne qui l’adopte évoquaient en effet une force internationale de stabilisation. Celle-ci a pour mission de collaborer avec Israël et l’Égypte, stabiliser la situation en matière de sécurité, et ce, en assurant la démilitarisation de la bande de Gaza, protéger les civils, former les forces de police palestiniennes et accomplir toute autre tâche jugée nécessaire à l’exécution du plan d’ensemble (article 7 de la résolution 2803 du CSNU). La Maison-Blanche a nommé le général Jasper Jeffers pour commander cette force, et pour l’heure, l’Indonésie a annoncé envoyer un contingent de soldats : elle pourrait déployer jusqu’à 8 000 hommes d’ici juin prochain. La réunion du Conseil de paix se tenant au Donald J. Trump Institute of Peace (Washington) ce 19 février devrait être l’occasion d’annoncer la participation d’autres pays à la force internationale de stabilisation.
Enfin, même si hormis la Hongrie et la Bulgarie, aucun État membre de l’Union européenne n’a accepté, à ce jour l’invitation à rejoindre le Conseil de paix, notons qu’il semblerait que plusieurs représentants participeront, en tant qu’observateurs, à cette réunion inaugurale : la Commissaire européenne pour la Méditerranée, Dubravka Šuica, l’Italie, la Roumanie, la Grèce, ainsi que Chypre.
[1] Outre ces deux cas, un article de la Charte encadre les conditions de dissolution du Conseil de paix : « Le Conseil de paix sera dissous au moment où le Président jugera nécessaire ou approprié, ou à la fin de chaque année civile impaire, sauf s’il est reconduit par le Président au plus tard le 21 novembre de ladite année civile impaire. Le Conseil exécutif établira les règles et procédures relatives au règlement de l’ensemble des actifs, passifs et obligations lors de la dissolution » (article 10.2).
[2] Cf. Infographie. Le Conseil exécutif pour Gaza est composé de Nickolay Mladenov (diplomate bulgare), Jared Kushner (homme d’affaires et gendre de Donald Trump), Tony Blair (ancien premier ministre du Royaume-Uni et ancien envoyé spécial du Quartet pour le Moyen-Orient), Hassan Rashad (chef des renseignements égyptien), Marc Rowan (co-fondateur et PDF d’Apolo Global Management), Hakan Fidan (ministre turc des Affaires étrangères), Reem Al Hashimy (ministre émiratie de la Coopération internationale), Steve Witkoff (l’actuel envoyé spécial des États-Unis au Moyen-Orient), Sigrid Kaag (femme politique et diplomate néerlandaise), Ali Al Thawadi (diplomate qatari), Yakir Gabay (magnat de l’immobilier israélo-chypriote).