ANALYSES

« C’est surtout de la position définitive d’Israël que dépendra le sort du régime syrien »

Alors qu’Israël répétait sans cesse qu’il n’allait pas s’impliquer dans le conflit syrien, pourquoi avoir procédé maintenant à trois raids ?

Au-delà de la volonté de frapper les canaux d’approvisionnement du Hezbollah et de l’empêcher de profiter du désordre syrien pour renforcer son arsenal, Israël cherche à définir de nouvelles règles du jeu dans un ordre régional chaotique marqué par des risques accrus de somalisation de la Syrie. Il s’agit de frapper le corridor logistique Iran-Syrie-Hezbollah. Israël craint particulièrement que des missiles balistiques de type Scud D ne tombent entre les mains du Hezbollah. Ces missiles sont similaires aux Scud russes et ont été développés par la Syrie avec financement iranien. Selon les experts militaires israéliens, les missiles de longue portée inquiètent Israël car le Hezbollah ne serait pas obligé de s’en servir à partir du Liban-Sud, mais pourrait par exemple les lancer à partir de la Békaa et toucher des cibles lointaines dans le sud d’Israël. Un autre type d’armement qu’Israël ne souhaite pas voir tomber entre les mains du Hezbollah sont les missiles sol-air SA-17 fournis par la Russie à la Syrie. Ces missiles, très furtifs et difficiles à détecter, rendraient plus compliquée une invasion israélienne du territoire libanais. Le Hezbollah espère également obtenir des missiles Yakhont, capables de frapper les navires de guerre israéliens, et qui pourraient également atteindre des installations gazières. Ces frappes constituent donc d’abord un message envoyé à l’Iran pour lui rappeler les lignes rouges israéliennes et privilégier la fermeté à l’heure où les États-Unis sont accusés de pusillanimité. Indirectement, les attaques israéliennes envoient également un signal aux États-Unis, en venant rappeler que les défenses antiaériennes syriennes, fournies par la Russie et qu’on disait très efficaces, ne sont pas aussi redoutables qu’on le pensait. Cela vient apporter du grain à moudre aux faucons américains comme Lindsey Graham ou John McCain qui souhaitent que les États-Unis mènent eux-mêmes des attaques de ce type. À ce stade, ces deux derniers sénateurs n’ont réussi à convaincre ni le Congrès ni l’opinion publique américaine, essentiellement parce que leur parole est démonétisée suite au fiasco irakien dont ils sont en partie responsables. Simultanément, Israël s’est rabiboché avec la Turquie, a renforcé ses liens avec les services de renseignements turcs et les a incités à garder l’œil sur les mouvances jihadistes sunnites de plus en en plus autonomes dans le nord du territoire syrien.

Après les raids israéliens, pensez-vous qu’il y a un danger croissant de « régionalisation » du conflit ? Selon vous, le Hezbollah ripostera-t-il ?

À ce stade, le régime syrien incitera probablement le Hezbollah à la retenue. La priorité de Bachar el-Assad est de mater les rebelles et sûrement pas de faire la guerre à Israël. La Syrie a déjà été frappée 12 fois par Israël depuis 2003, et à chaque attaque, elle s’est contentée de publier un de ces fameux communiqués disant qu’elle choisirait « le lieu et l’heure » de la riposte. Quant au risque de régionalisation du conflit, il est désormais très clair et le scénario catastrophe, celui d’un affrontement sunnito-chiite qui embraserait la région de l’Irak jusqu’au Liban, ne peut plus être écarté. M. Assad profite de la tournure confessionnelle que prend le conflit. C’est essentiellement cette dimension qui rendrait très périlleuse une intervention occidentale.

Pour le Hezbollah, qui compte sur Damas tant comme voie d’approvisionnement en armes que comme soutien régional, la chute du régime de Bachar el-Assad serait désastreux. Idem pour l’Iran. Avec des enjeux aussi importants, pourquoi est-ce que les acteurs régionaux n’ont pas d’autre choix que d’admettre leurs ingérences ?

En effet, toutes les cartes sont désormais sur la table, les positions des uns et des autres sont connues et les ingérences ne sont plus cachées. La position de l’Iran et celle des puissances du Golfe et de la Turquie sont désormais très claires. Il restait une ambiguïté, qui est en passe d’être levée, c’est celle de l’attitude d’Israël. Il faut rappeler que la position israélienne vis-à-vis du régime syrien a quelque peu évolué durant les dernières années. Pendant longtemps, les régimes des Assad père et fils ont été pour les Israéliens un moindre mal, le « devil we know », ou encore, le « dictateur préféré d’Israël » pour reprendre le titre d’un article de Haaretz. En effet, la frontière israélo-syrienne est restée remarquablement calme pendant 40 ans, et même aujourd’hui, le Golan est paradoxalement le coin le plus sécurisé en Syrie. Dans ses Mémoires, Ariel Sharon disait ouvertement qu’il préférait le pouvoir baassiste à celui des Frères musulmans syriens. Cela dit, la position d’Israël a quelque peu évolué durant les dernières années, notamment suite à la guerre de juillet 2006, puisque Israël est arrivé à la conclusion que c’était grâce au soutien syrien que le Hezbollah avait pu résister. Par ailleurs, au fur et à mesure que l’Iran devenait pour Israël l’ennemi n° 1, le régime syrien, en tant que principal allié arabe de l’Iran, devenait problématique pour Israël. Finalement, Israël a pu arriver à la conclusion que le courant des Frères musulmans pouvait être « géré », et que, grâce aux pressions des États-Unis et du Qatar, les Frères respecteraient le statu quo, comme ce fut le cas pendant la dernière guerre de Gaza. Tous ces éléments contradictoires permettent de comprendre l’ambiguïté du positionnement d’Israël par rapport à la révolution syrienne, et la relative passivité qui a pu être celle d’Israël durant les deux premières années de la révolution syrienne. Il y a toujours deux écoles de pensée dans les milieux pro-israéliens concernant le régime syrien. L’une, représentée par le très radical Daniel Pipes, qui a écrit récemment un article d’un effroyable cynisme appelant à soutenir Bachar el-Assad et tout faire pour prolonger la guerre en Syrie, l’autre, représentée par certains congressistes proches d’Israël, qui souhaite au contraire faire tomber M. Assad. Même au sein de l’état-major israélien, il y a deux courants. C’est un vrai dilemme de type Catch 22, et il y a des scénarios négatifs pour Israël dans les deux cas de figure. Mais c’est en grande partie de la position définitive qu’adoptera Israël que dépendra le sort du régime syrien.
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