ANALYSES

Pourquoi le pape François ménage la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine

Presse
28 avril 2022
Par François Mabille, politologue, spécialiste de géopolitique des religions, CIRAD-FIUC
Comment expliquez-vous la prudence du pape François pour condamner l’agression contre l’Ukraine menée par la Russie de Vladimir Poutine ?

C’est gentil de parler de prudence. Depuis le début de la guerre, on assiste à une oscillation entre des approches contradictoires et des erreurs d’analyse. D’abord sur la personnalité du patriarche de Moscou Kirill. Jusqu’à ces dernières semaines et la découverte du massacre de Boutcha, le Vatican pensait pouvoir arriver à trouver une position conjointe avec lui, faisant fi du fait qu‘il y a une articulation totale entre la politique étrangère, la reconstruction de l’Etat russe et le rôle de l’orthodoxie conçu par le patriarcat de Moscou depuis une vingtaine d’années. La deuxième erreur du pape François a été de surestimer sa capacité et celle de la di plomatie du Saint-Siège à établir une médiation. 11y a eu une surévaluation de ce que François et Kirill avaient fait à Cuba dans un contexte très particulier. Leur médiation n’aurait pu se faire s’il n’y avait pas eu d’un côté Barack Obama et de l’autre un régime castriste en fin de parcours.

Enfin, la politique russe contre l’Ukraine n’a pas été appréhendée par le Vatican pour ce qu’elle était, à savoir la guerre d’un Etat contre un autre Etat, mais comme une opposition entre deux peuples chrétiens, pour reprendre les termes du pape. D’où des dénonciations très tardives. II a fallu attendre avril pour que François parle de « l’Ukraine martyrisée ».

Tout cela pour préserver un éventuel rapprochement du Vatican avec le patriarcat de Moscou?

L’enjeu prioritaire pour le Vatican est certes de maintenir des relations sur le long terme avec Kirill mais aussi de protéger la communauté catholique vivant en Russie, forte de 350 000 à 400 000 pratiquants. Lors de l’annexion de la Crimée, le Saint-Siège a ainsi obtenu que l’Eglise catholique locale ne soit pas rattachée à la confé rence épiscopale catholique russe. Plus le pape et la Curie romaine se prononcent contre Vladi mir Poutine et la Russie, plus le risque est grand, selon eux, qu’il y ait des représailles contre la communauté catholique en Russie. Cela joue dans la perception de la situation en Ukraine où la communauté catholique a été quelque peu délaissée ces dernières années, voire critiquée pour son uniatisme (doctrine religieuse recher chant la réunilication entre l’Eglise catholique et les églises locales). On estime pourtant leur nombre à quelque 4 millions, entre les pratiquants de l’Eglise catholique romaine classique et des Eglises catholiques orientales. Ce qui re présente une forte minorité.

Cela tient-il au fait qu’il vient d’un autre continent ?

François est certainement plus à l’aise sur les questions touchant l’Amérique latine. Si on le compare à Jean-Paul II, c’est vrai que ce dernier avait une connaissance très intime et personnelle du continent européen. II avait aussi une visée géopolitique. Souvenez de sa première phrase : « N’ayez pas peur ! ». Ce qui voulait dire : « Je connais le monde soviétique, je ne le crains pas, je le décrypte de l’intérieur et mon pontificat va être ordonné autour de la lutte contre le communisme ». Je ne pense pas que le Vatican ait, aujourd’hui, une vision géopolitique. question est de savoir s’il en faut une sachant que le patriarcat de Moscou et certains acteurs musulmans en ont une. L’Eglise catholique tente d’établir un régime de tolérance entre tous les acteurs religieux et les arrimer à un dialogue. II y a une volonté de participer au bien commun de différentes manières. Mais tout cela la place plu tôt au rang des acteurs humanitaires. Même si le pape affirme que l’Eglise catholique n’est pas une ONG, sa politique internationale ressemble plus à celle d’une organisation non gouvernementale qu’à une structure en partie étatique. C’est le côté pragmatique de François. II a beaucoup voyagé. II s’est intéressé aux relations internationales mais essentiellement sous l’angle humanitaire. C’est son côté pragmatique. II dit « que puis-je faire concrètement? ». En Syrie, il s’est ainsi attelé avec la Communauté de Sant’Egidio à mettre en place de couloirs humanitaires pour aider les réfugiés. Quand il a visité le camp de Lesbos, en Grèce, il est revenu avec des familles au Vatican. Pendant la pandémie, il a envoyé des dons et du matériel dans plusieurs pays… Cela se fait souvent au détriment d’une réflexion et d’une analyse approfondie des situations. Aujourd’hui, l’Eglise catholique a plus une politique humanitaire qu’une géopolitique.

 

Propos recueillis par Gilles Sengès pour L’Opinion.
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