ANALYSES

L’économie française au seuil de nouvelles 30 glorieuses ? Petites questions sur l’optimisme d’acier affiché par Bruno Le Maire

Presse
11 décembre 2021
Interview de Rémi Bourgeot - Atlantico
Face à Eric Zemmour dans « Elysée 2022 », Bruno Le Maire a déclaré la chose suivante : « Ma conviction profonde, c’est que nous sommes en train de retrouver le niveau de croissance, le niveau d’emploi, le niveau de réindustrialisation que nous avons eu pendant les Trente Glorieuses. Nous sommes en train de sortir d’un demi-siècle de désindustrialisation, de chômage de masse et de détournement des investissements étrangers qui allaient se mettre partout sauf en France. Les résultats sont clairs : une des croissances les meilleures de la zone euro, un taux d’emploi le plus élevé depuis un demi-siècle ».  La croissance à laquelle fait référence Bruno Le Maire (+6,7% en 2021) est-elle vraiment si glorieuse que ça au regard de la baisse du PIB observée en 2020 et des prévisions pour 2022 et 2023, dans un contexte global de croissance faible ?

Le PIB français s’est effondré de 8,3% en 2020. Cette crise a, sur le plan économique, affecté les citoyens de façon extrêmement diverse, en fonction de leur secteur d’activité mais surtout de leur niveau d’inclusion professionnelle. Derrière le « quoi qu’il en coûte » destiné à éviter la faillite de commerces fermés, on peut difficilement balayer les ravages causés pour la jeunesse en particulier. Le rebond de plus de 6% voire 7% du PIB en 2021 est évidemment à appréhender sur la base de l’effondrement de 2020, mais surtout il faut garder à l’esprit les séquelles diverses de cette crise. De plus, la fuite en avant dans le gonflement de bulles financières et immobilières pénalise d’autant plus les jeunes et encore plus la compétitivité de notre base productive, pour des raisons de coûts ainsi que de diversion de l’épargne au détriment de l’investissement productif.

Qui dit référence aux Trente Glorieuses dit attente d’un boom industriel et technologique majeur. Lorsque l’on regarde la situation française à l’heure actuelle, dans le cadre macroéconomique, peut-on vraiment espérer être sûr d’une telle configuration ?

Nous nous trouvons dans une période charnière avec cette révolution industrielle centrée sur la robotisation, l’intelligence artificielle et plus généralement l’explosion du rôle de l’électronique dans toutes les technologies industrielles. Cette révolution affecte les composantes de la société de façon très diverse, mais l’écart est tout aussi marqué entre pays. La France a considérablement perdu en termes de mobilisation de ses compétences technologiques au cours des quatre dernières décennies et n’est pas bien positionnée dans la révolution industrielle en cours, bien plus encore pour ces raisons humaines que pour la somme de divers facteurs macro-économiques. Bien que d’impressionnantes poches de compétences et d’inventivité persistent heureusement, la France ultra-bureaucratique ne profitera pas automatiquement des innovations actuelles. Le retard dans la robotisation d’industries bien ancrées, comme l’automobile, montre le poids du manque de projection et d’organisation des investissements et des compétences. Les discours unanimistes, comme sur l’hydrogène cette année, sans débat fondé sur une culture scientifique commune, n’aident pas à la réorientation.

La crise sanitaire a pourtant marqué le début d’une prise de conscience cruciale sur la question de la résilience et de l’autonomie, bien au-delà de l’épisode des masques. La réflexion sur le renforcement de l’appareil de santé, surtout sa modernisation technologique, peut offrir une piste fédératrice. Le secteur va connaître une révolution de la prévention et des traitements du fait de l’émergence d’outils de diagnostic lié à des objets courants comme les montres connectées, qui permettent déjà un suivi cardiologique inédit. D’immenses questions de respect de la vie privée se posent en plus de celles de souveraineté industrielle et du rattrapage dans le domaine électronique, qu’il s’agisse de la conception ou de la production, notamment de semi-conducteurs. Cela peut justement aider notre retour dans la course technologique en général, en profitant de la focalisation sanitaire, pour organiser la montée en gamme sur une multitude d’applications possibles et en s’affranchissant de cadres bureaucratiques dépassés.

Bruno Le Maire salue la fin du chômage de masse et la bonne santé du marché de l’emploi. Dans quelle mesure son constat est-il juste ? Le plein emploi est-il à portée de main comme a pu le laisser entendre le ministre de l’Economie ? Quelle est la situation réelle du marché de l’emploi en France ?

La France a de grandes difficultés à intégrer ses compétences, en particulier dans le domaine technologique, et devient en la matière un grand pays d’émigration pour les jeunes diplômés. Il est impératif de penser le rattrapage industriel en termes de compétences. L’économie et la société française restent profondément atteintes par la persistance du chômage de masse. Derrière la baisse du taux de chômage depuis la reprise post-2008 et son niveau encore élevé de de 8,1% aujourd’hui (et 2,4% de chômeurs de longue durée), c’est surtout sa manifestation sous la forme d’emplois de mauvaise qualité qui interpelle, au-delà des réformes et écarts considérables selon les modes de calcul. Encore une fois la mobilisation technologique sur l’enjeu sanitaire peut permettre d’ouvrir la perspective et de sortir du jeu de recombinaison de grands groupes pour bâtir une stratégie adaptée à nos compétences concrètes.

 

Propos recueillis par Atlantico.
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